Modification de l’écologie alimentaire des poissons de fond en mer de Béring

Publié le 14.11.2012

Le réchauffement climatique provoque des transformations du zoobenthos entraînant des changements dans la répartition et l’abondance des poissons des fonds marins.

La mer de Béring est la plus productive des mers subarctiques aussi bien pour la pêche que pour les ressources alimentaires consommées par les animaux marins. La partie nord de la plate-forme continentale est couverte de glace en hiver et est riche en faune benthique (vivant sur les fonds) qui nourrit les poissons, oiseaux et mammifères prédateurs. Cependant, la mer de Béring est aussi le siège d’une dérive de la structure des biocénoses [1] probablement liée au changement climatique. Une meilleure connaissance de la communauté des poissons et de leurs relations trophiques (alimentaires) dans cette région est nécessaire pour comprendre l’impact écologique du changement climatique. L’information obtenue sera utile pour les futures décisions concernant l’exploitation commerciale des stocks de poissons.

Les eaux de surface qui descendent à une température inférieure à 0°C en hiver à cause de la formation de la glace dans la polynie située au sud de l’île Saint-Laurent, dans le bassin de Chirikov, limitent le nombre de poissons benthiques et leur migration vers le nord. Malgré cela, certaines espèces s’approvisionnent dans cette zone et sont des maillons essentiels de la chaîne alimentaire.

JPEG - 54.9 ko
Une morue arctique sous la glace
Crédit photo : Shawn Harper - US NOAA
Source : Wikimedia commons - Domaine public

Avec le recul de la glace saisonnière, dû au réchauffement, et en fonction de l’extension de la masse d’eau froide du sud de l’île Saint-Laurent, les espèces subarctiques du sud-est de la mer de Béring sont susceptibles de migrer vers le nord et donc d’affecter la disponibilité en proies des autres prédateurs comme les phoques, les bélugas, les baleines grises et les canards eiders.

Plusieurs études ont mis en évidence une baisse de la productivité du benthos [2] au nord de la mer de Béring au cours des vingt dernières années. Cette diminution des ressources alimentaires pourrait entraîner une réorganisation géographique des populations de poissons causant à son tour des impacts écologiques non négligeables sur les relations prédateur-proie.

Pour mieux comprendre ces interactions, des chercheurs américains ont étudié le régime alimentaire des six espèces ou familles les plus abondantes de poissons benthiques de la région, à savoir la famille des Liparidae, Boreogadus saida (la morue arctique), Ulcina olrikii, Gymnocanthus tricuspis, Myoxocephalus scorpius et Hippoglossoides robustus.

L’étude avait pour but :

  • d’identifier les proies consommées et leur importance relative et de déterminer l’ampleur de la niche écologique [3] pour les espèces dominantes en nombre dans la région étudiée ;
  • d’explorer la compétition pour les ressources alimentaires.

Les résultats montrent que ces poissons consomment un peu de vers polychètes mais surtout des crustacés amphipodes, copépodes calanoïdes et euphausiidés.
Les amphipodes de la famille des Ampeliscidae constituent la principale ressource alimentaire pour les poissons des fonds situés au nord de l’île Saint-Laurent. Plusieurs études précédentes ont montré que l’abondance de ces amphipodes diminue dans cette zone de la mer de Béring, ce qui indique que des changements sont en cours dans l’écosystème benthique. Ces modifications ont des implications potentielles pour l’approvisionnement des poissons.

L’observation des autres espèces de prédateurs ne met pas en évidence de compétition avec les baleines grises (Eschrichtius robustus), celles-ci auraient plutôt un rôle facilitateur en remuant les fonds à la recherche de proies enfouies dans le sédiment qu’elles rendent ainsi plus accessibles aux poissons.

Au sud de l’île Saint-Laurent, les canards eiders à lunettes (Somateria fischeri) consomment des mollusques bivalves. Seules deux espèces de poissons mangent également ces proies mais dans la zone située au nord de l’île. Il n’y a donc pas de preuve de compétition entre les poissons et les eiders.

Toutes les espèces sauf les poissons Liparidae ont des niches écologiques assez étroites (faible variété de proies). Un fort recouvrement des niches a été trouvé entre les espèces mais les résultats n’apportent pas de preuves indiscutables de compétition interspécifique entre les poissons. La plupart des poissons étudiés sont des consommateurs spécialisés avec des préférences alimentaires assez strictes et auront peut-être du mal à s’adapter aux nouvelles conditions créées par les variations de distribution géographique des proies benthiques.

Etant donné les changements rapides observés dans la structure des écosystèmes benthiques au cours des dernières décennies, des perturbations supplémentaires pourraient modifier la disponibilité des proies pour les populations de poissons et entraîner une diminution de leurs effectifs.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]Une biocénose est constituée par la totalité des êtres vivants qui peuplent un écosystème donné (dictionnaire encyclopédique de l’écologie de François Ramade).

[2]Le benthos est formé par l’ensemble des organismes vivant sur le fond des océans, les animaux constituent le zoobenthos.

[3]La niche écologique comprend l’ensemble des paramètres qui caractérisent les exigences écologiques (climatiques, alimentaires, reproductives, etc.) propres à une espèce vivante et qui la différencient des espèces voisines d’un même peuplement (dictionnaire encyclopédique de l’écologie de François Ramade).

Situer cette recherche