Séjours polaires et santé mentale

Publié le 25.07.2008

Les expéditions polaires, à vocation touristique, scientifique ou commerciale, devenues plus sûres et plus accessibles que par le passé, se sont largement démocratisées. De fait, les conséquences psychologiques de ces voyages sur les visiteurs sont d’actualité.

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Robert F. Scott et ses quatre coéquipiers atteignent le pôle Sud en janvier 1912, un mois après Roald Amundsen. Ils périront sur le chemin du retour dans une tempête.
Source : Wikimedia Commons

La période héroïque des explorations polaires a vraiment commencé au début du XIXe siècle ; une histoire pleine de récits de bravoure, de sacrifice de soi et de conquêtes, mais également d’épreuves, de souffrances, de maladie et de mort. Cependant, ces récits, jusqu’au début du XXe siècle, ont rarement mentionné des faits de désordres psychiatriques ou de conflits interpersonnels. L’image de force et de résistance attribuée aux explorateurs aurait alors été mise à mal.

Il était courant qu’au moins un membre de l’expédition soit affecté par la dépression, l’angoisse, la paranoïa, l’alcoolisme ou des troubles du sommeil. Parfois, c’était l’équipe entière qui présentait ces symptômes, comme ce fut le cas de l’expédition belge en Antarctique de 1898-1899.

De nos jours, trois types principaux d’expéditions polaires se rencontrent :

  • le premier est l’équivalent contemporain de l’expédition de l’époque héroïque qui tente de recréer les expériences des pionniers, ou d’établir de nouveaux records de vitesse ou de distance ;
  • le second est le camp d’été, habituellement dans un objectif scientifique ou commercial. Cette catégorie comprend également les voyages sur l’océan pour la recherche scientifique ou l’exploration commerciale, qui peuvent durer de deux semaines à trois mois ;
  • le troisième type est le séjour dans une station de recherche polaire. En Antarctique, 20 pays font fonctionner 47 stations permanentes pour l’année entière. L’Arctique a également ses stations polaires, relevant des états en contact avec le pôle Nord (Etats-Unis, Canada, Russie, Islande, Suède et Norvège).

Les participants de randonnées et de séjours polaires doivent affronter des périodes de grands efforts physiques, de fatigue et d’épuisement, ainsi que de grands dangers liés à l’environnement, tels que crevasses, tempêtes de neige, glace glissante, lacs gelés... Ces régions sont de plus caractérisées par des températures très froides, un faible taux d’humidité et, pour le Pôle Sud, une haute altitude. Ces conditions ont pour conséquence, sur le plan physiologique, des changements dans les rythmes biologiques fondamentaux, pouvant induire des troubles divers.

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Camp d’entrainement à la survie en milieu polaire - Ile de Ross au pied du Mont Erebus - Antarctique
Photo Josh Landis - National Science Foundation

En fonction du lieu et de la période de l’année, les expéditions polaires sont le plus souvent isolées du monde extérieur. L’obscurité et les conditions climatiques exercent de sévères restrictions que les participants peuvent mal vivre sur le plan émotionnel. De plus, l’absence d’intimité et les ragots sont fréquents, et ont un effet délétère sur les relations sociales, tout spécialement entre hommes et femmes.

Les principaux symptômes psychologiques qui découlent de ces expéditions sont des perturbations du sommeil, des troubles cognitifs (altérations de la mémoire, difficultés de concentration, vigilance réduite...), une humeur dépressive, de l’angoisse, de l’irritabilité. Les tensions et conflits interpersonnels sont courants.

