Cinq marins français contaminés par une patte de grizzli au Nunavut, Canada

Publié le 05.02.2010

Voyager dans les régions arctiques expose au risque d’ingérer un ver, la trichine, dans la viande crue, mal cuite ou mal congelée et de contracter la parasitose appelée trichinose ou trichinellose.

La trichine ou Trichinella a été responsable d’une maladie sévère chez plus de deux mille français depuis 1975 [1]. C’est une « maladie » animale transmissible à l’homme : une zoonose. Les réservoirs animaux, nombreux, cosmopolites, la font resurgir périodiquement. La trichinose est considérée comme émergente en Europe malgré les tentatives d’éradication.

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Trichinella spiralis (Encysted larvae) - Larve de ver enkystée, en spirale, logée entre des fibres musculaires
Crédit photo : CHINNY
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Cette infection atteint les muscles et peut entraîner leur destruction progressive. Elle serait fréquemment bénigne et asymptomatique (sans signe). Elle peut devenir chronique lorsque le nombre de larves ingérées est très important et que leur dissémination se fait dans d’autres organes. Elle peut être très grave, voire mortelle au stade de l’infestation aiguë, et entraîner rapidement de graves complications neurologiques ou cardiaques (neuro-trichinellose, infarctus).

Les animaux parasités sont porteurs de larves enkystées dans leur musculature - qui constitue la viande. Seules huit espèces de vers sont actuellement reconnues. Leurs hôtes dépendent du climat. Cinq espèces présentent la particularité d’être fortement encapsulées dans le muscle et sont par là même plus résistantes au froid et au chaud.

L’espèce arctique, Trichinella nativa, peut résister à une température de -30 °C dans du muscle d’ours polaire. C’est ce que rappellent les spécialistes français du Centre national de référence (CNR) [2] pour les parasites Trichinella. Ceux-ci sont détruits par la chaleur lors de la cuisson à coeur (67 °C). La congélation dite domestique (-18 °C) n’est pas adaptée à leur élimination. La surgélation industrielle est plus efficace (-35 °C).

Les touristes en croisière dans les provinces du nord du Canada consomment, comme les Inuits, la viande dite rare de divers animaux sauvages : morse (Odobenus rosmarus), caribou ou renne (Rangifer tarandus), ours polaire (Ursus maritimus), phoques et grizzlis (Ursus arctos horribilis).

Selon une vaste enquête réalisée récemment sur la faune dans le nord du Canada : 29,4% des grizzlis étaient porteurs de Trichinella. C’était le cas de 65,9% des ours polaires, de 40,6% des morses et de 7,3% des ours noirs (Ursus americanus). Le glouton ou carcajou (Gulo gulo) était infesté à 87,8% (il n’est pas chassé pour sa viande mais pour sa fourrure).

La trichinellose est endémique (c’est-à-dire constante et habituelle) chez les Inuits du Nunavut. Elle est deux cents fois plus présente chez ces autochtones que dans le reste de la population canadienne. Ils mangent de la viande de morse crue congelée, fermentée ou séchée à l’air. Cinq marins français ont vraisemblablement fait les frais d’un repas de viande sans règles d’hygiène de base. Ils ont mangé à plusieurs reprises les restes d’une patte de grizzli pendant un voyage au Nunavut. Durant ce séjour, de nombreuses escales avaient été faites dans des villages inuits. Le grizzli avait été abattu au début du mois d’août 2009, transporté frais dans le centre administratif d’Ikaluktutiak (appelé aussi Cambridge Bay, Nunavut). Il avait été congelé pendant environ une semaine. Un membre inférieur fut décongelé, coupé en morceaux et donné aux vacanciers. Les steaks restants furent recongelés puis consommés plus tard par les cinq équipiers restant sur le bateau, au barbecue ou bien poêlés.

Des symptômes vagues mais sévères affectèrent au fur et à mesure ces cinq membres du même équipage. C’était en août 2009 : les spécialistes pointent, ultérieurement, le diagnostic initial, erroné, de grippe A H1N1 pdm [3] !

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Grizzli bear (Ours Grizzli)
Crédit photo : Eric Begin
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Par la consommation commune de la même viande d’ours, le lien fut fait entre ces patients, début septembre 2009, en France. Des examens complémentaires furent prescrits. Une simple prise de sang pour compter les globules blancs fit suspecter une parasitose. L’apparition de douleurs musculaires conduisit au dosage d’enzymes dont le taux se révéla anormalement élevé. Enfin, la recherche d’anticorps spécifiques conclut la démarche diagnostique : une trichinellose fut confirmée. Le ver précisément responsable de ces cas groupés (et de surcroît son génotype) ne fut pas déterminé : la viande infectée avait disparu et aucune biopsie musculaire n’avait été envisagée car les tableaux cliniques étaient suffisamment évocateurs de la trichinellose.

Les Français contactèrent le Centre de toxi-infection alimentaire et de parasitologie animale canadien (Canadian Food Inspection Agency) le 6 octobre 2009. Les restes de viande du même ours avaient été consommés localement à Cambridge Bay, où ils avaient été vraisemblablement cuits dans les règles : aucun cas suspect n’avait été signalé. On découvrit alors que d’autres navigateurs avaient partagé certains repas de l’équipe malade. Contactés immédiatement par courriel, ils débutèrent des traitements préventifs spécifiques.

Selon les auteurs, les touristes et leurs accompagnateurs devraient être conscients du risque que constitue le fait de manger tout ce qui est à base de viande exotique, en particulier de gibier comme l’ours ou le morse. Apparemment, les touristes français, en particulier les chasseurs, sont particulièrement friands de viande d’ours.

Il faut avoir à l’esprit que les traitements ne sont pas curatifs mais qu’ils évitent les complications graves. On adjoint de la cortisone aux médicaments antihelminthiques (vermicides) pour tenter de lever l’inflammation profonde. Les médecins de l’Institut de veille sanitaire (InVS) insistent : il n’est pas rare de confondre grippe et trichinellose au stade initial de cette parasitose. Aussi bien l’une que l’autre entraînent une fièvre élevée (supérieure à 40 °C) et, cela va de soi, des courbatures.

Tant pour la population locale inuite que pour les visiteurs, le grizzli reste un animal dangereux, mort ou vif !

Le cycle du parasite Trichinella chez l’homme. Schéma du Center for Disease Control and Prevention (CDC), Etats-Unis, équivalant à l’Institut de veille sanitaire (InVS) en France.

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Cycle de vie de Trichinella
Source : Centers for Disease Control and Prevention (CDC)

Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]On a déploré dans le passé des épidémies suite à de l’hippophagie (ingestion de viande de cheval) et à la consommation de gibier (comme le sanglier qui, omnivore, est particulièrement exposé à la trichine). On observe depuis peu quelques cas chez des touristes revenant d’Afrique noire (consommation de viande de phacochère) ou du Laos (consommation de viande de porc).

[2]Les centres nationaux de référence pour la lutte contre les maladies transmissibles et les laboratoires associés sont désignés périodiquement pour lutter contre un danger infectieux à l’échelle de la nation française.

[3]« pdm » pour pandémique.

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