Découverte de hyènes fossiles au nord du cercle arctique

Publié le 24.01.2020

Pour le grand public, les hyènes représentent souvent des animaux cruels, sournois, dont le cri ressemble à un rire, qui sont affublées d’un physique particulier que l’on pourrait qualifier de disgracieux avec un arrière-train plus bas que l’avant. Elles évoluent dans un milieu de savane sous un climat chaud, voire très chaud, principalement sur le continent africain, en zone subsaharienne. Aussi, il peut paraître surprenant de constater la présence de hyènes fossiles au nord du cercle arctique

En effet, une équipe internationale de chercheurs vient de découvrir deux dents isolées de hyènes (Chasmaporthetes [1] ossifragus, Hyaenidae [2], Carnivora) le long des berges de la rivière Old Crow, située dans le territoire fédéral canadien du Yukon, au nord du cercle arctique. La datation approximative de ces deux dents est comprise entre l’Irvingtonien [3] et le Rancholabréen [4], soit une période qui s’étend de 1 800 000 à 120 000 ans avant aujourd’hui. Les scientifiques estiment plus précisément que les dents ont au moins 850 000 ans et sont plutôt plus proches de 1 400 000 ans, ce qui correspond au Pléistocène inférieur [5]. Ces dents sont très précieuses car elles sont les seuls témoins représentatifs de cette espèce sur 50 000 fossiles de mammifères récoltés dans le bassin Old Crow depuis un siècle, et les premieres décrites au nord du cercle arctique.

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Hyène tachetée en Namibie
Crédit photo : Charles J. Sharp
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

De surcroit, la position septentrionale du bassin de la rivière Old Crow, relativement proche du détroit de Béring, pourrait aider à la compréhension du rôle des prédateurs-charognards de grande taille comme les hyènes du Pléistocène dans le peuplement de la mégafaune de l’âge glaciaire en Amérique du Nord, ainsi que sur la dynamique des populations lors de leur dispersion intercontinentale entre l’Eurasie (Ancien Monde) et l’Amérique du Nord (Nouveau Monde). Ces deux nouveaux fossiles ont permis d’étendre la distribution spatiale de Chasmaporthetes en Amérique septentrionale de 4 000 km supplémentaires plus au nord : en effet, jusqu’à présent ce genre n’était connu que depuis la partie sud des États-Unis jusqu’à la partie centrale du Mexique. Le bassin Old Crow se situe à environ 6 500 km du gisement le plus proche de Chasmaporthetes de l’Ancien Monde, dans la localité de Shamar en Mongolie. Ces deux dents apportent pour la première fois une preuve concrète du trajet probable suivi par le genre Chasmaporthetes ayant permis sa dispersion entre l’Asie septentrionale et l’Amérique du Nord via le pont terrestre de la Béringie [6], qui se situait au niveau de l’actuel détroit de Béring.

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Hyène rayée
Crédit photo : Rigelus
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Les chercheurs ont mené une étude sur les animaux prédateurs-charognards contemporains et de taille similaire à celle de Chasmaporthetes qui auraient pu entrer en concurrence avec ce genre en Amérique du Nord. Ils en ont identifié plusieurs parmi les canidés [7] comme Borophagus, Canis armbrusteri et Xenocyon lycaonoides, ainsi qu’un ursidé [8], Arctodus simus. Il apparait que Borophagus présente la plus longue coexistence temporelle avec Chasmaporthetes. Les scientifiques ont déterminé que l’arrivée de Canis armbrusteri et de Arctodus simus aurait été responsable de l’extinction de Borophagus, ainsi que de Chasmaporthetes. Les chercheurs ont noté que la relative rareté de matériels fossiles complets de Chasmaporthetes, même dans les sites fossilifères les plus riches en carnivores, pourrait indiquer une population relativement restreinte de ce genre. Les deux dents isolées retrouvées dans le bassin Old Crow sont d’une grande importance pour la compréhension de l’évolution des Hyaenidae du Pléistocène en milieu arctique. L’extinction au Pléistocène inférieur de Chasmaporthetes a contribué à favoriser les autres espèces de prédateurs. La perte de cette espèce-clé de prédateurs-charognards spécialisés dans la consommation des os a certainement eu une incidence sur la chaîne alimentaire en Amérique du Nord.

La découverte de ces deux dents de Hyaenidae du Pléistocène inférieur en milieu arctique aide à confirmer leur trajet de migration, celles-ci ayant emprunté le pont terrestre de la Béringie pour passer de l’Eurasie à l’Amérique du Nord. Après des milliers d’années d’activité de prédateurs-charognards, Chasmaporthetes aurait été éliminé par d’autres animaux, en l’occurrence des canidés et des ursidés, ce qui a dû modifier une partie de la chaîne alimentaire en Amérique du Nord. En tout état de cause, on peut s’interroger sur le présent et l’avenir de l’écosystème africain où nombre de prédateurs et/ou de charognards sont éliminés par l’homme, avec des conséquences qui sont encore mal appréhendées mais qui sont certainement dommageables pour la biodiversité.

Ludovic Hamiaux, Inist-CNRS

[1] Lien Wikipédia sur Chasmaporthetes.

[2] Lien Wikipédia sur Hyaenidae.

[3] Lien Wikipédia sur Irvingtonien.

[4] Lien Wikipédia sur Rancholabréen.

[5] Lien Wikipédia sur Pléistocène.

[6] Lien Wikipédia sur Béringie.

[7] Lien Wikipédia sur canidés.

[8] Lien Wikipédia sur ursidé.

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