Recherches Arctiques

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ISSN : 2755-3755

La course des femmes en Arctique

Publié le 03.11.2009
Dans le nord de la Norvège a lieu, chaque année, autour de début mai, un évènement pour le moins curieux : « le ski de minuit entre femmes ». Comment se déroule ce qui est devenu un rituel carnavalesque et quel est son sens dans cette région peu hospitalière ?

Sur la côte septentrionale du Finnmark, un département norvégien bordé par la mer de Barents, la Russie et au sud par la Finlande , le « Midnattski for kvinner » – littéralement « le ski de minuit pour les femmes » -, prend son départ quelques jours avant les lueurs du soleil de minuit.

A minuit, le départ

A minuit, le départ
Crédit photo : Airflore
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Deux anthropologues de l’université d’Oslo, nous décrivent la portée et la signification de cet événement annonciateur de la fin d’un long hiver sombre.
Des femmes venues de toute la péninsule de Varanger et de plus loin se réunissent pour skier ensemble. Elles descendent du plateau montagneux vers le nord en direction de Båtsfjord, village ouvrier dont les maisons et les usines de conserverie du poisson entourent le fjord en contre-bas. A minuit, le départ est donné. Les participantes sont soutenues par le chœur masculin de la bourgade qui, tout au long du parcours, leur amène du feu, chante et lance des encouragements.

L’évènement eut lieu pour la première fois en 1992, à l’initiative d’une Finlandaise de Båtsfjord qui voulait simplement inviter ses meilleures amies à skier au moment où les premiers rayons du soleil de minuit apparaissent. Les amies ont alors convié d’autres amies et les médias locaux ont couvert cette aventure insolite, dont le droit d’entrée consistait à rapporter des morceaux de bois. Soixante-dix femmes sont ainsi descendues du plateau pour faire, selon les propos de l’organisatrice, « de cette nuit exceptionnelle un moment où les femmes pourraient se retrouver sans homme ni enfant », apprécier « la montagne sans stress ni compétition », ensemble et unies pour « éprouver leur force collective ». Le succès devint vite international pour atteindre jusqu’à sept cents fondeuses en 1997. Cependant, le nombre des participantes n’a cessé de décliner depuis pour atteindre moins de cent en 2007.
L’événement n’en respecte pas moins le même schéma d’organisation. La descente à ski comporte quatre feux distincts répartis le long des douze kilomètres de pistes balisées. On y fait des haltes et le trajet qui pourrait ne durer qu’une heure en prend quatre ou cinq. Tout le monde arrive finalement au petit matin, à temps pour un petit déjeuner. Certaines prennent même un sauna et un bain rapide dans le fjord.

Vive les femmes ?

Alors qu’on pourrait interpréter l’événement comme une sorte de réappropriation par les femmes d’un sport que l’on considère comme le ciment de l’identité nationale norvégienne, mais dont l’expression singulière aurait toujours été liée historiquement et culturellement à l’héroïsme masculin, en fait, il n’en est rien. En effet, bien que la course fasse une relative démonstration du courage et de la force des femmes, de leur capacité à endurer le climat arctique à l’égal des hommes, l’affirmation féminine à travers une performance sportive n’est pas le but recherché.

A skis, je ne vois plus mes pieds !

A skis, je ne vois plus mes pieds !
Crédit photo : Missmiou
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Cette course ne constitue pas un acte de résistance féminine. Bien au contraire. Certes, supporter le vent et la neige a nourri un caractère national qui fait de la proximité avec la nature, la montagne et les espaces sauvages, un trait particulier de l’identité et de la culture. Le ski de fond traduit en ce sens cette forte charge symbolique dont les femmes ont longtemps été exclues.

Inverser les rôles et vouloir prouver aux hommes qu’elles sont au moins aussi endurantes pourrait leur octroyer un droit de cité (d’être citées) pour leur participation à l’identité collective et aux fondements de la nation.
Toutefois, ce serait plutôt un sentiment anti-sport qui se dégagerait de ce carnaval à ski, où certaines participantes avancent déguisées et d’autres crient avec enthousiasme leur inaptitude, leur manque de pratique ou leurs craintes. L’événement comporte donc d’autres résonances.

