Record mondial de distance parcourue pour un poids plume

Publié le 05.05.2010

Une Ă©tude rĂ©cente rĂ©vèle que la sterne arctique dĂ©trĂ´ne le puffin, prĂ©cĂ©dent champion dans la catĂ©gorie « Migration la plus longue ».

Les rĂ©sultats de cette Ă©tude confirment que, malgrĂ© sa petite taille, la sterne arctique, (Sterna paradisaea), est capable de parcourir plus de 80 000 kilomètres lors de sa migration annuelle d’un pĂ´le Ă  l’autre, soit le plus long dĂ©placement connu de tout le règne animal.

Une équipe de biologistes a suivi les mouvements migratoires de deux colonies arctiques du Groenland et d’Islande. Les scientifiques ont établi une cartographie de leur déplacement en équipant les oiseaux d’appareils de géolocalisation en juin et juillet 2007. Cet équipement miniaturisé de 1,4 gramme attaché à la patte des sternes a été conçu spécifiquement pour cet oiseau dont le poids n’excède pas 125 grammes. Il a permis de préciser les différentes caractéristiques de leur migration c’est-à-dire leurs routes, haltes et aires d’hivernage.

Ces données récupérées après recapture des oiseaux migrateurs ont réservé bien des surprises aux scientifiques...

 RĂ©cit de voyage

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Carte simplifiée de la migration de la sterne arctique
CrĂ©dit photo : Arctic tern migration project

Au dĂ©but de l’automne, après la saison de la reproduction, tous les oiseaux Ă©tudiĂ©s ont migrĂ© vers l’hĂ©misphère sud pour s’installer dans leurs "quartiers d’hiver", durant l’étĂ© austral (de dĂ©cembre Ă  mars). Mais, premier fait inĂ©dit, les oiseaux ont interrompu leur course pour faire une halte migratoire d’une vingtaine de jours dans une zone qualifiĂ©e de hotspot biologique [1], situĂ©e dans la partie est du bassin de Terre-Neuve, Ă  l’ouest de la dorsale mĂ©dio-atlantique oĂą les eaux sont très profondes et riches en nutriments.

Ils ont ensuite repris leur migration vers le sud en longeant la côte nord-ouest de l’Afrique. Au large des îles du Cap-Vert, les scientifiques ont encore été surpris de constater qu’une moitié des migrateurs traversait l’océan Atlantique d’est en ouest pour longer les côtes de l’Amérique du Sud, tandis que l’autre moitié poursuivait son itinéraire en longeant les côtes africaines vers le sud.

En avril, après avoir passĂ© l’hiver en Antarctique, les oiseaux ont effectuĂ© leur long voyage de retour en direction de leur zone de reproduction. Fait intĂ©ressant, ils ont empruntĂ© une route de type sigmoĂŻdale (en S), diffĂ©rente de celle de l’aller, en exploitant les systèmes de vents dominants [2] pour limiter leurs dĂ©penses Ă©nergĂ©tiques.

 Un exploit inĂ©galĂ©

L’efficacitĂ© de leur vol de retour de l’Antarctique au sud du Groenland est remarquable, car cette distance de 24 000 km a Ă©tĂ© couverte en seulement 40 jours, soit une distance moyenne parcourue de 520 km/jour. En comparaison, le vol aller vers le sud avait Ă©tĂ© deux fois plus long (80 jours depuis l’Islande, et 93 jours depuis le Groenland), alors que la distance Ă  parcourir n’Ă©tait que de 34 600 km, soit une distance moyenne de 370 Ă  430 km/jour.

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Sterne arctique
Photo : Gavatron - Licence Creative Commons

La sterne migrerait donc sur une distance pouvant aller, selon les individus, de 60 000 Ă  80 000 km, soit le plus long trajet jamais enregistrĂ© Ă©lectroniquement. En considĂ©rant l’espĂ©rance de vie moyenne de trente ans de cet animal, les chercheurs commentent cet exploit en prĂ©cisant qu’une sterne peut parcourir dans sa vie 2,4 millions de km, soit l’Ă©quivalent de trois voyages aller-retour vers la Lune !

 Pourquoi voyager si loin ?

Les sternes prĂ©sentent donc cette particularitĂ© d’avoir une aire de reproduction circumpolaire, aux plus hautes latitudes de l’hĂ©misphère nord, alors que leur zone d’hivernage se situe dans l’hĂ©misphère opposĂ©, en Antarctique. Cette migration leur permet de profiter de deux Ă©tĂ©s en un an et de se nourrir toute l’annĂ©e.

Ainsi, Ă  la fin de l’Ă©tĂ© borĂ©al arctique, lorsque les conditions deviennent dĂ©favorables (baisse des tempĂ©ratures, manque de nourriture), elles quittent leur rĂ©gion de reproduction et vont migrer vers des zones alimentaires plus riches. Or, les zones d’hivernage, situĂ©es dans l’ocĂ©an Austral, comprennent les eaux très productives de la mer de Weddell riches en krill (Euphausia superba), qui constitue la proie favorite de nombreux oiseaux marins.

 Et demain ?

Cette Ă©tude montre l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des voies migratoires Ă  l’intĂ©rieur d’une population. Elle confirme par ailleurs que la principale rĂ©gion d’hivernage pour la sterne arctique est la zone marginale des glaces d’hiver de l’ocĂ©an Austral.

Aussi, les changements que pourrait connaître à long terme la banquise d’hiver, associés à la diminution de l’abondance du krill antarctique dans cette région, devront faire l’objet d’une attention toute particulière pour cette espèce.

Marie-Laure Masquilier , INIST-CNRS

[1]En Ă©cologie, les points chauds ou hotspots de biodiversitĂ© sont des sites naturels Ă  diversitĂ© biologique exceptionnelle faisant l’objet de protection, ou des rĂ©gions Ă  fort taux d’endĂ©misme.

[2]Les systèmes de vents dominants sont dirigĂ©s vers l’est dans l’hĂ©misphère sud, et vers l’ouest dans l’hĂ©misphère nord.

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