Arctique : la confrontation est-elle inévitable ?

Publié le 20.03.2020 - Article de Kathrin Stephen du 20/01/2020 sur Pour La Science

La tension politique s’accroît dans la zone Arctique, mais la coopération pourrait encore prévaloir

Le 28 mars 2019, cinq bombardiers américains B-52 effectuaient une mission d’entraînement au-dessus de la mer de Norvège, dans l’océan Arctique. Des avions de combat norvégiens F-16 volaient aussi, dans le cadre d’exercices communs de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan) dans le nord de la Suède, impliquant 10 000 soldats. Deux bombardiers russes Tu-160 ont alors pénétré dans le même espace aérien. Surprise, la Norvège a ordonné aux F-16 de suivre les intrus. Les Tu-160 ont poursuivi leur route vers le Royaume-Uni puis ont fait demi-tour, mais leur apparition était inquiétante. Les bombardiers américains et russes sont capables de transporter des armes nucléaires et, moins de deux mois auparavant, les deux pays avaient annoncé qu’ils se retireraient du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire parce qu’ils ne souhaitaient plus en respecter les règles. Certes, les avions américains et norvégiens n’avaient pas pénétré dans l’espace aérien russe. Néanmoins, la Russie pourrait avoir interprété leurs exercices comme un avertissement de l’Otan indiquant que l’organisation était capable de larguer des armes nucléaires près de sa frontière. Peut-être les militaires russes ont-ils jugé nécessaire de rappeler aux alliés qu’ils disposent aussi d’une grande puissance aérienne.

Il est raisonnable de s’inquiéter de la montée des tensions dans l’Arctique. En facilitant l’accès à la région, le réchauffement climatique a placé celle-ci en tête des priorités politiques des huit États dont le territoire terrestre ou marin se trouve au-dessus du cercle arctique : la Russie, la Finlande, la Suède, la Norvège, l’Islande, le Danemark (via le Groenland), le Canada et les États-Unis. D’autres acteurs influents comme le Royaume-Uni, le Japon et la Chine accordent aussi plus d’attention aux nouveaux avantages qu’offre le dégel de l’océan Arctique.

Celui-ci contiendrait jusqu’à 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel conventionnels (ou environ un quart des ressources mondiales en hydrocarbures si l’on tient compte des schistes, sables bitumineux, etc.) non encore découverts dans le monde, selon l’institut d’études géologiques des États-Unis. Les différents pays lorgnent également les routes de navigation de plus en plus libres de glace dans le passage du Nord-Est, le long de la côte russe, et dans celui du Nord-Ouest, le long de la côte canadienne, ainsi que de potentielles zones étendues de pêche.

Plus inquiétant encore est le désir apparent de la Russie de dominer la région. Sous la direction du président Vladimir Poutine, le pays a beaucoup investi dans la réouverture des bases militaires et des ports de l’Arctique. Il y établit un réseau de radars de détection de missiles. Et il grossit sa flotte de brise-glace pour assurer tout au long de l’année la manœuvrabilité des navires dans la région. Le premier de ses nouveaux brise-glace LK-60 à propulsion nucléaire, l’Oural, a été lancé en mai 2019.

D’autres pays réagissent. Le Royaume-Uni a récemment annoncé une nouvelle stratégie de défense dans la zone arctique. En février 2019, le Congrès américain a alloué 675 millions de dollars à un brise-glace polaire lourd et, en septembre 2019, la marine de guerre américaine a montré que sa seconde flotte était capable de croiser dans les eaux islandaises et d’établir une infrastructure opérationnelle en Islande. Par ailleurs, en avril 2019, la garde côtière des États-Unis a publié une nouvelle stratégie pour l’Arctique qui préconise un investissement accru. Et le mois suivant, lors de la 11e réunion ministérielle du Conseil de l’Arctique, une organisation intergouvernementale coopérative rassemblant des représentants des huit États du cercle arctique et des peuples autochtones, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a vivement critiqué la Russie (et la Chine) pour son comportement agressif dans la région. Ces mesures pourraient refléter un changement de politique visant à mieux contrebalancer l’influence de la Russie dans la zone arctique. Mike Pompeo a même insisté plus sur l’action unilatérale que sur la coopération.

Sur le plan stratégique, l’Arctique est extrêmement important pour la Russie et ses rivaux. La force de dissuasion nucléaire de la Russie est liée à ses sous-marins nucléaires, et ses plus grosses bases sous-marines se trouvent le long de sa côte arctique. Avec ces récentes activités, des craintes d’une nouvelle « guerre froide » dans la région sont apparues. Depuis que la Russie a annexé la péninsule de Crimée en 2014, ses relations avec l’Otan sont particulièrement tendues. En mars 2019, la Russie a annoncé qu’elle renforcerait ses exigences envers les navires étrangers empruntant la route maritime du Nord. Et la navigation russe le long de la route maritime du Nord devrait s’intensifier. Dans le cadre du plan de quinze ans annoncé en décembre 2019, la Russie prévoit de construire 40 nouveaux navires d’ici à 2035, y compris des brise-glace nucléaires, en vue de développer le trafic russe dans le Nord...

Lire la suite au sein du dossier intitulé "Arctique : le climat rebat les cartes" paru dans Pour La Science n° 508 de février 2020