Les jardiniers de l’Arctique

Publié le 06.06.2008

Il n’y a pas que le vent qui participe Ă  la dissĂ©mination des graines de la toundra, les animaux y contribuent aussi...

Le boeuf musquĂ©, la bernache nonette, le renard polaire ou encore le lièvre arctique ont un point commun : ils peuvent participer Ă  la dispersion des plantes et au maintien de la richesse des communautĂ©s vĂ©gĂ©tales par leur alimentation.

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Famille de boeufs musqués dans la toundra, Alaska
Source : Elizabeth Labunski, USFWS External Affairs

La dispersion des graines est un processus important pour la propagation et la persistance des populations vĂ©gĂ©tales. Elles peuvent ĂŞtre ingĂ©rĂ©es par les mammifères et les oiseaux, intentionnellement ou accidentellement, et transportĂ©es Ă  des distances plus ou moins grandes, avant qu’elles ne soient rejetĂ©es. On les qualifie alors d’endozoochores, c’est-Ă -dire dispersĂ©es par les animaux (zoochorie) après leur passage dans l’appareil digestif, oĂą les sucs ramollissent leurs coques dures.

L’efficacitĂ© de la dispersion dĂ©pend de la survie de la graine, de la durĂ©e du transit digestif et du dĂ©placement de l’animal. Leur "largage" peut contribuer Ă  augmenter localement le phĂ©nomène de pluie de graines ("seed rain"), et potentiellement Ă©lever la richesse du milieu si de nouvelles espèces vĂ©gĂ©tales sont apportĂ©es par les animaux.

L’objectif de l’Ă©tude menĂ©e par des chercheurs scandinaves est d’estimer la proportion de ce type de graines endozoochores dans la vĂ©gĂ©tation afin de prĂ©ciser ces interactions entre animaux et vĂ©gĂ©taux. Pour cela, un Ă©cosystème prĂ©servĂ© de la toundra du haut Arctique, pour lequel il n’existe aucune donnĂ©e quantitative de graines zoochores, a Ă©tĂ© pris en exemple. Reste Ă  savoir si les vertĂ©brĂ©s de cette rĂ©gion contribuent significativement Ă  la richesse spĂ©cifique [1] de la flore.

L’Ă©tude se situe dans la rĂ©gion libre de glace du Zackenberg, dans le Parc national du nord-est du Groenland. La vĂ©gĂ©tation y est dominĂ©e par des graminĂ©es et des arbrisseaux nains, tels que le saule arctique, la dryade Ă  huit pĂ©tales, ou la myrtille des marais.

En analysant les graines viables retrouvĂ©es dans les dĂ©jections des animaux, les scientifiques constatent qu’un grand nombre de propagules [2] se retrouvent dans les matières fĂ©cales des boeufs musquĂ©s et des bernaches nonettes. Alors que ces petites oies sont connues pour ĂŞtre plutĂ´t des vecteurs de plantes aquatiques, de nouvelles espèces vĂ©gĂ©tales telles la festuque alpine (Festuca brachyphylla) et la renouĂ©e vivipare (Polygonum viviparum) sont apportĂ©es par ces oiseaux. Les boeufs, au transit digestif lent, introduisent localement de nouvelles plantes comme la renoncule pygmĂ©e. La part du lièvre arctique est moins importante dans la propagation des graines car leur temps de transit digestif plus long rĂ©duit les chances de survie de ces dernières. On retrouve peu de propagules chez le renard polaire, ponctuellement frugivore, en raison de la pĂ©riode d’Ă©tude situĂ©e avant la saison de fructification et d’un rĂ©gime alimentaire plutĂ´t marin Ă  cette pĂ©riode de l’annĂ©e.

RegroupĂ©s, ces rĂ©sultats indiquent que la potentialitĂ© d’ĂŞtre un bon vecteur dĂ©pend plus du comportement alimentaire et des caractĂ©ristiques digestives de l’animal que de sa taille. En dĂ©pit des disparitĂ©s dans le nombre de graines transportĂ©es par les diffĂ©rents vertĂ©brĂ©s, l’endozoochorie constitue un mode de propagation et de dispersion essentiel des graines sur de grandes distances. Les animaux endozoochores, semeurs involontaires d’espèces vĂ©gĂ©tales de la toundra, forment ainsi une catĂ©gorie de "jardiniers" d’une grande importance Ă  l’échelle du paysage.

Or, le rĂ©chauffement global peut repousser l’aire de rĂ©partition de certaines espèces animales et vĂ©gĂ©tales plus au nord. En rĂ©pondant au changement climatique, les animaux de l’Arctique participent eux aussi Ă  la "migration" des vĂ©gĂ©taux vers de plus hautes latitudes et Ă  la modification en cours des paysages.

Marie-Laure Masquilier , INIST-CNRS

[1]Richesse spĂ©cifique : nombre d’espèces de la faune ou de la flore prĂ©sentes dans un espace considĂ©rĂ©.

[2]Propagule : unitĂ© de propagation d’une plante (spore, graine, bourgeons...) transportĂ©e par les animaux, l’air, l’eau...
Pour plus d’informations sur les modes de dispersion des plantes, voir propagule dans WikipĂ©dia.

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