Dépression et troubles anxieux chez les éleveurs de rennes samis

Publié le 16.02.2011

Très peu de données scientifiques sur la santé mentale des populations d’éleveurs de rennes samis sont disponibles. Une étude récente abordant spécifiquement la question a été menée en Suède.

Dans la partie suédoise de la Laponie [1], l’élevage de rennes, étroitement lié à la culture semi-nomade des Samis, en a longtemps constitué l’essentiel des ressources, sur le plan de la nourriture, de l’habillement, des outils, des transports et de l’artisanat.

Mais le passage récent d’une économie fondée sur l’autosuffisance à une économie de marché a profondément modifié les conditions traditionnelles de l’élevage, et remis en cause tout un mode de vie. Ainsi, le gouvernement suédois a promulgué un ensemble de lois déterminant, entre autres, qui avait l’autorisation de s’occuper de troupeaux, et le nombre de bêtes que ces derniers pouvaient comporter.De ce fait, différents types de conflits ont vu le jour, notamment autour de l’utilisation des terres, avec les propriétaires terriens, les habitants, le gouvernement, d’autres villages samis, voire au sein d’une même communauté samie.

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Un éleveur et ses rennes
Photo : VisitSweden Certains droits réservés - Licence Creative Commons

La situation de beaucoup d’éleveurs se caractérise dès lors par la précarité financière, un manque d’espoir en l’avenir, des contraintes importantes et un faible niveau de soutien social.

Toutefois la perspective de changer d’activité leur est à peine concevable : être un éleveur de rennes est l’acte symbolique le plus fort dans la culture samie suédoise. Plus qu’un simple métier, il s’agit d’un mode de vie ancré dans une tradition immémoriale, noyau même de leur existence.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la présente étude, proposant d’évaluer la prévalence [2] des symptômes dépressifs anxieux parmi les éleveurs de rennes samis, et d’en identifier les facteurs influant sur leur degré de gravité.

Le résultat global est que les symptômes dépressifs et anxieux sont plus importants que dans d’autres populations de référence, aussi bien en milieu rural qu’urbain.

C’est chez les hommes que la situation est la plus préoccupante, car le facteur déterminant s’est révélé être le stress lié aux conditions de travail, dans une société qui ne prenait plus en compte leurs besoins et leur mode de vie.

Les auteurs ont interprété ces résultats selon deux points de vue complémentaires.

Selon une perspective de genre, il s’agit de se demander pourquoi on rencontre plus de symptômes dépressifs et anxieux chez les hommes que chez les femmes. De nombreux travaux ont mis en exergue le fait que les rôles masculins traditionnels avaient tendance à inhiber l’expression des émotions, et promouvaient des comportements préjudiciables. Des hommes adhérant au rôle masculin traditionnel feraient l’expérience d’une détresse psychologique (dépression, angoisse...) d’autant plus importante que toute voie à l’expression serait barrée. De plus, on peut aussi observer un effet de ségrégation selon le sexe, dans la mesure où les femmes samies sont le groupe social ayant le niveau d’études formelles le plus important de la région, alors que les hommes samis sont ceux qui ont le niveau le plus bas, bien qu’ils aient suivi une formation approfondie spécifique à l’élevage de rennes. La raison de cette situation serait liée aux exigences propres aux tâches spécifiques à chaque sexe dans la gestion des troupeaux. Le rôle féminin, exigeant davantage d’instruction formelle, offrirait également plus d’opportunités, en termes de contacts sociaux, et d’un choix plus important en termes de développement de carrière.

Selon une perspective autochtone, plusieurs études ont mis en avant que la population samie de Suède semblait davantage intégrée à la société principale que bien d’autres groupes indigènes, et qu’elle ne présentait pas les problèmes de santé typiques de ces groupes minoritaires. Cependant, on a également suggéré que la discrimination et la marginalisation des Samis avaient eu pour conséquence, devant l’incompréhension de la part de la population majoritaire, la nécessité pour eux de défendre leur identité culturelle face à la culture dominante.

Il est ainsi significatif que le système de santé suédois ne soit adapté ni aux conditions de vie semi-nomades, spécifiques aux éleveurs de rennes, ni à la culture samie.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Région du nord de la péninsule scandinave, à cheval sur la Suède, la Norvège, la Finlande et la Russie.

[2]Nombre des cas observés à un moment donné.

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