Contrecarrer les infections sexuellement transmissibles chez les Inuits

Publié le 07.07.2009

L’expansion de l’infection bactérienne génitale à Chlamydia au pôle Nord est bien supérieure à celle constatée en Amérique du Nord et en Europe.

Depuis dix ans, la prĂ©valence [1] des infections sexuellement transmissibles (IST) augmente de façon inquiĂ©tante dans le monde et en particulier dans l’Arctique canadien. On est passĂ© en 10 ans de 51 Ă  278 cas pour 100 000 habitants. Les spĂ©cialistes craignent que la rĂ©surgence de ces maladies sexuellement transmissibles (MST) ne soit la preuve d’une augmentation des prises de risques pour d’autres infections, telles que le VIH/sida.

La chlamydiose à Chlamydia trachomatis, infection qui entraîne peu ou pas de symptômes, met en jeu l’avenir obstétrical des femmes. Une de ses manifestations est la salpingite (infection/inflammation des trompes de Fallope). Elle peut conduire à une stérilité dite "tubaire". Des grossesses extra-utérines ou des douleurs pelviennes chroniques peuvent en être la conséquence. Mieux suivies médicalement que les hommes par des visites chez le gynécologue ou l’obstétricien, les femmes courent cependant le risque d’être "recontaminées" à tout moment par un partenaire sans symptômes.

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Femme inuite prenant un bain de soleil Ă  Iqaluit
Photo : John Hasyn Certains droits rĂ©servĂ©s - Licence Creative Commons

Afin d’évaluer l’intĂ©rĂŞt de procĂ©der au dĂ©pistage universel mais aussi d’estimer la prĂ©valence rĂ©elle des IST, on fit appel Ă  des volontaires dans la rĂ©gion de Baffin au Canada (ou Qikiqtaaluk), province du Nunavut [2]

Cent sujets furent choisis de manière alĂ©atoire, afin de dĂ©celer la survenue de maladies sexuellement transmissibles : blennorragie (gonococcie Ă  Neisseria gonorrhoeae) ou chlamydiose. Leur participation d’aoĂ»t 2003 Ă  juin 2004 fut rĂ©tribuĂ©e et des prĂ©servatifs leur furent gracieusement remis. Si l’examen clinique ne consistait qu’à recueillir un peu d’urine tous les deux mois, un interrogatoire prĂ©cis permettait de collecter les donnĂ©es sociodĂ©mographiques, d’entendre les parcours sexuels, notamment le nombre de partenaires et le niveau d’ "instruction en santĂ©" [3]. Des sĂ©ances personnalisĂ©es d’éducation sanitaire et sexuelle Ă©taient alors dispensĂ©es.

Il faut se souvenir qu’avant 1996, seul un frottis, avec introduction d’un Ă©couvillon dans l’urètre ou le vagin permettait le recueil de la bactĂ©rie. Aujourd’hui, les nouvelles mĂ©thodes diagnostiques qui utilisent la biologie molĂ©culaire [4] permettent de dĂ©celer avec une bonne sensibilitĂ© le matĂ©riel gĂ©nĂ©tique de nature infectieux.

Les cas positifs de chlamydiose ou de gonococcie Ă©taient comptĂ©s, avec traitement immĂ©diat et suivi des partenaires sexuels (sujets dits "contacts"). L’objectif secondaire : enrayer la progression de ces maladies dans une population se rĂ©infestant par relations sexuelles. Parce qu’on a vu apparaĂ®tre 14 cas de chlamydiose (21 avaient Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©s avant l’étude), le niveau de prĂ©valence a Ă©tĂ© estimĂ© Ă  11,6 %. Aucun cas de gonococcie ne fut Ă  dĂ©plorer.

Il faut garder Ă  l’esprit que beaucoup de membres de cette communautĂ© reculĂ©e sont en dĂ©placement professionnel durant la pĂ©riode estivale : chasse, pĂŞche et campements secondaires, entraĂ®nement avec les Rangers [5], travail saisonnier. Ils profitent de l’étĂ© pour voyager, pour des raisons commerciales ou personnelles, par la terre, l’air ou la mer, chez des voisins distants parfois de mille kilomètres ! Ce paramètre Ă©loignant les hommes, les femmes furent naturellement les plus reprĂ©sentĂ©es dans cette Ă©tude qui demandait une prĂ©sence physique.

On interrogea les patientes infectĂ©es au sujet du prĂ©servatif. Les trois barrières principales Ă  son utilisation Ă©taient : la crainte d’agresser le partenaire, la peur de laisser entendre que l’autre avait une IST et la difficultĂ© Ă  planifier son port...

Les auteurs concluent que pour réduire cette expansion inquiétante, la décision de procéder à un dépistage généralisé s’impose, avec traitement adéquat immédiat des cas positifs et traçage des contacts sexuels.


Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Terme d’épidémiologie qui signifie le nombre de cas d’une maladie, ou de tout autre problème de santé, dans une population définie à un moment donné.

[2]Nunavut signifie "Notre terre" dans la langue des Inuits. C’est la plus jeune et la plus vaste province du Canada. C’est sur l’île de Baffin qu’on trouve sa capitale, gros centre d’activitĂ© de l’arctique Est : Iqaluit.

[3]L’instruction en santĂ© reprĂ©sente les aptitudes cognitives et sociales qui dĂ©terminent la motivation et la capacitĂ© des individus Ă  accĂ©der, comprendre et utiliser l’information de façon Ă  promouvoir ou maintenir une bonne santĂ©, voir le Glossaire europĂ©en de santĂ© publique sur le site BDSP.

[4]Par exemple, on utilise ici la réaction en chaîne par polymérase - ou amplification en chaîne par polymérase - ou bien encore Polymerase Chain Reaction (PCR) en anglais, qui permet de copier en très grand nombre les séquences d’ADN bactériens que l’on recherche à partir de la très faible quantité présente dans le premier jet d’urine émis.

[5]Depuis plus d’un demi-siècle, les Rangers canadiens ont une composante autochtone qui les assiste dans leurs manœuvres en zone polaire.

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