Continuum de soins pour les personnes atteintes de troubles mentaux communs au Nunavik

Publié le 09.09.2015

Dans les vingt dernières années, la détresse psychologique et les "troubles mentaux communs" ont augmenté de façon significative parmi les populations de l’Inuit Nunangat, patrie des Inuits canadiens.

Généralement considérés comme chroniques du fait de nombreuses récidives, les troubles mentaux communs (états dépressifs ou troubles anxieux), sont fréquemment associés à un risque de suicide accru, et à des perturbations significatives dans la vie professionnelle, scolaire, sociale et familiale. De ce fait, ces pathologies constituent un enjeu majeur de santé publique.

Du fait de leur fréquence, leur prise en charge par les services médicaux et sociaux de première ligne (SMSPL) [1] est recommandée, les cas plus complexes étant réservés aux services plus spécialisés.
Le principe retenu par les plans nationaux de santé mentale a été de fixer comme objectif prioritaire le développement de continuums de soins coordonnés [2].

Mais d’importants obstacles se dressent. Ainsi au Nunavik [3], région de 505000 km² située dans la province du Québec, principalement habitée par des Inuits (91%), la population est répartie sur 14 villages sans aucune route pour les relier entre eux, le moyen de transport principal étant l’avion, très coûteux et chronophage.

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Vue aérienne de la communauté d’Akuvilik du Nunavik
Crédit Photo : Chouch (Akulivik) Certains droits réservés : GNU Free Documentation License

Les soins médicaux primaires et les services sociaux sont disponibles dans chaque communauté à travers un centre de santé. En ce qui concerne la santé mentale, des accords inter-services avec des établissements spécialisés de Montréal permettent aux équipes des SMSPL d’organiser dans la région des visites régulières par des psychiatres et pédopsychiatres, de fournir un soutien à distance à ces équipes et de garantir l’accès à des lits d’hôpital.

Dans une optique d’amélioration de la qualité des services de santé aux communautés nordiques du Québec, la présente étude a entrepris une analyse descriptive du continuum des soins pour les personnes atteintes de troubles mentaux communs des communautés du Nunavik consultant dans les SMSPL. Il s’agissait d’identifier, sur une période de deux ans (à partir du 1er janvier 2007), les délais et ruptures dans le continuum de soins, ainsi que les facteurs cliniques, individuels et organisationnels associés.

Un ensemble de 155 épisodes de soins a pu être reconstitué à partir des dossiers des patients, chacun de ces épisodes se divisant en sept étapes :

  • détection ;
  • évaluation ;
  • intervention ;
  • planification de la première visite de suivi ;
  • mise en Å“uvre de la première visite de suivi ;
  • planification d’une seconde visite de suivi ;
  • mise en Å“uvre de la seconde visite de suivi.

Les ruptures se produisant à chacun de ces stades étaient notées, ainsi que les caractéristiques individuelles et institutionnelles susceptibles d’influencer le processus.

On a ainsi pu constater qu’un peu moins du tiers des épisodes de soins avaient atteint le stade de la seconde visite de suivi. Les interruptions se produisaient généralement lors de la planification et de la mise en Å“uvre de la première visite de suivi, ces deux étapes apparaissant ainsi comme les étapes les plus critiques dans les épisodes de soins.
Lorsque se produisaient des ruptures, les caractéristiques cliniques des épisodes de soin (prévalence des symptômes et exactitude du diagnostic) en étaient le plus souvent la cause. Si les taux de ruptures dans le cas d’épisodes de type dépressif étaient semblables au Nunavik à ceux observés ailleurs, il n’en était pas de même pour les épisodes de type anxieux, dont la plupart n’atteignaient pas le stade de la seconde visite.
Quant aux variables individuelles et organisationnelles, seuls l’âge du patient et la composition de l’équipe de santé ont montré des associations statistiquement significatives au processus.

Plusieurs pistes d’amélioration se présentent ainsi au terme de cette étude.
En premier lieu, alors que la psychothérapie est souvent le traitement de choix pour les troubles anxieux, elle n’est quasiment pas disponible au Nunavik. Il s’agirait donc de pallier le manque de psychothérapeutes compétents par des mesures qui ont fait leurs preuves ailleurs (formation des soignants aux éléments de thérapie cognitivo-comportementale, télépsychologie, interventions éducatives, outils d’auto-soins adaptés aux Inuits).
Une deuxième piste consisterait à renforcer les équipes de santé, avec au moins un médecin ou psychologue lors de la phase d’évaluation, et confier un rôle plus étendu aux infirmiers dans le traitement et le suivi des patients. Plus généralement, il s’agirait d’apporter un soutien aux équipes soignantes et aux patients, du type de celui existant dans la prise en charge des maladies chroniques.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Frontline Health and Social Services (FHSSs) : Premier niveau de services universellement accessibles destinés à promouvoir la santé, prévenir les maladies, et fournir des services diagnostiques, curatifs, palliatifs, de réadaptation et de soutien.

[2]Le continuum de soins est un concept impliquant un système de soins intégré centré sur la personne, guidant et suivant le patient dans le temps, à travers une gamme complète de services de santé, à tous les niveaux d’intensité requis. Il s’agit d’assurer une « continuité du contact », de maintenir « la prise en charge dans le temps, afin de créer un continuum de services satisfaisant les besoins de la personne. »

[3]Une des quatre régions de l’Inuit Nunangat

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