Recherches Arctiques

Actualités de la recherche scientifique
ISSN : 2755-3755

Bonnes feuilles : Arctique, un espace cryogéopolitique ?

Publié le 19.02.2020 - Article du 10/12/2019 sur The Conversation France
Univers aussi fascinant que méconnu, les pôles se trouvent à l’intersection de très nombreuses problématiques fondamentales : changement climatique, compétition géopolitique, accès aux ressources naturelles, gouvernance internationale… Tous ces aspects, et bien d’autres, sont traités dans le récent ouvrage sous forme d’abécédaire de Mikaa Mered, « Les Mondes polaires », paru en octobre aux Presses universitaires de France, dont nous publions ici l’entrée « A » comme Arctique, qui introduit la notion de « cryogéopolitique ».

Même si une minorité de « sceptiques » n’y « croient pas », la réalité du terrain n’en demeure pas moins implacable : l’Arctique fond, et vite ! Diminution de la surface et de la qualité de la banquise (glaces de mer), fonte des calottes glaciaires (glaces sur terre), fonte des glaciers (glaces de montagne), fonte du pergélisol (terres gelées) ; grâce à la recherche scientifique, à la mobilisation d’activistes, et à des journalistes abasourdis, chacun connaît aujourd’hui les chiffres qui comptent.

Depuis le début des observations par satellite de la banquise arctique en 1979, cette dernière fond au rythme de 12,8 % en moyenne par décennie. L’accélération a été particulièrement marquée entre 1996 et 2012, le minimum annuel estival passant sur cette période de 7,6 millions de kilomètres carrés à moins de 3,5 millions.

Avec seulement 10,53 millions de kilomètres carrés de moyenne, le mois de juin 2019 est le deuxième record de fonte de la banquise en juin depuis le début des mesures ; le record ayant été établi en 2016. Dans le même temps, la calotte glaciaire du Groenland a elle aussi largement fondu : moins 286 milliards de tonnes par an en moyenne de 2002 à 2018, avec une accélération du phénomène à partir de 2009, contribuant directement à la montée du niveau des mers et océans.

Enfin, le pergélisol fond rapidement, lui aussi, mais de manière non uniforme. Selon une étude publiée dans la revue Nature fin avril 2019, toute la côte arctique russe, la côte arctique de l’Alaska et le delta du fleuve Mackenzie (Canada) fondent très rapidement, tandis que la fonte du pergélisol ailleurs en Arctique et au-delà – jusqu’en Chine, Mongolie et Kazakhstan – reste limitée. Afin de bien comprendre ce contexte où l’Arctique fond avant le « proche-Arctique », il faut voir qu’il fait plus chaud au nord de l’Arctique, sur l’océan et ses côtes, qu’à l’intérieur des terres où les climats arctiques continentaux parviennent à rester froids.

Aujourd’hui, la littérature scientifique estime qu’environ 20~% du pergélisol arctique devient instable. Cela n’est pas sans conséquences stratégiques tout à fait immédiates.

Premièrement, les infrastructures construites sur ces terres gelées désormais en dégel se retrouvent fragilisées, quand elles ne s’effondrent pas, de même que sont occasionnés des glissements de terrain et l’érosion en milieu littoral s’accélère.

Deuxièmement, en fondant, le pergélisol libère dans l’atmosphère du méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le dioxyde de carbone, ou CO2. Dans certaines zones de fonte extrême du pergélisol comme le sud de la baie d’Hudson canadienne, dans la province du Manitoba – à la latitude de Copenhague ou Vilnius en Europe –, on peut déceler la libération de 1,4 tonne de carbone organique pour 10 mètres carrés.

Troisièmement, en fondant, le pergélisol libère également des éléments chimiques fossilisés, tels des virus de type anthrax, emprisonnés dans la terre gelée depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Ce risque est surveillé de très près par l’Organisation mondiale de la santé.

Nous le voyons, les glaces fondent sous l’effet du réchauffement climatique. Cependant, cela ne suffit pas pour caractériser l’Arctique et ses mutations.

Dans un second temps, il faut ajouter les enjeux industriels et commerciaux juste facilités ou directement générés par le réchauffement. Souvent présenté dans la presse – non sans exagération – comme un « Eldorado », l’Arctique est à tout le moins une frontière énergétique et géopolitique en voie d’inclusion dans la mondialisation. Son produit régional brut devrait tripler d’ici à 2040 pour dépasser le seuil symbolique des mille milliards d’euros en rythme annuel. Énergies fossiles, renouvelables, hydrogène, nucléaire, pêche, aquaculture, minerais, industrie de défense, bois, BTP, transport, télécommunications, tourisme, spatial, construction navale, donnée et data centers, eau douce, bioprospection, santé… les potentiels industriels de la région ne manquent pas. Il est ainsi facile de comprendre pourquoi les enjeux et risques environnementaux induits par le réchauffement climatique au global, par la fonte des calottes glaciaires et du pergélisol, par la réduction de l’albédo et par l’acidification des océans, se retrouvent placés au second plan, comme les peuples autochtones.

En effet, il faut bien comprendre que l’Arctique est désormais un marché. Et il n’est pas si petit, comme on pourrait l’imaginer de prime abord. Si l’on se limite à une définition conservatrice de la « zone économique arctique » telle que celle du Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique (AMAP) du Conseil de l’Arctique, le produit régional brut de l’Arctique en 2010 représentait 443 milliards de dollars…

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