Arctique : avec ou sans glace ? La fonte de la banquise s’accélère...

Publié le 06.05.2008

Nul doute que l’année 2007 restera dans les annales. Pour la première fois, de mémoire d’homme, le mythique passage du Nord-Ouest s’est retrouvé complètement dégagé à la fin de l’été. Un événement à la saveur cependant amère pour les scientifiques, qui voient se multiplier les signes d’une disparition accélérée de la banquise de l’océan glacial Arctique. Au-delà de leurs prévisions inquiétantes pour le XXIe siècle, certains d’entre eux tentent déjà de modéliser pour le millénaire à venir le sort réservé aux régions polaires et donc à notre planète.

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Réduction de la banquise observée en 2005 au large du Groenland
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A l’instar de l’explorateur norvégien Nansen, qui effectua, à la fin du XIXe siècle, la première dérive transpolaire à bord de son voilier Fram, l’équipe de la goélette Tara s’est laissé emprisonner par les glaces début septembre 2006 et dériver 16 mois durant, depuis le nord de la mer de Laptev, au large de la Sibérie, jusqu’au détroit de Fram qui sépare le Groenland du Spitzberg. L’expédition, qui s’inscrit dans le cadre de l’Année Polaire Internationale (programme européen Damocles [1]), avait notamment pour but d’identifier les changements en cours concernant l’atmosphère, l’océan et la banquise. Selon les estimations des scientifiques, le voyage devait durer deux ans, jusqu’à la fin de l’été 2008, mais il a pris fin prématurément. Le voilier polaire Tara, libre le 21 janvier 2008, n’aura passé que 507 jours prisonnier des glaces, signe d’une vitesse de dérive transpolaire arctique deux fois plus rapide que prévue [2].

Le retour précoce de Tara à Lorient le 23 février dernier, aussi triomphal soit-il pour la science, est cependant un indicateur supplémentaire d’un changement de comportement de l’océan Arctique et d’une réduction inhabituelle de la banquise arctique. Cette tendance est d’ailleurs corroborée par les observations de télédétection satellitale de l’été 2007, comme l’a constaté une équipe de scientifiques américains de la NASA. Les images spatiales montrent en effet que l’étendue de la banquise a atteint fin septembre son plus bas niveau depuis le début des observations satellitaires, en 1979, ce qui dépasse même les prévisions des modèles. La superficie de la banquise estivale aurait diminué de 100 000 km2 par an au cours des 10 dernières années. La glace pérenne disparaîtrait actuellement à une vitesse de plus de 10% par décennie. Mais, si l’on tient compte des observations recueillies depuis les années 1950 par des brise-glaces de recherche, des sous-marins militaires et des avions, la réduction de la banquise dépasserait les 50%.

Si différents facteurs naturels peuvent expliquer cette régression (voir encadré), les scientifiques n’excluent plus désormais l’impact du réchauffement climatique dû aux gaz à effet de serre d’origine humaine. Le dernier rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit que, sans une réduction de ces polluants, des étés sans glace dans l’océan Arctique pourraient intervenir au-delà de 2050, peut-être vers la fin de ce siècle ou au début du XXIIe siècle. Toutefois, au regard des dernières observations, des scientifiques américains du NSIDC (National Snow and Ice Data Center) s’accordent à penser que la banquise pérenne pourrait bien disparaître d’ici 2050, voire 2030, tandis que Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS et coordinateur du programme Damocles, estime quant à lui qu’il est fort probable qu’elle disparaisse complètement dans les 10 à 15 années à venir !

Et à très long terme, quel avenir se profile-t-il pour l’Arctique ? Une équipe britannique a tenté une simulation sur plus de 1 000 ans, en utilisant un modèle de climat couplé océan-atmosphère. Les scientifiques ont fait l’hypothèse que la concentration en gaz à effet de serre augmenterait sur les soixante-dix ans à venir jusqu’à quatre fois son niveau pré-industriel (niveau de référence avant émissions dues aux activités humaines), puis resterait stable pendant 1 000 ans.

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Icebergs en Arctique : Pour combien de temps encore ?
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Pendant cette période de concentration stable, si le réchauffement global est de moins en moins rapide, la température atmosphérique continue néanmoins de croître, du fait de l’inertie thermique de l’océan qui tend vers un nouvel équilibre sans jamais l’atteindre. Au-delà d’un réchauffement atmosphérique de 4,5 °C, la banquise arctique estivale disparaît complètement. Lorsque le réchauffement global dépasse 7 °C, la banquise hivernale décroît rapidement pendant plus de 700 ans, avant d’entrer dans une phase oscillatoire de 150 ans, alternant recul et rétablissement avec rapidité. Durant cette phase, la glace de mer s’étend jusqu’à la partie centrale de l’océan Arctique ou reste confinée aux mers marginales, laissant les eaux du centre libres en toute saison. L’Arctique sans glace pourrait bien devenir ainsi réalité.

Quelle que soit la validité d’un tel modèle à une échéance aussi lointaine, le recul actuel de la banquise arctique demeure extrêmement préoccupant pour le système climatique de notre planète. Une menace pour tous, mais plus encore pour les peuples de ces contrées qui, pour survivre, doivent s’adapter à des changements d’environnement anormalement rapides à l’échelle humaine.

Banquise arctique

Actuellement, elle recouvre en hiver la quasi-totalité de l’océan glacial Arctique, soit environ 14 millions de km2. Mais en été, la moitié seulement de la glace de mer résiste à la fonte. Cependant, le 14 septembre 2007, l’étendue de glaces pérennes a battu un record, puisqu’elle ne couvrait plus à cette date que 4,14 millions de km2 ! Cette fonte concernait principalement la partie marginale de l’océan Arctique, depuis la mer de Sibérie orientale jusqu’à la mer de Chukchi, avec des effets sur la mer de Beaufort, la mer de Kara et la mer de Laptev.

Parmi les facteurs naturels pouvant expliquer ce recul inhabituel, on note : des températures atmosphériques élevées au cours des mois précédents, des vents chauds du sud, un système de hautes pressions atmosphériques au-dessus de l’océan Arctique central ayant pour conséquence un ciel sans nuage, un réchauffement de la surface de la mer, une épaisseur et une étendue moindres de la banquise qui se reforme de plus en plus tard (glaces pluriannuelles en quantités inférieures à la normale et dans un état de fonte avancé ces dernières années).

Cette réduction de la banquise ancienne est accentuée par un phénomène de rétroaction : l’albédo de l’océan est plus faible que celui de la glace, ce qui permet une absorption accrue du rayonnement solaire par les eaux de surface de l’océan qui se réchauffent ainsi, entraînant une fonte supplémentaire de la glace.

Camille de Salabert, INIST-CNRS

[1]Programme Damocles : projet pilote de l’Union européenne pour l’Année Polaire Internationale, le programme Damocles (Developping Arctic Modelling and Observing Capabillities for Long-term Environmental Studies) vise à observer, comprendre et quantifier les changements climatiques en Arctique afin d’aider à la prise de décisions face au réchauffement de la planète. Son objectif final consiste à mettre en œuvre un système d’observations et de prévisions à long terme de l’océan glacial Arctique de façon à évaluer et prédire les risques et les impacts d’événements climatiques extrêmes. Voir le site du CNRS

[2]Voir le site de l’expédition Tara

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