Dans le Grand Nord, ça bouge

C’est tout d’abord à des expériences culturelles et charnelles que renvoie la course. Les haltes autour d’un feu situé au milieu d’un paysage dénudé et exposé aux intempéries rappellent en effet des données essentielles de la vie du Grand Nord. La neige, le brouillard et le vent peuvent prendre n’importe qui par surprise. Même avec les moyens modernes de transports, on se retrouve tributaire des conditions climatiques : on n’atterrit plus en avion, on ne circule en voiture que derrière le chasse-neige qui ouvre le passage. Plus simplement, il devient impossible de s’orienter en l’absence de pistes, voire même de tenir debout sur les skis, mais surtout de survivre si l’on n’est pas en mouvement.

Suivre la trace

Suivre la trace
Crédit photo : Virginyyyy
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Rester immobile peut être mortel et la course rappelle par son côté ludique l’importance d’être mobile au-delà de la maîtrise réelle et de l’aptitude au ski.

Dans un monde habité mais constitué en premier lieu par des changements de temps, et non par des éléments fixes de la nature, ce qui compte, ce sont les sensations physiques. Le froid causé par l’hiver en est une et non des moindres. Les températures extrêmement basses sont encore amplifiées par le vent. Logiquement, se reposer ou demeurer statique est inconcevable si on ne trouve pas d’abri, ce qui est par ailleurs difficile dans un paysage dépourvu d’arbres.

Une solution se présente toutefois : allumer un feu. Les récits anciens évoquent d’ailleurs souvent les feux de camps allumés comme étape au cours des déplacements. Ils font partie intégrante du voyage et restent en mémoire comme un temps nécessaire de réconfort, de convivialité autour d’un morceau de renne qui redonne des forces pour poursuivre son chemin. Quand sous les effets conjugués du froid et du vent, il importe que le corps soit en mouvement, un feu représente davantage qu’une activité agréable : c’est un refuge contre le vent. Condition préalable à toute pause, il permet, grâce à l’air chaud ascendant, de se serrer les uns contre les autres, et de fait favoriser les échanges pour tisser du lien social.

La mémoire des migrants

Le parcours suit une ancienne route ouverte uniquement en été, qui reliait le village au réseau routier principal. Aujourd’hui, la communauté ouvrière s’est développée avec les conserveries de poisson et a plus ou moins absorbé l’habitat dispersé qui existait le long des côtes. La plupart des habitants ne sont pas originaires du village, tout comme la majorité des participantes qui ont toutefois un lien particulier, familial ou autre, avec ce lieu. Reprendre cette route à skis et traverser le paysage représente peut-être les déplacements des gens qui l’empruntaient jadis pour rendre visite aux proches, travailler, ou encore faire des courses et éventuellement se marier. A plus forte raison, dans une période où les changements qui touchent l’industrie de la pêche tendent à sinistrer la zone, le renouvellement des liens sociaux nécessite de la mobilité. Pour les renforcer, il s’agit de parcourir les routes qui, par le passé, ont contribué à les forger. Le ski de minuit est l’occasion de célébrer ces liens et de les commémorer en se retrouvant.

Et les femmes dans tout cela ?

Si à l’origine, la course attirait l’attention sur la capacité des femmes à se passer des hommes en montagne, on pouvait y voir une affirmation de leur autosuffisance. Mais au fil du temps la chorale des hommes a pris de l’importance. Aujourd’hui, ces derniers portent symboliquement les participantes, prennent soin d’elles, assurent leur sécurité tout au long du parcours, et en prime les divertissent après avoir préparé les feux. Tout cela suggère une autre interprétation. En effet, la course met en scène une inversion temporaire des rôles et stéréotypes sexuels. Les activités masculines apparaissent alors comme une contribution amusante au rituel carnavalesque et encensent ainsi l’autonomie des femmes. Autre chose encore : loin des responsabilités familiales, ce moment d’évasion est l’occasion de faire des connaissances et de revoir les amies.

A travers une identité de genre et un processus relationnel, il se recrée une proximité spatiale dans un environnement arctique particulièrement rude. On recrée du lieu parce qu’on réhabite l’espace temporairement en se confrontant physiquement aux éléments. L’inscription du mouvement dans le paysage développe un sentiment d’appartenance à une communauté non seulement spatiale, locale ou régionale, mais aussi nationale, puisque le ski, ce symbole de la culture nationale, est réutilisé ici non pas de manière héroïque à l’instar des grandes aventures en milieu sauvage, mais de façon superficielle et différente. En ce sens, il donne un sentiment de camaraderie qui balaie tout autant les différences liées à l’ethnie, la classe ou l’âge…