Consommation de boissons dans un village autochtone d’Alaska : accessibilité, comportements et attitudes

Publié le 20.04.2016

Aux États-Unis, les populations amérindiennes et autochtones d’Alaska présentent, parmi tous les groupes ethniques, la prévalence d’obésité la plus élevée.

Selon une étude de 2011 de l’Indian Health Service, plus de 80% d’adultes amérindiens et autochtones d’Alaska seraient en surcharge pondérale ou obèses. Selon une autre étude, l’obésité, de 1991 à 2012, aurait augmenté chez ces derniers de 16 à 35%.

Parmi les facteurs de risque majeurs ont été identifiés l’excès de boissons édulcorées, ainsi qu’une consommation d’eau et de lait "inadéquate". Or on a pu observer pour toutes les tranches d’âge des différences significatives dans la consommation de boissons avec sucre ajouté :

  • entre milieu rural et milieu urbain ;
  • entre populations natives ou non d’Alaska.

Les raisons de ces disparités ne sont pas connues à ce jour, même si des études antérieures ont suggéré plusieurs possibilités :

  • une méfiance ancrée historiquement envers les sources d’eau ;
  • une prévalence plus élevée d’intolérance au lactose parmi les autochtones adultes d’Alaska, susceptible de déterminer les attentes culturelles envers la consommation de lait chez les enfants ;
  • un accès difficile à des alternatives saines aux jus et boissons à sucre ajouté.

C’est dans ce cadre que la présente étude a été menée dans une petite communauté d’Athabaskans [1] (moins de 300 habitants), située à environ 300 km à vol d’oiseau de Fairbanks, Alaska.
Au moyen de groupes de discussion, d’entretiens et de questionnaires, cette enquête s’est attachée à répondre à trois questions :

  • évaluer la fréquence de consommation d’eau, de lait et de boissons édulcorées ;
  • déterminer les attitudes envers ces boissons ;
  • évaluer l’accès à l’eau, au lait et aux boissons édulcorées.

Il s’est ainsi révélé que, même si de nombreux membres de la communauté reconnaissaient les méfaits des boissons à sucre ajouté (Kool-Aid, Tang, sodas), de nombreux enfants en bas âge, dont certains n’avaient pas plus d’un an, en buvaient fréquemment.
Dans les commerces du village, le soda est couramment le premier article à disparaître des rayons, et il n’est pas inhabituel que tout le village se retrouve à court. Les commerçants ont même ajouté que c’était le principal article à l’origine d’un afflux de clientèle, et que les villageois ne venaient pas au magasin s’il n’y avait pas de soda.
Lors des groupes de discussion, les parents ont dit s’efforcer de limiter cette consommation de boissons édulcorées, remplaçant dans la mesure du possible Kool-Aid ou Tang par des jus 100% fruits. Mais de nombreux jeunes enfants se rendent régulièrement aux magasins du village sans personne pour les accompagner, et y achètent toutes les boissons avec sucre ajouté qu’ils veulent.

La défiance envers la distribution d’eau locale, liée à un accès limité à l’eau et à de nombreux problèmes de santé attribués à l’eau du robinet, a déjà été constatée dans d’autres communautés nordiques autochtones.
L’accès à l’eau courante est un problème depuis de nombreuses années dans la majeure partie de l’Alaska rural. Actuellement, plus de 6000 maisons occupées toute l’année n’y ont pas d’eau courante ou de toilettes à chasse d’eau. Depuis 2000, un tiers des résidents doivent aller chercher leur eau dans des points d’eau publics, la ramenant chez eux dans des containers plastiques d’environ 20 litres. Certaines familles doivent pour cela parcourir de longues distances, et même traverser des rivières.

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Eau vive en Alaska
Photo : PublicDomainPicturesCC0 Public Domain Libre pour usage commercial Pas d’attribution requise -Licence Creative Commons0

Ainsi les habitants du village boivent peu d’eau, invoquant la mauvaise qualité de l’eau du robinet, et beaucoup la filtrent pour en améliorer le goût.

Cette étude met ainsi en évidence la nécessité pour les professionnels de santé d’assurer une éducation en matière de nutrition adaptée au contexte particulier de la région.
Des conseils nutritionnels par les pairs pourraient constituer une option intéressante, en vue d’une diminution du taux d’obésité et d’une amélioration des connaissances pour un mode de vie dans un environnement aux ressources limitées.
Une deuxième option pourrait consister en des interventions en milieu scolaire qui se centreraient sur l’extension de ces actions au domicile et à la communauté.
Une troisième catégorie d’interventions, enfin, pourrait viser à agir sur l’accessibilité des boissons dans les écoles (installation de fontaines à eau par exemple), les maisons (livraisons hebdomadaires à domicile de boissons non caloriques), et les produits disponibles dans les magasins.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Peuple amérindien d’Amérique du Nord.

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