Quand les futures politiques de santé viendront aux Inuits

Publié le 14.09.2010

Fumer trop, boire trop ou négliger le dépistage de certains cancers serait gouverné par des différences culturelles entre Inuits et autres résidents du nord du Canada

Les communautés inuites ont connu une longue période de bouleversements sociaux et culturels. D’où des changements majeurs de modes de vie et de conditions de vie.

On constate aussi depuis plusieurs décennies que dans toute la région circumpolaire :

  • L’obésité, facteur de risque de diabète et de maladies cardiovasculaires est très répandue ;
  • Les cancers liés au tabagisme sont trois fois plus nombreux chez les autochtones ;
  • Les taux croissants de morts violentes et de troubles psychiatriques sont inquiétants.

Cependant les facteurs socio-économiques et géographiques n’expliquent pas tout. Des chercheurs canadiens sont intrigués par les taux importants de décès par cancers chez les hommes et les femmes "indigènes", et notamment chez les Inuits.

Un article de médecine sociale rend compte des comportements liés à la santé des Inuits en particulier dans le Nunaat, "terre natale" en Inuktitut [1].

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Carte des dialectes inuits (Inuit Dialect Map)
Crédit : Nutloaf - Licence Creative Commons

Ce vaste territoire est le lieu de résidence de près de 80 % de la nation autochtone inuite, soit quelque 40 000 personnes ; cinq provinces canadiennes sont concernées : le Nunavut (terre des Inuits par excellence, où le recensement de 2006 a permis d’en dénombrer 24 635), le nord du Québec (Nunavik), la partie nord-ouest des Territoires du Nord-Ouest avec le nord du Yukon (Inuvialuit) et enfin le nord du Labrador (Terre-Neuve-et-Labrador avec la région du Nunatsiavut). Le nord de deux autres provinces (Saskatchewan et Manitoba) ont complété l’immense zone géographique étudiée.

Qu’est-ce qu’un comportement lié à la santé (Health-related behavior en anglais) ? Un glossaire européen nous précise que "le comportement lié à la santé n’est pas nécessairement consciemment dirigé vers l’amélioration de la santé. Il peut avoir une influence positive ou négative sur l’état de santé de la personne" [2].

Une liste fermée de facteurs influents sur la santé des individus fut examinée pour :

  • La population inuite ;
  • Les autres autochtones : les Métis [3], et les "Premières nations" [4] ;
  • Les non-autochtones.

Ce sont les statistiques modernes qui permettent ces analyses de variables multiples ayant fait la preuve de leur pertinence séparément [5]. Les auteurs ont utilisé les statistiques nationales du Canada sur les périodes 2000-2001 puis 2004-2005, concernant les personnes âgées de 25 à 65 ans. Il existe notamment des données pour :

  • La corpulence ;
  • La consommation de cigarettes ;
  • La dernière alcoolisation aigüe vécue (Binge drinking en anglais) ;
  • La fréquence des mammographies et des frottis cervico-vaginaux ;
  • Le taux de consultation d’un médecin, un infirmier.

Avec quelle force les facteurs socio-économiques (revenu), socio-démographiques (âge, niveau d’étude, sexe, statut marital, profession) ou géographiques rejaillissaient-ils sur certains comportements à risque ? Dans quelle mesure l’appartenance à la "Nation inuite" était-elle intrinsèquement une variable indépendante de toutes les autres ?

On note que la distance du lieu d’habitation d’une zone pourvue en services de santé mesure indirectement un isolement potentiel vis-à-vis des prestataires de soins et donc grossièrement à leur l’accessibilité. Toutefois, cela n’élucide pas les différences de comportements liés à la santé entre les trois familles d’autochtones. Autre fait social : il est admis que les réseaux sociaux autochtones sont traditionnellement développés. Ainsi, les membres d’une famille ou d’un groupe social sont d’autant plus déboussolés par le cancer d’un proche. Pour le malade, se faire opérer lourdement signifie prendre l’avion pour les grandes villes d’Edmonton ou d’Ottawa (capitale du Canada). Il s’ensuit une séparation des siens particulièrement déchirante pour tous.

Mais selon les auteurs, se conformer à une tendance au sein d’une communauté pourrait être dangereux pour les Inuits. Un fait culturel ignoré apparaît. Il semble à l’origine des "comportements de santé préventive" nuisibles et interdépendants retrouvés dans cette analyse fine : tabagisme et faibles taux de consultations de dépistage pour les femmes, et donc, vraisemblablement, morts évitables par cancer du poumon, du sein et du col de l’utérus.

Un facteur propre aux Inuits et à leur environnement socioculturel unique, non exploré, est décelé. Le fait d’être Inuit, en soi, amène à des comportements liés à la santé spécifiques. Ainsi, les interventions de santé publique, et donc politiques, sont regardées d’un œil différent. Elles peuvent se heurter à une spécificité inuite d’ordre culturel distincte de ce qu’induisent les inégalités sociales ou la discrimination.

La question demeure : comment mieux promouvoir la santé [6] auprès de certains autochtones ? Comment articuler des programmes sanitaires avec la politique économique et sociale ? Comment intervenir politiquement pour atténuer les problèmes de santé à l’échelle d’une nation (ici le Canada) ?

Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Langue des Inuits. Le terme "Inuit" préféré à "esquimau" ("mangeur de viande crue") était au départ le pluriel de "Inuk", qui signifie "Homme".

[2] Glossaire multilingue portant sur des termes de santé publique et de promotion de la santé élaboré par des experts de 15 pays de l’union européenne, sur le site de la Banque de données en santé publique (BDSP).

[3]La population métisse est la descendance des colonisateurs européens croisés avec des autochtones.

[4]Premières nations signifie au Canada Amérindiens, c’est-à-dire Indiens d’Amérique.

[5]La méthode utilisée dans cette étude est primordiale pour déceler, dans les comportements négatifs, ce qui est dû uniquement au facteur socioculturel : c’est une analyse de « régression logistique multiple ».

[6]La promotion de la santé est le "Processus apportant aux individus et aux communautés la capacité d’accroître leur contrôle sur les déterminants de la santé et donc d’améliorer leur santé (...)". Voir le Glossaire européen multilingue. La charte d’Ottawa (Canada) la définit ainsi.

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