Déclin actuel de la banquise des mers scandinaves sans équivalent depuis l’an 1200

Publié le 05.11.2010

Le rôle primordial des glaces de mer de l’Arctique dans le système climatique global n’est plus à démontrer. Les indices de disparition de la banquise, observés ces dernières décennies, doivent-ils nous inquiéter ? Sont-ils simplement dus à la variabilité naturelle du climat ou bien le signe d’une modification irréversible ? L’évolution de la banquise arctique au cours des siècles peut-elle nous renseigner ?

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Glace de mer dans la baie Scoresby Sund (ou Kangertittivaq), à l’est du Groenland.
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Une équipe de chercheurs a reconstitué sur les huit cents dernières années les variations de l’extension de la banquise à son maximum en fin d’hiver, sur un secteur couvrant les mers nordiques de la partie ouest du bassin arctique (mers d’Islande, du Groenland et de Norvège), zone correspondant approximativement à la région océanique située entre le Groenland et le Svalbard. C’est dans cette partie de l’Arctique que l’extension glaciaire de la banquise varie le plus au fil des saisons.

Les scientifiques disposent de mesures directes des variations d’étendue de la banquise arctique depuis 150 ans environ. Au-delà, des indicateurs indirects, tels que des carottes de glace prélevées sur un glacier ou les anneaux de croissance des arbres, permettent aux chercheurs de reconstituer le passé en leur fournissant les archives climatiques manquantes :

  • Le rapport des isotopes stables de l’oxygène O18 et O16 contenus dans une carotte de glace est fonction de la température atmosphérique qui régnait au moment de sa formation. Ce paléothermomètre, utilisé sur une carotte glaciaire de 121 mètres de long forée en 1997 dans le champ de glace le plus élevé du Spitzberg (Svalbard), a permis de reconstituer le climat - et donc les variations de superficie de la banquise - jusqu’au début du XIIIe siècle.
  • Sous les latitudes connaissant un climat saisonnier, la croissance annuelle des arbres, qui se traduit par des cernes ou anneaux de croissance, dépend d’un ensemble de facteurs dont les paramètres climatiques sont une composante essentielle. Les reconstructions, dites dendroclimatologiques, des climats anciens s’appuient sur l’examen de ces anneaux de croissance du bois, notamment leur épaisseur et leur composition isotopique, pour retrouver les conditions environnementales antérieures. Les cernes annuels de plus de 250 pins vivants et 1 700 pins subfossiles, issus de la zone de transition entre forêt boréale et toundra du nord de la Laponie finlandaise, avait déjà servi à reconstruire les fluctuations climatiques dans cette région sur une période continue d’environ 7 500 ans (avec une précision d’un an). Pour corroborer les résultats obtenus à partir de la carotte de glace sur un intervalle de temps identique, c’est-à-dire la période 1200-1997, les chercheurs ont réexploité cette première étude dendroclimatologique en limitant leur analyse à celle des anneaux de quelques 225 pins sylvestres vivants ou subfossiles.
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Chaos de glace au large de Kulusuk, Groenland
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L’association de ces deux techniques, validées au moyen des données instrumentales disponibles [1], a ainsi permis de dresser le tableau sur les huit derniers siècles des variations de la banquise dans cette partie de l’océan Arctique.

Et le constat des scientifiques est sans appel : la superficie de la banquise d’hiver a atteint son niveau le plus bas au XXe siècle. Les siècles précédents ont certes déjà connu des phases de recul (fin du XIIIe, début du XVe, milieu des XVIIe et XVIIIe siècles), avec parfois des valeurs aussi basses que celles enregistrées au cours du siècle dernier - comme ce fût notamment le cas au milieu du XVIIe siècle - mais ces périodes n’ont jamais persisté aussi longtemps qu’aujourd’hui. La faible extension glaciaire actuelle de la banquise couvrant les mers scandinaves, qui correspond à une tendance générale observée depuis cinquante ans sur tout le bassin de l’Arctique et ses mers marginales, est donc unique par sa durée comparée aux huit siècles passés. Il résulte d’un déclin de la glace marine ayant démarré à la fin du XIXe siècle, à la sortie du petit âge glaciaire [2].

Le consensus qui prévaut dans la communauté scientifique attribue ces valeurs particulièrement basses de superficie de la banquise observées ces dernières années à un ensemble de facteurs intrinsèques comme extrinsèques [3], dans lesquelles l’homme aurait bien une part de responsabilité.

Camille de Salabert, INIST-CNRS

[1]Données disponibles sur ce territoire depuis 1864, combinant des relevés de la limite des glaces par des navires, des observations par des avions de reconnaissance et de la télédétection spatiale.

[2]Période de refroidissement climatique survenue en Europe entre le début du XIVe siècle et le milieu du XIXe siècle.

[3]Facteurs alliant variabilité naturelle du système atmosphère-océan-glaces et forçage radiatif accru dû à l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

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