Les zoonoses à l’heure du changement climatique : une étude en Alaska

Publié le 09.12.2013

L’élévation des températures risque d’augmenter la prévalence de ces infections animales transmissibles à l’homme.

Au cours des cinquante dernières années, la moyenne annuelle des températures de l’Alaska a augmenté de 1,6 °, ce qui représente plus du double de l’élévation observée dans le reste des États-Unis. Des scientifiques travaillant à Fairbanks et Anchorage se sont inquiétés de l’impact d’un tel changement sur les organismes pathogènes (bactéries, virus, parasites) responsables des zoonoses, ces maladies animales pouvant se transmettre à l’homme.

Ils ont recensé huit zoonoses sévissant actuellement en Alaska :

  • La brucellose, provoquée par différentes espèces de bactéries du genre Brucella, notamment Brucella suis retrouvée chez les caribous. Le bœuf musqué, ainsi que les renards roux et arctique, le loup, le chien et l’ours constituent d’autres hôtes potentiels. Le phoque et d’autres mammifères marins comme le morse, le béluga et le dauphin sont également des hôtes reconnus de Brucella.
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    Chair de béluga séchant au soleil
    Crédit photo : Jai Manson
    Domaine public - Source : Wikimedia commons
  • La tularémie, résultant de l’infection par la bactérie Francisella Tularensis. Les rongeurs (rat musqué, campagnol, castor), les lagomorphes (lapin, lièvre), ainsi que les arthropodes (tiques) sont principalement impliqués dans la transmission de F. tularensis à l’homme.
  • La rage, infection virale aigüe (virus à ARN de la famille des Rhabdoviridae) transmise par la salive d’un animal infecté. Les réservoirs en Arctique sont essentiellement les canidés : loup, chien, renard, ainsi que la mouffette, la mangouste, le raton laveur et des chiroptères (chauves-souris). [1]
  • La toxoplasmose, transmise par un protozoaire, Toxoplasma gondii, dont l’hôte définitif est le chat ou tout autre représentant de la famille des félidés (par exemple le lynx, chassé pour sa fourrure, qui représente le seul réservoir sauvage connu en Alaska). Le parasite peut également se retrouver dans l’environnement sous forme de kyste ou d’oocyste.
  • La trichinellose, qui a pour agent pathogène un nématode intestinal (Trichinella) dont la larve migre et s’encapsule dans les tissus d’animaux sauvages ou domestiques. En Arctique, l’ours polaire, le renard arctique et le chien domestique constituent des réservoirs importants de ce parasite. Parmi les mammifères marins, Trichinella a été détecté chez le morse, le phoque et plus rarement le béluga.  [2]
  • La giardiase et la cryptosporidiose qui ont en commun de se manifester par une diarrhée et d’être provoquées par un protozoaire (respectivement Giardia intestinalis et Cryptosporidium parvum ou C.hominis). La contamination survient par ingestion d’eau contaminée par des excréments animaux ou humains.
  • Les échinococcoses hydatiques et alvéolaires, maladies parasitaires occasionnées l’une par Echinococcus granulosus et l’autre par Echinococcus multilocularis. L’hôte intermédiaire du cestode adulte peut être le loup, le coyote, le renard ou le chien. La larve d’E. granulosus est hébergée par le caribou et l’élan, ou, en ce qui concerne E. Multilocularis par le campagnol ou la souris sylvestre. [3]


Les modes de contamination
Outre leur présence chez les animaux, les microorganismes pathogènes vont se retrouver dans le milieu extérieur sous forme de kystes, de larves, d’œufs, de spores, certaines de ces formes étant très résistantes aux agressions physiques telles que la dessiccation, le froid, l’humidité…

L’homme peut ainsi se contaminer :

  • en consommant de la viande crue, mal cuite, fumée, séchée ou congelée (viande de caribou pour la brucellose et la toxoplasmose, d’ours et de morse pour la trichinellose)
  • en mangeant des fruits et légumes souillés (toxoplasmose, échinococcose)
  • en manipulant les animaux abattus à la chasse ou piégés, par exemple lors de la préparation de la viande ou encore en vue de l’utilisation de la fourrure (brucellose, toxoplasmose, échinococcose, tularémie)
  • par contact avec des animaux domestiques (le chat en ce qui concerne la toxoplasmose, le chien pour l’échinococcose)
  • en buvant l’eau potable qui peut être souillée (toxoplasmose, giardiase et cryptosporidiose)
  • par inhalation de poussières contaminées (tularémie)
  • par morsure (de canidés pour la rage, de tiques pour la tularémie)
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Les enfants aident leur famille en allant suspendre les poissons sur le support de séchage
Crédit photo : Brian Hoffman
Certains droits réservés - Licence Creative Commons

