Alcool, violence et prohibition au Nunavut

Publié le 14.04.2011

Un style particulier de consommation d’alcool est typique des communautés indigènes d’Amérique du Nord : pas souvent, mais en grande quantité.

En conséquence, ces populations connaissent un taux élevé de faits de violence et de mortalité liés à une alcoolisation massive.

Au Nunavut, chaque communauté a, depuis 1976, autorité pour interdire l’importation d’alcool, par la mise en Å“uvre de "l’option locale" [1]. Ainsi, 35% des Nunavummiut [2] vit dans l’une des huit communautés qui ont choisi de prohiber l’importation d’alcool en leur sein. Ces communautés où la loi sur la prohibition est en vigueur sont dites "sèches" (dry), par opposition à celles où l’alcool est autorisé (wet) [3].

La plupart des recherches destinées à évaluer l’efficacité d’une telle loi au niveau des communautés autochtones se sont centrées sur les Amérindiens et les indigènes d’Alaska. L’isolement géographique est une variable importante intervenant dans cette relation. Dans les réserves amérindiennes du continent, desservies par l’autoroute, soit l’interdiction n’avait pas d’effet sur les taux de violence, soit elle les exacerbait. Par contre, en Alaska, dans les villages autochtones, qui ne sont pas reliés au système routier de l’état, la prohibition s’est révélée une réponse efficace aux problèmes liés à l’abus d’alcool.

JPEG - 69.5 ko
L’ambassadeur des Etats-Unis Jacobson devant le panneau indicateur de la nouvelle route pour Chicago à Alert, Nunavut
Crédit photo : US Mission Canada Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Mais, on sait peu de choses dans le cas des communautés aborigènes du Canada. C’est pourquoi l’étude, présentée ici, examine l’effet de la prohibition d’alcool sur la violence dans les communautés isolées du Nunavut (uniquement accessibles par air ou par mer), afin de déterminer si celles qui sont "sèches" sont plus sûres que d’autres sur le territoire.

Le taux de violence a été mesuré par les statistiques criminelles de la Police montée canadienne concernant 23 communautés du Nunavut, pour les années 1986 à 2006 (soit une période de vingt ans). Quatre types de crimes ont été considérés : homicide, agression sérieuse, agression sexuelle et agression simple.

De l’examen de ces données chiffrées, il s’avère que les communautés "sèches" ont vu sensiblement moins de crimes violents. En revanche, il a été enregistré, dans les communautés "wet", globalement un taux de deux à trois fois supérieur d’agressions courantes, sérieuses ou sexuelles. Même le taux d’homicides, très peu élevé dans tous les cas, est plus important dans les communautés "wet".

Toutefois, "l’option locale" n’est pas une panacée, et les communautés du Nunavut dans lesquelles elle est en vigueur, restent des endroits où règne la violence, selon les normes nationales (au moins deux fois plus d’agressions) . En fait, on retrouve les taux de violence les plus importants, sur tout le territoire canadien, dans les réserves des Premières nations et des Inuits (dont le Nunavut).

De plus, il est également possible qu’un biais "d’autosélection" ait joué, par lequel les communautés "sèches" seraient composées de personnes, de toutes façons, moins disposées à la violence. Et donc, il n’est pas démontré que la prohibition soit responsable des taux moindres de crimes.

Enfin, non seulement ces chiffres ne concernent que des faits rapportés à la police. Il est bien connu qu’une personne victime de violence n’ira pas forcément se plaindre. De surcroît, ces statistiques ne concernent que ce qui se passe sur le territoire de la communauté. Elles ne prennent pas en compte les crimes commis par/sur ses habitants, lorsqu’ils se déplacent dans des localités où l’alcool est aisément accessible.

Cependant, de même que ce qui a été constaté en Alaska, les résultats montrent que la prohibition dans les communautés isolées du Nunavut constitue une réponse partielle à la violence, conséquence fréquente de l’abus d’alcool. Il serait souhaitable d’explorer d’autres pistes.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Terme juridique anglo-saxon désignant la liberté qu’ont des juridictions politiques telles que municipalités ou comtés, de prendre, par voie de plébiscite, certaines décisions relatives à des questions locales. En pratique, il s’agit le plus souvent de problèmes liés à la vente des boissons alcoolisées dans les limites de la communauté.

[2]Pluriel de Nunavummiuq, habitant du Nunavut.

[3]Wet : littéralement mouillé ou humide.

Situer cette recherche