Changements dans les communautés d’oiseaux de la côte nord-ouest du Groenland

Publié le 19.12.2014

Dans le district d’Avanersuaq, au nord-ouest du Groenland, les structures des communautés d’oiseaux se sont beaucoup modifiées au cours des cinquante dernières années.

Le Groenland accueille des dizaines de millions d’oiseaux de zones humides qui hivernent soit en Amérique du Nord soit au nord de l’Europe.

Le district d’Avanersuaq est considéré comme un écosystème du Haut Arctique, c’est une terre libre de glace, bordée à l’est par l’inlandsis. Il consiste en une bande côtière étroite et plusieurs îles. Les côtes du détroit de Booth et de la baie de Drown, et la base aérienne américaine de Thulé comportent de nombreux étangs et constituent la surface sans glace la plus étendue de la région.

L’étude porte sur des observations faites, dans ce district, en 2008 et 2009, pendant les saisons de reproduction, sur les populations d’oiseaux en phase de reproduction ou non, avec des ajouts de données anecdotiques récoltées entre 1993 et 2012. Les chercheurs ont aussi comparé les observations faites en 2008 et 2009 avec les données historiques remontant jusqu’aux années 1950. Ce travail comble le manque d’information sur l’abondance de chaque espèce.
Les données collectées au cours des observations entre 1993 et 2012 fournissent le premier inventaire détaillé des populations d’oiseaux de cette région. Les aires de reproduction ont été identifiées pour certaines espèces ainsi que des lieux où des subadultes [1], des reproducteurs ayant « échoué » ou des adultes non reproducteurs résident pendant la saison de reproduction.

Dix espèces et sous-espèces ont été étudiées : l’oie de Ross, Chen rossii, la petite oie des neiges, Chen caerulescens caerulescens, le canard pilet, Anas acuta, la bernache à ventre pâle, Branta bernicla hrota, la grande oie des neiges, Chen caerulescens, la sarcelle d’hiver, Anas crecca, la bernache du Canada, Branta canadensis, l’oie rieuse, Anser albifrons, l’eider à tête grise, Somateria spectabilis, et l’harelde boréale, Clangula hyemalis

Les signalements nouveaux et les espèces rares

Une oie de Ross a été observée en 2008, probablement suite à l’expansion de son aire de distribution vers l’est depuis l’Arctique nord-américain.

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Canard pilet mâle
Crédit photo : Ken Billington
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Un couple de canards pilets vu en 2008 est le premier cas observé dans le district d’Avanersuaq.

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Sarcelle d’hiver mâle
Crédit photo : Pazia
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Une femelle adulte de sarcelle d’hiver a été observée régulièrement en juillet et août 2010 sur des petits étangs et lacs au nord de la base aérienne de Thulé. La sous-espèce n’a pas été identifiée. Cette espèce n’avait pas été signalée dans cette zone depuis 1994.

La bernache à ventre pâle a été signalée régulièrement en reproduction depuis 1999 mais seulement dans deux endroits du Groenland dont le district d’Avanersuaq.

L’oie rieuse est extrêmement rare au nord-ouest du Groenland et un adulte a été signalé en 2012 dans la zone mais la sous-espèce n’a pas pu être déterminée.

Les espèces en accroissement de population

Après la construction de la base aérienne de Thulé, dans les années 1950, les données historiques montrent que les populations de la grande oie des neiges ont disparu pour revenir progressivement et augmenter, entre 1969 et 1998, de 235 à 610 individus. Puis les observations menées par les chercheurs de cette étude, de 1999 à 2012, font état de l’accroissement de la population arrivant à environ 1000 individus comptabilisés dans les zones humides du détroit de Booth et de la baie de Drown. L’augmentation a été observée également dans plusieurs îles de la zone.
Les phases bleue et blanche [2] des petites et grandes oies des neiges sont maintenant présentes régulièrement sur le district, elles sont apparues dans le secteur vers la fin des années 1980. La phase bleue semble en augmentation.

Les effectifs d’oies du Canada ont progressé depuis 1984 et les reproductions ont augmenté régulièrement dans tout le district jusqu’en 2008 mais ont décliné de 2009 à 2012, près de la base aérienne, du fait de travaux d’assèchement de certains étangs pour lutter contre les moustiques.

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Oie du canada
Crédit photo : Chuck Szmurlo
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L’accroissement des populations d’eiders à duvet a été signalé dans d’autres études.

Les populations en déclin

Depuis la construction de la base aérienne, la zone n’est pas propice à la nidification des eiders à tête grise alors qu’ils étaient signalés en grand nombre auparavant. Une seule femelle de cette espèce a été vue en train de couver, en 2012, dans une zone humide du détroit de Booth près d’un étang. Aucune autre observation de reproduction n’a été faite ailleurs dans le district.

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Eider à tête grise mâle
Crédit photo : Ómar Runólfsson
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Les populations stables

Des groupes de plusieurs centaines de mâles et femelles de hareldes boréales ont été observés sur l’eau tous les étés des années 1999 à 2012 et dans tous les secteurs du district. Un nombre plus restreint de non reproducteurs était également présent.

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Harelde boréale mâle
Crédit photo : Wolfgang Wander
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Hypothèses sur les mécanismes à l’origine des changements

Depuis les années 1950, l’agriculture intensive pratiquée en Amérique du Nord et en Europe a procuré des ressources alimentaires quasiment illimitées entraînant des augmentations importantes de populations ainsi qu’une expansion des territoires de reproduction pour beaucoup d’espèces d’oiseaux nichant en Arctique.
Les changements récents du climat ont également provoqué une modification de la répartition de nombreuses espèces. En effet, du fait de l’élévation des températures, le nombre de jours propices à la reproduction augmente entraînant de plus fortes densités de population. Se retrouvant en surnombre, les oiseaux ont tendance à fuir vers des régions plus au nord moins peuplées, devenues plus accueillantes car plus chaudes, et il s’ensuit une expansion vers le nord de nombreuses espèces. Le réchauffement peut aussi expliquer le nombre accru de nouveaux signalements et d’espèces rares.
Les chercheurs pensent que la plupart des populations d’oiseaux nichant en Arctique vont continuer à augmenter jusqu’à ce que la capacité limite des sites de nidification soit atteinte et qu’ensuite des facteurs dépendant de la densité commenceront à limiter la croissance des effectifs.

Les zones humides du détroit de Booth et de la baie de Drown et les nombreuses petites îles voisines fournissent des sites très favorables à la nidification de ces espèces et devraient être protégées de toute perturbation humaine.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]Subadulte : en zoologie, individu qui a atteint sa taille adulte mais n’est pas considéré comme un adulte par ses congénères (définition de l’Encyclopedia Universalis).

[2]Voir, ci-contre, la rubrique "Pour en savoir plus".

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