Cigarettes électroniques : le point de vue d’indigènes d’Alaska dans le cadre de l’évaluation et du sevrage du tabagisme

Publié le 04.11.2015

En dépit de taux importants de consommation de tabac parmi les populations autochtones des régions circumpolaires, les connaissances, attitudes, croyances et comportements de celles-ci vis-à-vis de la cigarette électronique ont été peu étudiés jusqu’à présent.

Une cigarette électronique (e-cigarette), ou système électronique de délivrance de nicotine, est un dispositif fonctionnant sur batterie qui diffuse sous forme d’aérosol, par production de chaleur, une solution (e-liquide) contenant le plus souvent de la nicotine. Les utilisateurs, plutôt que de "fumer", parlent de "vapoter".

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Cigarettes électroniques : pour tous les goûts
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Bien que considérée comme moins dangereuse que la cigarette traditionnelle, dans la mesure où elle permet à son utilisateur d’absorber de la nicotine sans inhaler ni exhaler de fumée de tabac, ses effets sur la santé ne sont pas bien connus. Si un nombre limité d’études suggère son rôle potentiel pour l’aide à l’arrêt du tabac, ni sa sécurité d’emploi, ni son efficacité n’ont été correctement testées.
De plus, selon le type de dispositif utilisé, le caractère carcinogène du liquide diffusé peut s’avérer comparable à celui de la fumée de tabac. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) range ainsi la cigarette électronique dans la même catégorie que le tabac sans fumée (tabac à priser et à chiquer...), et en considère l’utilisation comme un risque de santé publique.

A travers tout le Nord circumpolaire, l’e-cigarette et les e-liquides utilisés sont l’objet de restrictions variables quant à leur distribution. Par exemple, la vente de tels dispositifs contenant de la nicotine est prohibée au Canada, alors qu’en Finlande et aux États-Unis, bien que les lois nationales interdisent la vente de produits tabagiques aux mineurs, elles ne comportent aucune régulation quant à la vente de cigarettes électroniques.
Comprendre les perspectives des populations autochtones vis-à-vis de l’e-cigarette est ainsi de première importance pour développer des interventions préventives en matière de tabagisme et mettre en place des programmes de sevrage adaptés au contexte socioculturel.

C’est dans cette optique qu’une étude qualitative a été menée dans le Centre de soins de santé primaire autochtone d’Anchorage [1] en Alaska, auprès de trois groupes de "parties prenantes" :

  • des utilisateurs du service consommateurs fumeurs ou anciens fumeurs, d’ascendance amérindienne ou indigène d’Alaska ;
  • des personnels soignants ;
  • des responsables tribaux.

L’objectif visé était, à partir de l’analyse thématique d’entretiens semi-directifs, de procéder à une étude des perceptions de l’utilité de la pharmacogénétique [2], afin de guider les programmes de sevrage tabagique.
Or, au cours des entretiens est apparu un thème émergent, celui de la cigarette électronique. C’est en discutant d’aspects liés à la consommation de tabac et à son sevrage que les participants des trois les groupes ont été amenés, de façon indépendante, à commenter le rôle des e-cigarettes.
La nouveauté et la popularité des cigarettes électroniques sur le plan de la santé étaient soulignées, mais le sentiment d’un manque d’information basée sur des preuves à propos des bénéfices et des risques de leur utilisation était manifeste. Tous exprimaient le désir d’une communication sur le sujet s’appuyant sur des faits précis, qui fasse contrepoids à la publicité sur ces produits dans les médias.
Plusieurs tendances de consommation se dégageaient. L’utilisation mixte de cigarettes traditionnelles et électroniques était courante, et se constatait plus souvent parmi les fumeurs réguliers que chez les fumeurs légers ou occasionnels. L’utilisation de la cigarette électronique durant certaines activités de la vie quotidienne était mise en avant, et beaucoup de participants la voyaient comme une façon moins risquée de consommer de la nicotine.
Les personnels soignants et les leaders tribaux exprimaient leur souci à propos du fait que les pratiques habituelles de dépistage de consommation tabagique n’étaient plus adaptées étant donné qu’elles ne prenaient pas en considération l’e-cigarette. La combinaison d’une perception positive de ses utilisateurs, d’une méconnaissance des dispositifs utilisés et des modes de consommation risque ainsi d’aboutir à une sous-déclaration par les utilisateurs, ainsi qu’à une négligence de ce facteur de la part des soignants traitant la dépendance à la nicotine.

Il ressort ainsi de cette étude la nécessité pour les systèmes de santé, à propos de tabagisme, de mettre à jour leurs procédures de détection, d’aiguillage, de suivi, et de communication en matière de promotion de la santé, ainsi que leurs systèmes de collecte de données, afin d’y inclure l’utilisation de la cigarette électronique.
Dans cette optique semble tout particulièrement indiquée la recherche sur les valeurs culturelles des populations amérindiennes et autochtones d’Alaska autour de la consommation de tabac, ainsi que sur la façon dont ces valeurs se traduisent concernant la cigarette électronique. De cette façon, de tels programmes permettraient l’adoption de stratégies de communication en termes de promotion de la santé adaptées à ces nouveaux produits.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Anchorage Native Primary Care Center.

[2]Partie de la pharmacologie étudiant l’influence du génotype sur la variabilité de la réponse à un traitement médicamenteux.

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