La végétation arbustive du Groenland au cours des âges : et demain ?

Publié le 27.01.2014

Le Groenland finira-t-il par mériter son nom de pays vert ? D’après une équipe de scientifiques, il est fort probable qu’à l’horizon 2100 les territoires recouverts d’arbres ou d’arbustes soient bien plus étendus qu’aujourd’hui.

C’est l’islandais Eric Le Rouge qui, vers l’an 987, a donné son nom au Groenland (« Grønland » signifiant « Terre verte » en danois ). Celui-ci y a effectivement débarqué au moment de l’optimum climatique médiéval, léger réchauffement qui eut lieu entre le Xe siècle et le XIVe siècle. Et s’il a baptisé ainsi cette contrée qu’il venait de découvrir, c’est peut-être en raison de la teinte prise l’été par certaines portions de la côte, mais surtout pour en faire la promotion auprès de ses compatriotes islandais et attirer ainsi de nouveaux colons .

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Bouleaux, saules et genévriers près de Narsasuaq, au sud du Groenland
Crédit photo : Drdoht
Domaine public - Source : Wikimedia commons

Pourtant l’île a réellement connu des périodes plus boisées au cours de son histoire. Il y a plusieurs centaines de milliers d’années, elle était par moment presque libre de glace et recouverte d’une forêt ressemblant à l’actuelle taïga. Durant le dernier âge interglaciaire, il y a 125 000 ans, alors que les températures estivales étaient de 5°C plus élevées qu’aujourd’hui, la calotte glaciaire était déjà présente sur pratiquement toute sa surface mais on pouvait trouver le long de la côte des aulnes, des bouleaux et même des fougères de climat tempéré. Cependant les grands conifères comme les épicéas ou les ifs avaient disparu [1].



Actuellement, la végétation de l’île est représentée par la toundra, avec peu de plantes vasculaires [2] comparativement à d’autres régions arctiques. On n’y trouve que cinq espèces d’arbres ou arbustes natifs, Sorbus groenlandica (sorbier), Alnus viridis ssp. crispa (aulne vert crispé), Betula pubescens (Bouleau blanc) et Salix glauca (saule à feuilles grises), le genévrier (Juniperus communis) étant le seul conifère. Ces espèces sont présentes seulement dans la partie sud–ouest de l’île, et dans les zones abritées du vent, 80% du territoire étant occupé par l’inlandsis sur lequel rien ne pousse.




Or le Groenland pourrait dès à présent être plus verdoyant, selon l’étude d’une équipe composée de scientifiques suisses, italiens, néo-zélandais et danois. Des modélisations de niche climatique [3] leur ont permis d’y repérer les endroits où auraient pu se développer des arbres ou arbustes qui poussent de nos jours dans des conditions climatiques semblables, en Amérique du Nord ou en Eurasie [4]. Alors pourquoi ces végétaux n’ont-ils pas réussi à s’implanter ? Les chercheurs l’expliquent par le « décalage migratoire », c’est à dire le temps nécessaire à une espèce pour s’installer de façon pérenne après l’établissement d’un climat qui lui est favorable. Ce décalage pourrait être de plusieurs milliers d’années en ce qui concerne le Groenland, en raison notamment de sa position géographique isolée.

Les auteurs ont passé en revue différents paramètres qui peuvent influer sur la colonisation d’un territoire par une plante :

  • Les facteurs météorologiques : le Groenland est fréquemment parcouru par des vents violents et desséchants, les endroits abrités seront donc des sites privilégiés pour le développement des jeunes plants. Des étés inhabituellement froids peuvent être préjudiciables, comme en témoignent les dégâts sévères occasionnés à la fois aux conifères plantés et aux bouleaux natifs après les étés 1983 et 1984.
  • Les qualités physico-chimiques et nutritionnelles du terrain : par exemple, même lorsque le climat est propice et les graines présentes, il peut s’écouler plusieurs siècles avant que le sol laissé nu après la fonte d’un glacier ne prenne des allures de forêt.
  • Les barrières topographiques : elles peuvent faire obstacle à la dissémination des graines, en effet les zones côtières du Groenland sont très découpées et peuvent en outre présenter un relief fortement accidenté.
  • Le rôle des animaux : ils peuvent d’une part brouter les arbustes, les piétiner mais aussi disperser les graines (voir la brève : les jardiniers de l’Arctique)
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    Les alentours de l’aéroport international de Kangerlussuaq où pourraient "atterrir" de nouvelles graines
    Crédit photo : Claire Rowland
    Certains droits réservés - Licence Creative Commons
  • L’intervention humaine : elle peut se révéler primordiale dans cette partie du monde. En se rendant dans des régions retirées pour des raisons scientifiques, économiques ou touristiques, l’homme peut contribuer à l’apport non intentionnel de semences. Les alentours de l’aéroport international de Kangerlussuaq représentent à cet égard un site potentiellement favorable pour l’accueil de nouvelles espèces. Cependant, une source plus prévisible est l’introduction volontaire de nouveaux végétaux. D’ores et déjà, un certain nombre d’arbres « exotiques », c’est-à-dire ne poussant pas naturellement dans le pays, ont déjà été plantés, essentiellement sur la partie sud sud-ouest de l’île. A Narsasuaq, un arboretum abrite sur une quinzaine d’hectares des conifères typiques de la taïga tels que Larix sibirica (mélèze de Sibérie), Pinus contorta (pin tordu), et Picea glauca (épinette blanche). Certains de ces arbres ont d’ailleurs déjà donné des cônes et une descendance née de ces fruits a même été observée.
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    Un épicéa, arbre importé planté à l’arboretum de Narsarsuaq
    Crédit photo : Algkalv
    Domaine public - Source : Wikimedia commons

Il faut s’attendre avec le réchauffement climatique à une augmentation du nombre de ces plantations d’intérêt économique ou ornemental, pouvant raccourcir ainsi le « décalage migratoire » de la végétation. En conclusion, il est fort probable que les années 2100 voient l’apparition d’arbres et de forêts sur une grande partie des emplacements qui seront libres de glace. Une telle expansion risque de modifier fortement les écosystèmes et la biodiversité, avec une diminution des espèces intolérantes à l’ombre, des plantes herbacées, de certaines mousses et lichens, et une modification de la faune.

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]La flore de ces époques a pu être reconstituée en étudiant de l’ADN fossile dans des carottes de glace

[2]Plantes possédant des vaisseaux conducteurs de sève. Exemples de plantes non vasculaires : les lichens, les mousses

[3]La combinaison des valeurs minimales et maximales de chaque variable climatique limitante (température, humidité) pour l’espèce constitue sa niche. En dehors de ses limites, l’espèce ne peut pas s’installer

[4]Les auteurs ont procédé à des simulations de « limite des arbres » (limite au-delà de laquelle les arbres ne peuvent plus pousser) en étudiant 56 espèces d’arbres ou d’arbustes pouvant atteindre ou dépasser 50 cm de taille et qui poussent actuellement dans les régions arctiques et subarctiques voisines du Groenland

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