Echinococcus multilocularis : un parasite au Svalbard

Publié le 03.07.2012

Une équipe de scientifiques européens, dirigée par une Française, a voulu savoir comment Echinococcus multilocularis, un ver parasite de la classe des Cestodes, était parvenu sur cet archipel très isolé et si éloigné des régions tempérées de l’hémisphère Nord où il est endémique.

Les habitants du Svalbard ont dĂ©cidĂ©ment bien des soucis avec leurs renards : ceux-ci peuvent dĂ©jĂ  ĂŞtre infectĂ©s par le virus de la rage [1], ils peuvent ĂŞtre en outre porteurs du parasite Echinococcus multilocularis, responsable de l’échinococcose alvĂ©olaire, une parasitose transmissible Ă  l’homme (voir encadrĂ©). L’infestation a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e sur l’archipel en 1999. Or, pour que le parasite se reproduise, il lui faut deux mammifères hĂ´tes : un hĂ´te dĂ©finitif carnivore (un renard, mais aussi un chien ou un chat) et un hĂ´te intermĂ©diaire (un rongeur). Ainsi au Svalbard, le cycle du parasite a pu ĂŞtre bouclĂ© grâce Ă  l’introduction involontaire d’une espèce de campagnol (Microtus levis), probablement arrivĂ©e de la rĂ©gion de Saint-PĂ©tersbourg avec les travailleurs russes venus exploiter les ressources minières, dans la première moitiĂ© du vingtième siècle. L’hĂ´te dĂ©finitif est le renard polaire (Vulpes lagopus).

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Echinococcus multilocularis adulte
CrĂ©dit photo : Alan R Walker
Domaine public - Source : Wikimedia commons

En ce qui concerne l’origine gĂ©ographique du parasite lui-mĂŞme, les chercheurs ont imaginĂ© trois hypothèses plausibles :

  • Il serait venu d’Europe avec les activitĂ©s touristiques et les expĂ©ditions scientifiques, ces dernières faisant souvent du Svalbard leur camp de base et apportant avec elles des chiens de traĂ®neaux ;
  • Il serait arrivĂ© de Russie avec les campagnols ;
  • Il aurait Ă©tĂ© apportĂ© par les renards polaires qui sont capables de parcourir de grandes distances sur la banquise glacĂ©e (E. multilocularis est prĂ©sent en SibĂ©rie, en Alaska et dans les rĂ©gions arctiques du Canada). Pour trancher entre ces diffĂ©rents scĂ©narios, les scientifiques ont eu l’idĂ©e d’étudier de près le profil gĂ©nĂ©tique de E. multilocularis, notamment grâce Ă  une technique basĂ©e sur l’examen de sĂ©quences courtes et rĂ©pĂ©tĂ©es d’ADN appelĂ©es microsatellites (marqueurs EmsB). La diversitĂ© de cet ADN peut ĂŞtre utilisĂ©e afin d’identifier une « parentĂ© » avec celui des parasites dĂ©jĂ  rĂ©pertoriĂ©s de par le monde. Il existe en effet un catalogue recensant les caractĂ©ristiques des ADN microsatellitaires de diffĂ©rents E.multilocularis prĂ©levĂ©s dans divers endroits d’Europe, ainsi qu’en Chine (plateau tibĂ©tain), au Japon (Hokkaido) et en Alaska (Ă®les Saint Laurent).

Dans un premier temps les chercheurs ont extrait l’ADN provenant de 27 parasites prĂ©sents sur des campagnols capturĂ©s au Svalbard. Après gĂ©notypage [2] des microsatellites EmsB des 27 Ă©chantillons, ceux-ci ont Ă©tĂ© comparĂ©s d’abord entre eux puis dans un second temps avec les Ă©chantillons mondiaux.

Les rĂ©sultats montrent :

  • Une grande homogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©tique entre les 27 Ă©chantillons prĂ©levĂ©s au Svalbard ;
  • Une forte disparitĂ© de ces 27 Ă©chantillons avec les Ă©chantillons d’Europe dĂ©jĂ  rĂ©pertoriĂ©s (France, Suisse, Allemagne Autriche, et Pologne), du Tibet et du Japon ;
  • Une similitude avec ceux originaires d’Alaska.
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    Longyearbyen, la ville principale du Svalbard, en Ă©tĂ©. C’est près de cette ville que les scientifiques ont capturĂ© les campagnols Ă©tudiĂ©s dans l’article.
    CrĂ©dit photo : Michael Haferkamp
    Domaine public - Source : Wikimedia commons

Les auteurs écartent donc les deux premières hypothèses faisant état d’une contamination venue d’Europe ou de l’Ouest de la Russie. En ce qui concerne l’hypothèse d’une introduction du parasite par le biais des campagnols de Saint-Pétersbourg, le prélèvement disponible le plus proche géographiquement se situe en Pologne, un peu trop éloigné de Saint-Pétersbourg pour conclure avec certitude.
Pour les chercheurs, le scénario le plus probable reste une contamination par les renards polaires qui peuplent les régions arctiques et qui sont capables de parcourir énormément de kilomètres sur les étendues glacées de la banquise. Des prélèvements sur le sol russe, aussi bien dans la région de Saint-Pétersbourg qu’en Sibérie, seraient nécessaires pour confirmer cette hypothèse.

L’échinococcose alvéolaire en France

MalgrĂ© son nom scientifique, plutĂ´t difficile Ă  retenir, cette maladie est pourtant relativement connue du grand public : de nombreuses personnes sont conscientes qu’il y a un certain danger Ă  consommer les fraises des bois rencontrĂ©es en promenade, « parce qu’un renard a pu faire pipi dessus ». (En rĂ©alitĂ©, ce n’est pas l’urine du renard qui peut ĂŞtre contaminĂ©e, mais ses excrĂ©ments).
Il existe d’autres idĂ©es reçues sur cette parasitose qui sont Ă©numĂ©rĂ©es dans le dĂ©pliant Ă©ditĂ© par le ministère de la santĂ© ou dans celui plus complet “Du renard au pissenlit, l’Ă©chinoqui ? Du pissenlit au campagnol, l’Ă©chinoquoi ?” Ă©ditĂ© par le Conseil rĂ©gional de Franche-ComtĂ© : Ces deux brochures citent les rĂ©gions de France les plus concernĂ©es par la maladie et rappellent les prĂ©cautions Ă  prendre dans les zones Ă  risque.
A noter : ce n’est pas un hasard si l’auteure principale de la publication scientifique ci-dessus travaille Ă  l’universitĂ© de Franche-ComtĂ©, cette rĂ©gion est la plus touchĂ©e de France et le laboratoire de parasitologie de Besançon (Doubs) est le Centre national de rĂ©fĂ©rence pour l’échinococcose alvĂ©olaire.

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]Voir l’article : RĂ©apparition de la rage au Svalbard.

[2]Détermination de la séquence nucléotide d’une portion spécifique du génome, variable chez un individu au sein d’une même espèce

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