Des chamanes ambivalents chez les Inuits

Publié le 10.01.2008

Traditionnellement perçu dans son rôle de guérisseur, le chamane peut aussi exercer une influence néfaste sur sa communauté.

Dans ses quelques rĂ©flexions prĂ©liminaires sur l’agression chamanique chez les Inuits du Nord canadien, FrĂ©dĂ©ric Laugrand, un anthropologue franco-canadien, montre en quoi « le chamanisme apparaĂ®t comme un système foncièrement instable et comment le chamane est Ă  la fois une personne ressource en mĂŞme temps qu’une menace pour sa propre sociĂ©tĂ© ». L’apprĂ©ciation courante a pourtant tendance Ă  considĂ©rer le chamane uniquement comme un rĂ©parateur des dĂ©sĂ©quilibres. Il s’inscrit dans un système symbolique visant Ă  rĂ©tablir l’harmonie au sein du groupe en intercèdant entre les esprits et les humains. Cette vision d’un savoir Ă©sotĂ©rique mis au service d’une attitude sage et responsable a certainement renforcĂ© le prĂ©jugĂ© sur les sociĂ©tĂ©s inuites. Perçues comme des sociĂ©tĂ©s pacifiques et Ă©galitaires, elles n’auraient en effet ni le temps ni l’envie de faire la guerre, trop occupĂ©es qu’elles sont Ă  survivre dans un environnement hostile oĂą la solidaritĂ© et l’entraide sont primordiales.

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Chamane inuit chassant les mauvais esprits d’un enfant malade. Nushagak, Alaska, 1890s.
CrĂ©idt photo : Carpenter, Frank G.
Source : Library of Congress, Etats-Unis
Licence domaine public

Ces perceptions ne rĂ©sistent bien Ă©videmment pas Ă  l’épreuve des faits, y compris ceux relatĂ©s dans les traditions orales. S’il est vrai que les Inuits cherchent en gĂ©nĂ©ral Ă  Ă©viter les conflits pour favoriser le dialogue et le consensus afin de se prĂ©munir contre des cycles de vengeances sans fin et prĂ©server la cohĂ©sion du groupe, il n’en est pas moins vrai que leurs sociĂ©tĂ©s sont traversĂ©es par des tensions et de la discorde. La fonction du chamane prend alors un autre sens, car elle ne rĂ©tablit pas forcĂ©ment l’harmonie mais peut constituer au contraire une menace et un danger potentiels. Ainsi, sa capacitĂ© Ă  guĂ©rir et Ă  rĂ©tablir l’équilibre est conjointement liĂ©e Ă  celle de causer un dommage. Les anciens font d’ailleurs remarquer qu’il faut faire une distinction entre les « bons » et les « mauvais » chamanes.

Dans ce cas, quels sont les mĂ©canismes de l’agression chamanique ? Quels sont les moyens offensifs dont dispose le sorcier ? L’ilisiiqsiniq ou jet de sorts qui se manifeste dans « la maladie, la mort d’un proche ou de celle de ses chiens, la chasse ou la reproduction infructueuse, ainsi qu’à travers de multiples accidents ou rencontres avec des esprits dans les rĂŞves notamment », tĂ©moigne de la portĂ©e et de l’efficacitĂ© du pouvoir nĂ©faste du chamane. Tous ces Ă©lĂ©ments provoquent en gĂ©nĂ©ral chez la victime une perte de contrĂ´le de soi. Pour arriver Ă  ce rĂ©sultat, d’autres moyens hormis le fait de prononcer des formules chamaniques (irinaliutiit) sont Ă  la disposition de l’ensorceleur. Perturber son ennemi avec du sang menstruel, briser et enterrer les os d’un animal qui a Ă©tĂ© chassĂ© par la future victime, toucher cette dernière avec des objets ou des vĂŞtements d’un mort, utiliser contre elle des pensĂ©es malsaines avec le risque qu’elles se retournent contre leur auteur en sont des exemples.

Il existe bien sûr des moyens pour se défendre ou se prémunir contre ces atteintes, en respectant notamment de manière stricte des règles de conduite et de sociabilité, de modestie et d’écoute des aînés. Le plus courant est encore de solliciter l’aide d’un autre chamane qui livrera alors bataille sur le même terrain que son adversaire, tel un guerrier de l’invisible.

Entre défense et offense, l’ambivalence de la fonction chamanique permet à son détenteur de basculer intentionnellement d’un côté ou de l’autre. Chamanisme et sorcellerie constituent alors les deux faces d’un même phénomène social et c’est leur orientation qui va déterminer s’il s’agit de retrouver un équilibre ou de créer le désordre.

Michel Schlotter, INIST-CNRS

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