Des caribous radioactifs ?

Publié le 13.06.2008

La viande de caribou fait partie de l’alimentation traditionnelle des habitants du Nord canadien. La teneur en cĂ©sium radioactif de cet animal peut-elle prĂ©senter un danger pour la santĂ© ?

L’isotope 137 du CĂ©sium (Cs 137) [1] est un composĂ© qui ne se trouve pas Ă  l’état naturel. Sa prĂ©sence dans l’environnement est due Ă  l’utilisation du nuclĂ©aire par l’homme (voir encadrĂ©). Sa pĂ©riode radioactive, Ă©galement appelĂ©e demi-vie, correspond au temps nĂ©cessaire (trente ans) pour qu’il perde la moitiĂ© de sa radioactivitĂ© par dĂ©sintĂ©gration naturelle.

Une de ses particularitĂ©s est de se concentrer et de persister dans les champignons, les mousses et les lichens, bien plus que dans les vĂ©gĂ©taux supĂ©rieurs. Or, les caribous (appelĂ©s rennes en Eurasie) consomment en abondance des lichens, seule nourriture disponible pendant les longs mois d’hiver. C’est ainsi que le cĂ©sium 137 se retrouve dans les tissus et notamment dans les muscles de ces animaux dont la viande est apprĂ©ciĂ©e des populations de l’Arctique.

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Caribou - Canada
Photo : Eric BĂ©gin - Certains droits rĂ©servĂ©s - Licence Creative Commons

Des scientifiques canadiens ont rassemblĂ© des rĂ©sultats d’Ă©tudes effectuĂ©es entre 1958 et 2000. Celles-ci portaient sur les teneurs en Cs 137 de 1 200 Ă©chantillons de tissus musculaires prĂ©levĂ©s sur des caribous dans le Nord canadien, l’Alaska et le Groenland.

Ils ont notamment mis en Ă©vidence une forte variation saisonnière qui s’explique aisĂ©ment : l’alimentation de ces cervidĂ©s durant la pĂ©riode hivernale est composĂ©e, quasi-exclusivement, de lichens et est remplacĂ©e dès le printemps par la consommation de jeunes pousses et de jeunes feuilles qui, rappelons-le, ne retiennent pratiquement pas le cĂ©sium radioactif. Ainsi, on a pu observer des concentrations cinq fois plus importantes au mois de fĂ©vrier qu’au mois de septembre, au cours de la mĂŞme annĂ©e.

Les chercheurs ont constatĂ© des concentrations de Cs 137 relativement Ă©levĂ©es dans les annĂ©es 1960, pĂ©riode au cours de laquelle beaucoup d’essais nuclĂ©aires ont Ă©tĂ© effectuĂ©s de par le monde. Ces concentrations ont baissĂ© graduellement jusqu’à devenir très basses autour de l’annĂ©e 2000. Il y a eu cependant une hausse transitoire, d’environ 20%, en 1986 après l’accident de Tchernobyl, le 26 avril 1986. A titre indicatif, dans les annĂ©es 1960, les concentrations de Cs 137 se situaient autour de 2 000 Ă  3 000 Bq/kg (Bq : abrĂ©viation de Becquerel, unitĂ© de mesure de la radioactivitĂ©) dans les muscles des caribous. Elles ont ensuite dĂ©clinĂ© jusqu’à atteindre 200 Ă  300 Bq/kg dans les annĂ©es 1990, et donc en dessous des limites admises par les autoritĂ©s sanitaires internationales. Pour information, le code alimentaire international Ă©ditĂ© par l’Organisation mondiale de la santĂ© (OMS) a fixĂ© les limites de contamination des aliments par le cĂ©sium 137 Ă  1 000 Bq/kg [2].

Pour les auteurs, la consommation de viande de caribou dans la zone Ă©tudiĂ©e ne prĂ©senterait aujourd’hui aucun danger, si les niveaux de radioactivitĂ© artificielle restent très bas et continuent Ă  diminuer selon la tendance actuelle. Cependant, ces chiffres sont Ă  comparer avec les 50 000 Ă  60 000 Bq/kg relevĂ©s sur des rennes en Scandinavie après l’accident de Tchernobyl.

De plus, d’un point de vue sanitaire, et contrairement Ă  ce qu’on peut observer pour les poissons et les mammifères marins, les rennes ne sont pas contaminĂ©s par les polluants chimiques type pesticides ou polychlorobiphĂ©nyles, puisque ces substances ne font pas partie de la chaĂ®ne alimentaire lichen-caribou-humain.

La radioactivité et les régions polaires

Considérées à tort comme étant encore vierges de toute pollution car préservées d’importants développements industriels en raison des conditions climatiques extrêmes, les région polaires ne sont pas épargnées par les contaminations radioactives. Tout d’abord, comme partout sur terre, elles sont soumises à la radioactivité naturelle, d’origine cosmique ou terrestre, qui varie alors selon le sol et les roches.

S’y ajoute la radioactivitĂ© artificielle ou anthropique : les polluants, y compris les substances radioactives, peuvent ĂŞtre transportĂ©s sur de grandes distances par les courants marins ou aĂ©riens. ArrivĂ©s au niveau des zones polaires, le froid fait descendre ces derniers dans les couches basses de l’atmosphère. Certains de ces contaminants peuvent persister très longtemps, des mois voire des annĂ©es, d’autant plus qu’ils sont capables de s’accumuler dans certains vĂ©gĂ©taux et certains animaux. Les sources de radioactivitĂ© artificielle retrouvĂ©es dans ces rĂ©gions sont diverses :

  • les retombĂ©es des essais d’armements nuclĂ©aires. Beaucoup de tests ont eu lieu au cours des annĂ©es 1950 et au dĂ©but des annĂ©es 1960. En 1980, la Chine a Ă©tĂ© le dernier pays Ă  faire exploser une bombe atomique dans l’atmosphère. En 1996, toutes les principales puissances ont signĂ© un traitĂ© bannissant les essais d’armes atomiques sur la planète et dans l’espace.
  • les rejets des centrales nuclĂ©aires, des usines de retraitement, des centres de recherches et des installations militaires via les fleuves et les courants marins.
  • les retombĂ©es atmosphĂ©riques des accidents de centrales nuclĂ©aires (Winscale, Grande-Bretagne, 1957, Three Mile Island, 1979, Etats-Unis, et surtout Tchernobyl, Ukraine, le 26 avril 1986)
  • les rebuts des navires Ă  propulsion nuclĂ©aire, notamment les sous-marins et les brise-glaces russes dans la rĂ©gion de Mourmansk.

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]Pour en savoir plus sur le CĂ©sium 137, voir le site co-rĂ©alisĂ© par le CNRS : la radioactivitĂ©.com.

[2]Informations mises en ligne par le CRIIRAD.

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