Réchauffement climatique et succès reproducteur chez le mergule nain du Haut-Arctique

Publié le 04.08.2014

La température de surface de l’océan pourrait affecter les ressources alimentaires du mergule nain et par conséquent les chances de survie des poussins.

Chez les espèces d’oiseaux à grande longévité, les parents favorisent leur propre survie plutôt que celle des poussins lorsqu’ils sont confrontés à des conditions difficiles d’approvisionnement. Les oiseaux marins sont dans ce cas.
Ces espèces dépensent beaucoup d’énergie pour la reproduction car elles doivent parcourir des distances assez importantes entre le nid et les zones d’approvisionnement. Afin de maximiser l’énergie apportée aux petits tout en maintenant efficacement leur propre condition physique, certaines espèces d’oiseaux marins adoptent une stratégie d’approvisionnement bimodale. Celle-ci consiste à alterner les voyages courts et longs pour la recherche de nourriture. Les parents se nourrissent et emmagasinent de l’énergie au cours des voyages longs puis dépensent cette énergie pendant les voyages courts où ils collectent les proies pour nourrir leurs poussins. Si la quantité de proies vient à diminuer dans les zones proches des nids ou si leur qualité nutritionnelle baisse, les parents peuvent allonger les distances de leurs vols de recherche et donc passer plus de temps pour l’approvisionnement sans revenir au nid. Cela peut réduire la quantité de proies et donc d’énergie rapportée aux jeunes et, de ce fait, avoir un impact négatif sur leur survie.

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Mergules nains au Svalbard
Photo : Alastair Rae from London
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Le mergule nain, Alle alle, est un petit oiseau marin dont la longévité est comprise entre 13 et 16 ans. C’est l’une des espèces les plus abondantes vivant dans le Haut-Arctique. C’est un oiseau monogame qui niche en colonie. Il pond un seul œuf dans une fissure de rocher. La couvaison de l’œuf dure environ 29 jours et les parents nourrissent le poussin au nid jusqu’à son envol qui intervient entre 20 et 31 jours plus tard. Les deux parents couvent et nourrissent le petit mais juste avant l’envol seul le mâle prend soin du poussin. Les deux parents alternent les voyages longs et courts afin de fournir l’énergie suffisante pour eux-mêmes et pour leur poussin pendant l’intense et courte période de reproduction estivale.

Le mergule nain se nourrit de petits crustacés du zooplancton et ses proies préférées sont des copépodes du genre Calanus, riches en lipides, qui représentent 90 % de son régime alimentaire. Ces copépodes étant inféodés aux eaux froides, la qualité de l’alimentation du mergule nain dépend de la température de l’océan.

La recherche, menée de 2008 à 2010, dans deux colonies nichant sur les îles Isfjorden et Magdalenefjorden de l’archipel du Svalbard, avait pour but d’étudier la stratégie d’approvisionnement bimodale et le succès de l’envol [1] des poussins.

Ces îles se situent dans une zone de rencontre des eaux de l’océan Atlantique et de l’océan Arctique. Les variations interannuelles de températures et d’apports des eaux plus chaudes de l’Atlantique peuvent y être importantes et influencer fortement la composition en espèces du zooplancton. Le mergule doit alors adapter son effort de recherche de nourriture à ces variations. En effet, l’augmentation de la quantité de zooplancton de l’Atlantique par rapport à celui de l’Arctique oblige l’oiseau à parcourir des distances plus grandes pour trouver ses proies arctiques préférées.

L’étude montre que les parents semblent bien privilégier le maintien de leur propre condition physique par rapport à celle de leur petit en cas de difficultés d’approvisionnement : ils parcourent de plus longues distances et nourrissent donc moins souvent leur petit. Cependant, l’étude statistique montre que la probabilité d’envol des jeunes ne dépend pas de la longueur des voyages des parents ni de la quantité de nourriture. Par contre, cette probabilité est fortement influencée par la température de la surface de l’océan. Il apparaît donc que la capacité d’envol est sensible à la qualité des proies consommées par le poussin, qualité étroitement reliée à la température océanique des zones d’approvisionnement.

D’après cette étude il est fort probable que l’amplification prévue du réchauffement du climat de l’Arctique et les changements qui en résulteraient dans les zones d’approvisionnement du mergule nain impacteront négativement la capacité des parents à nourrir leurs petits. Les poussins ayant reçu moins d’énergie auront donc plus de difficulté à survivre jusqu’à l’envol et les populations de cette espèce risquent de diminuer.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]Le succès de l’envol correspond au pourcentage de jeunes réussissant à se développer et à quitter le nid.

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