De par son mode de vie spécifique, la population autochtone, pour laquelle la chasse, la pêche et la cueillette sont des moyens importants de subsistance, est particulièrement à risque ; en outre, les habitudes culturelles de préparation des aliments qui peuvent être consommés parfois crus, ou simplement séchés, salés, fumés ou fermentés [4] augmentent le danger, ces modes de conservation ne permettant pas de tuer tous les microorganismes pathogènes.


L’influence du changement climatique sur la propagation des zoonoses
Les interactions entre les microorganismes pathogènes, leurs vecteurs, leurs hôtes définitifs ou temporaires en Arctique sont pour l’instant mal connues.

En revanche, en ce qui concerne le réchauffement climatique , ses effets ont d’ores et déjà été observés en Alaska : ils consistent en une augmentation des précipitations, un allongement de la durée de la saison libre de glace, une diminution de la glace marine, une élévation du niveau de la mer, une augmentation du débit des rivières, un changement de la végétation avec plus de buissons et de plantes vasculaires [5] et une fonte du pergélisol.

Les conséquences supposées du réchauffement sur les zoonoses peuvent être déduites des connaissances scientifiques sur la biologie des microorganismes.

Ainsi, une augmentation de la température et de l’humidité pourra permettre à un pathogène de survivre plus facilement dans le milieu extérieur (toxoplasmose, giardiase, cryptosporidiose) ; la distribution géographique de certaines espèces hôtes (petits mammifères ou rongeurs) ou d’animaux vecteurs (tiques) pourrait s’étendre, remonter encore plus au nord et atteindre des contrées jusque-là épargnées.

De même dans les troupeaux (animaux d’élevage ou gibier), davantage d’individus pourraient survivre à l’hiver grâce au radoucissement.

La diminution de la glace de mer restreint les territoires occupés par certains animaux et augmente ainsi les possibilités de contact inter-espèces, par exemple entre les renards et les chiens ou entre les renards et l’homme.

Le ruissellement plus important des eaux de pluie vers les eaux potables accroît la probabilité de contamination biologique, les tempêtes plus fréquentes augmentent la turbidité de l’eau, compromettant ainsi l’efficacité des systèmes de filtration et de purification. Enfin, la fonte du pergélisol peut provoquer des dommages aux infrastructures sanitaires.


Les moyens de prévention
Les auteurs ont listé différentes actions à mettre en œuvre :

  • déterminer précisément le niveau actuel de l’infection à la fois chez l’homme et chez les animaux afin de voir plus facilement apparaître une évolution dans la prévalence d’une maladie
  • approfondir les recherches permettant de mieux comprendre l’écologie des organismes infectieux dans l’environnement arctique
  • améliorer la surveillance et le diagnostic, en développant des méthodes simples à mettre en œuvre, comme un système de recueil de sang sur papier filtre qui pourrait être utilisé par les chasseurs loin du laboratoire. Il faudrait aussi rendre la sérologie plus spécifique des pathogènes recherchés, grâce au séquençage ADN
  • informer davantage le public notamment les populations les plus à risque (familles de chasseurs, de trappeurs, d’éleveurs de bétail) sur les mesures d’hygiène et les précautions à prendre lors de la manipulation des animaux et de leur chair, recommander une cuisson prolongée des aliments.
  • augmenter la coordination entre différentes agences de santé humaine, les sociétés de chasse, de pêche, les services scientifiques et les organisations tribales de l’État d’Alaska
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    Congélateur naturel creusé dans le pergélisol, la glace y persiste même en été
    Crédit photo : Ulalume
    Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]Voir aussi la brève sur notre site : Réapparition de la rage au Svalbard

[2]Voir aussi la brève : Cinq marins français contaminés par une patte de grizzli au Nunavut, Canada

[3]Voir aussi la brève : Echinococcus multilocularis : un parasite au Svalbard

[4]Voir par exemple la pratique de l’« igunaq » dans la brève Botulisme en Arctique

[5]Plantes possédant des vaisseaux conducteurs de sève. Exemple de plantes non vasculaires : les lichens, les mousses

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