Déjouer la faim : les tactiques des Inuites

Publié le 04.05.2011

Des données obtenues grâce à l’analyse en profondeur, inédite et salutaire, de l’insécurité alimentaire à Iglulik, dans le Nunavut.

La "sécurité alimentaire" - comme son nom ne l’indique pas forcément - est définie par l’adéquation entre les aliments disponibles et les besoins des hommes [1].

Au Canada, pays multiethnique, les autochtones sont ultra minoritaires. Parmi eux, les Inuits, au nombre de 51 000 pour 34 millions d’habitants (soit 0,15 % de la population seulement !) [2], demeurent les Canadiens les plus pauvres en ce début du XXIe siècle. L’isolement géographique (ruralité, insularité), le chômage, la modification des pratiques de pêche (fonte de la banquise) représentent quelques-uns des facteurs d’insécurité.

Nous sommes à Iglulik, petite ville située sur une île du Nunavut, province arctique et inuite du vaste Canada. On y compte 1 538 habitants, très majoritairement Inuits [3]. Les auteurs géographes se sont immergés dans la communauté (été 2008-hiver 2009). Ils y ont étudié qualitativement les déterminants de l’insécurité alimentaire. Pour cela, des femmes inuites ont été rencontrées, questionnées et entendues [4] :

  • 36 entretiens semi-dirigés (réponses - témoignages) ;
  • 5 groupes de discussion ;
  • 13 entretiens individuels en présence "d’informateurs-clés" .

La prévalence [5] de l’insécurité alimentaire est forte chez les femmes inuites d’Iglulik, mais transitoire. Elle dépend pour beaucoup des conditions météorologiques. Les femmes s’adaptent : partage de la nourriture avec les plus démunis, repas aléatoires. En effet, on constate :

  • un auto-rationnement devant les hommes qui ont besoin d’énergie pour chasser ;
  • la priorité des repas donnée aux enfants qui doivent croître.

Enfin, 85 % constatent une nette diminution de l’alimentation traditionnelle, en particulier du caribou, du phoque et du morse (la plate-forme de glace n’est plus là pour l’accueillir, ni le chasser...).

Le contexte est marqué par les stress externes [6]. On retrouve au fil des ans des changements insidieux : moyens de subsistance, relations sociales, météo...

Au total, des concepts entremêlés qui convergent tous vers l’insécurité alimentaire, et quelques témoignages :

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Inuite en vêtement traditionnel (amautiq, "parka" de femme, peau de caribou)
Photo : Ansgar Walk
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  • abordabilité (facilité d’accès), disponibilité (arrivages) et qualité (fraîcheur, ...) ;
    "(...) Nous avons besoin de davantage de programmes" de promotion de la santé sur le thème d’une alimentation saine. ;
  • budget du ménage limité et enfants :
    "Quand ils s’habituent à ne pas manger le matin, ils n’ont pas faim." ;
  • défaut de connaissances des aliments vendus en magasin :
    "Le responsable [du programme de promotion nutritionnelle] est "trop fort" : il nous aide à bien cuisiner et à savoir acheter des trucs pour que nos repas deviennent plus copieux." ;
  • chasseur(s) régulier(s) dans le ménage et érosion de la tradition :
    "(...) Les jeunes se sont tournés vers ce qu’ils ont envie de faire [...] la chasse a quasiment disparu." ;
  • affaiblissement des réseaux de partage :
    "[les chasseurs] sont désolés car ils ramènent peu de nourriture et la gardent pour nourrir leur propre famille." ;
  • coût de la chasse :
    "Le prix de l’essence a bondi (...) ce n’est pas rentable" ;
  • pauvreté :
    "(...) Le programme des petits déjeuners est important." ;
  • jeu et toxicomanie :
    "Les gens partagent moins [...] à cause de l’argent, des médicaments, de l’alcool et du jeu."

Une relative autosubsistance est aujourd’hui en péril. Les assistances extérieures s’additionnent : promotion de la santé, aide alimentaire. Les "transactions monétaires" pour se nourrir des "récoltes" sont inhabituelles dans une économie traditionnelle à base d’autoconsommation et de troc. Ces femmes se déclarent très anxieuses de partir en quête d’aliments.

Autant le morse, très prisé, ne peut plus s’installer sur sa banquise, autant l’économie de marché semble avoir du mal à s’implanter chez ces femmes éloignées de tout.
"(...) je suis mal à l’aise pour les acheter [les aliments de la nature]. Dieu a fait ces aliments pour nous, pas pour l’argent, mais pour nous tous."

Food insecurity among Inuit women exacerbated by socioeconomic stresses and climate change, poster des auteurs de cette étude, présenté lors du colloque "At the Forefront of Global Change, le 16-19 mars 2010 à Miami.


Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Voir aussi le glossaire du site Web d’actualités scientifique en alimentation, nutrition et agriculture de l’Inist-Cnrs : "Du champ à la table".

[2]A titre de comparaison avec d’autres peuples autochtones, la proportion de Samis (ex-Lapons) est six fois plus importante en Norvège (40 000 / 4,8 millions d’habitants).

[3]En anglais : Igloolik, qui signifie : "Il y a des maisons ici" (de iglu = maison).

[4]L’immersion est la méthode de "l’observateur participant", qui permet des études ethnologiques ou sociologiques par une meilleure compréhension de ce que vivent réellement les personnes. Des études de cas multiples amènent aux données qualitatives, c’est à dire aux textes des entretiens, qui sont ensuite injectés dans un logiciel (ici N-Vivo), qui codifie selon le sens, et cartographie des thèmes. Il existe une espèce de trame/questionnaire/guide d’entretien, pour les "entretiens semi-dirigés" (ou semi-directifs) qui sont dans cette étude les plus nombreux.

[5]Nombre de cas d’une maladie, ou de tout autre problème de santé, dans une population définie à un moment donné. Voir le Glossaire multilingue européen sur le site de la Banque de données en santé publique (BDSP).

[6]Le stress : en 2011, les facteurs de stress dit "psychosociaux", "socio-économiques", dont la liste s’allonge, sont d’autant plus prégnants que des recherches scientifiques sont réalisées à leur sujet. On peut en effet mesurer aussi hormones et paramètres, sanguins ou physiologiques. On fait de la psychométrie pour mesurer cet état de "tension" au niveau physique et mental (étymologie : de stringere en latin, qui signifie serrer, mettre sous tension, ...). Il est, somme toute, une réaction d’adaptation. L’anxiété et la frustration des Inuits sont parfois dénoncées comme stresseurs, générateurs de nouvelles "maladies de civilisation".

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