Les explorateurs polaires ont depuis longtemps noté l’existence de variations saisonnières dans ces symptômes, au sein desquelles on peut distinguer trois syndromes distincts :

  • le syndrome hivernal où les symptômes s’affirment en général vers le milieu de l’expédition, avec une réduction vers sa fin. Cela résulterait de la prise de conscience que la mission est seulement à moitié accomplie, et qu’une période d’isolement et de confinement égale est encore à venir. Dans le cas des randonnées polaires, le stress le plus important se produit habituellement autour du point de non-retour (c’est-à-dire le point où les provisions sont insuffisantes pour permettre un retour au point de départ). Après ce cap, le stress semble diminuer ;
  • le syndrome polaire T3 (pour tri-iodothyronine) a été observé chez un groupe de 22 hommes et femmes participant à une étude des modifications de la fonction thyroïdienne liées au froid. Une altération correspondante de l’humeur et des fonctions intellectuelles a été constatée, avec deux pics, l’un en novembre et l’autre en juillet ;
  • la troisième configuration, la dépression saisonnière semble liée aux variations de la lumière du jour et de l’obscurité.
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Brouillard givrant sur la station US McMurdo - Antarctique
Photo : sandwichgirl
Certains droits réservés -licence creative commons

Cependant, bien que ces syndromes soient répandus parmi les membres des expéditions polaires, ils donnent rarement lieu à une intervention clinique. Les troubles psychiatriques ont généralement constitué de 1 à 5% des appels d’urgence et des interventions médicales dans les stations de recherche en Antarctique.

Malgré tous ces désagréments, des effets positifs ont souvent été rapportés. Réactions positives et négatives ne sont pas mutuellement exclusives : les gens peuvent trouver une expérience enrichissante, même s’ils montrent des signes d’inconfort ou des symptômes psychologiques, et vice-versa.

Même exposés à tous les dangers et privations, les membres des expéditions polaires ont fréquemment mentionné la beauté et la grandeur du paysage, la camaraderie et le soutien mutuel au sein de l’équipe, les qualités admirables de leur leader, la sensation exaltante de faire face et de surmonter les défis posés par l’environnement.

Les stratégies développées pour affronter les situations extrêmes des régions polaires sont de plus une source de fierté et d’estime de soi à long terme. La plupart des participants considèrent, une fois revenus, que l’expédition a été une des meilleures expériences qu’ils aient jamais vécue.

Pour prévenir la détresse psychologique et promouvoir le bien-être de l’équipe, les leaders des expéditions ont essayé plusieurs techniques, parmi lesquelles diverses activités de loisir. Occasionnellement, des mesures ont été prises pour diminuer le stress, comme la disponibilité d’alcool pendant l’hiver polaire, réduisant aussi les performances individuelles et accroissant les tensions et conflits sociaux.

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Groupe de musique - Station US McMurdo - Antarctique
Photo elisfanclub
Certains droits réservés -licence creative commons

Reste que la méthode la plus efficace de prévention serait un programme d’examens psychologiques et de sélection des participants. La plupart des états concernés par ces expéditions mettent en œuvre de tels programmes pour les personnes qui doivent séjourner une année ou plus.

D’autres éléments du soutien psychologique fourni aux membres des expéditions polaires comprennent des consultations psychiatriques ou psychologiques, via des réseaux de télécommunication, avec les médecins de l’expédition et les membres de l’équipe ; la formation des participants aux stratégies de résolution des problèmes posés par l’environnement polaire, au travail d’équipe et au leadership ; le soutien psychologique des victimes de traumatisme ; l’évacuation médicale par voie aérienne si nécessaire, quand c’est possible ; et des bilans auprès de cliniciens après la fin de l’expédition (debriefings), qui interviennent en cas de crise et apportent un réconfort avant le retour chez soi.

Au cours de ce dernier siècle, on a ainsi beaucoup appris sur les changements psychologiques vécus par les membres des expéditions polaires, des plus pathogènes aux plus salutaires. Continuer ainsi la recherche nous aide à mieux comprendre certains des principes sous-tendant le comportement dans un environnement donné et, en particulier, le comportement dans des environnements isolés et confinés, comme lors de missions spatiales de longue durée. De plus, un nombre sans cesse croissant d’individus cherchent à s’affronter aux défis et à la beauté des régions polaires.

Laurent Panes, INIST-CNRS

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