La communication de parents inuits du Nunavut avec leurs enfants adolescents en matière de santé sexuelle

Publié le 17.11.2014

Par comparaison au reste du Canada, le Nunavut présentait en 2009 des taux significativement plus élevés de chlamydiose (3772/100 000 contre 259/100 000), de gonorrhée (1558/100 000 contre 33/100 000) [1] et de grossesses adolescentes (161,3/1000 contre 38,2/1000).

Autrefois, lorsque les Inuits vivaient dans des campements nomades, la famille était le lieu privilégié d’un dialogue au cours duquel étaient abordées, entre autres sujets, les questions relatives à l’éducation sexuelle et la santé reproductive.
Des travaux précédents ont montré toute l’importance de telles discussions, dans la mesure où :
- elles fournissaient de l’information aux adolescents ;
- elles venaient renforcer les valeurs parentales ;
- elles allégeaient la pression des pairs et de leurs normes sur l’adolescent, influence qui s’exercerait en raison inverse du degré de communication avec ses parents.

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Garçons jouant à saute-mouton
Photo : Gilliat Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Or, après la période de colonisation des années 1950, les Inuits se sont établis en communautés sédentaires, et leurs enfants ont été envoyés en écoles résidentielles [2] et/ou dans des villes canadiennes éloignées. De nombreuses familles ont été séparées et déplacées, et l’interaction entre parents, enfants et famille étendue en a été profondément modifiée.
Désormais les systèmes scolaire, médical, les camarades, la télévision, Internet, les média, entre autres, jouent un rôle dans la transmission des attitudes, connaissances et croyances en matière de sexualité, faisant passer la transmission familiale au second plan.

C’est ce constat qui a motivé la présente étude, une exploration des perspectives de parents inuits à propos du partage avec leurs enfants adolescents de leurs connaissances en matière de santé sexuelle et de relations intimes. Vingt entretiens ont été menés autour de cette thématique, dans trois communautés du Nunavut.

Les parents interviewés faisaient partie de la première génération d’Inuits nés dans des colonies sédentaires. Ils ont le plus souvent décrit leur enfance comme la vie dans un "monde différent", où les familles étaient séparées et les relations brisées. Violence, abus de substances, maladies mentales régnant actuellement dans ces communautés en seraient la conséquence. Ces expériences traumatiques passées continueraient de faire sentir leurs effets sur les relations familiales actuelles et la communication parent-adolescent, décrite le plus souvent comme s’inscrivant dans une lutte "entre mondes".
De plus, les discussions sur le thème de la santé sexuelle, quand elles ont eu lieu, ont consisté d’abord, dans l’esprit des parents, à enseigner à l’enfant de se protéger d’abus sexuels ou de relations forcées, agressions dont la plupart ont dit avoir été victimes eux-mêmes dans leur propre enfance ou adolescence. Cependant, ils ont exprimé la crainte d’être jugés par leurs enfants, pour s’être engagés dans leur jeunesse dans les mêmes conduites qu’ils s’efforcent maintenant d’empêcher chez eux.

Pour toutes ces raisons, les parents interrogés ont dit se sentir foncièrement incompétents en matière d’éducation sexuelle.
Ils ont exprimé un besoin de soutien émotionnel pour aborder ces questions avec leurs enfants, ainsi que le souhait de voir les anciens, auxquels ils attribuaient un savoir qu’eux-mêmes n’avaient pas, reprendre une part dans l’éducation sexuelle des adolescents (ce qui était le cas avant la période de colonisation).

Il apparaît ainsi que, pour les parents inuits, réparer et revitaliser les valeurs et les structures de parenté traditionnelles est quelque chose de fondamental pour la promotion de la santé sexuelle des adolescents.
Parmi les stratégies qui pourraient orienter les programmes de santé publique, cette recherche a ainsi permis d’identifier certaines directions, notamment un soutien plus important au dialogue entre parents et jeunes, ainsi qu’entre anciens et jeunes.
Dans ce processus, étant donné le rôle qu’ont joué dans la vie des parents des abus sexuels subis durant leur enfance, des services de consultation et de conseil psychologique devraient être ouverts aux familles.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Ce sont les deux infections sexuellement transmissibles les plus répandues en Amérique du Nord.

[2]Les pensionnats autochtones ou écoles résidentielles étaient l’enseignement public en internat destiné aux Amérindiens au Canada. Ils étaient des institutions de scolarisation, d’évangélisation et d’assimilation des enfants autochtones. Pensionnat autochtone au Canada (Wikipedia)

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