Des hommes victimes de "l’occidentalisation" des modes de vie : le modèle des Inuits

Publié le 04.12.2007

Certains comportements modernes tels que ne plus participer à rechercher de quoi vivre, modifier ses habitudes alimentaires, devenir sédentaire, représentent un risque nouveau pour une grande partie de l’humanité, dont les Inuits, au XXIe siècle.

La migration très ancienne des hommes dans la région arctique a représenté un cas unique d’adaptation aux dimensions multiples : biologiques, comportementales, alimentaires... L’arrivée (trop ?) rapide du monde dit "moderne" au sein de ces populations est alors observée avec la plus grande attention : comment mieux comprendre les méfaits de l’abandon de certains modes de vie ?

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Famille inuite (1917)
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Tout a changé pour les communautés vivant en Arctique : la nourriture, les activités, les occupations sociales, les liens avec la "nature", leur notion du bien-être. Aujourd’hui, d’autres bouleversements (politiques, économiques, sociaux et même écologiques) accélèrent les conséquences sanitaires de ces nouvelles façons de vivre, dites "à l’occidentale".
On retrouve chez les Inuits des spécificités morphologiques, mais aussi biologiques, traces d’une réelle "acclimatation" qui pourraient les rendre plus vulnérables.

Nous aborderons ici différents aspects de la vie des indigènes de l’univers circumpolaire nord : le moment de la migration de leurs ancêtres aux pôles, leur adaptation métabolique et comportementale, les maladies chroniques qui les guettent, en passant par les menaces dues à la pollution, et les mutations sociales.

L’homme moderne en Arctique

On sait aujourd’hui que nos ancêtres ont migré du sud vers le nord, depuis l’Afrique, leur berceau. L’ancêtre de l’Homo sapiens, "l’homme moderne", dernier-né des hominidés, aurait été apte à coloniser l’Arctique durant une période climatique favorable, il y a quelque 150 000 ans. L’homme a ensuite abandonné ces régions au plus froid de la période glaciaire, il y a plus de 20 000 ans. Il y est revenu peu à peu.

C’est seulement il y a 1 000 ans qu’un réchauffement médiéval rend vraiment le pôle Nord plus hospitalier ; durant une période appelée "optimum climatique médiéval", l’ensemble de la région arctique est alors entièrement peuplé.

Mais l’hémisphère nord a connu ensuite un net refroidissement. A partir du XIVe siècle, on décrit la venue de ce qu’on nomme "la petite ère glaciaire", et ceci jusqu’au XIXe siècle, avec un minimum thermique au XVIIe siècle. Le climat en Arctique interdit alors l’agriculture et fait disparaître des forêts. Toutefois, ce ne sont que des fluctuations du climat alors que nous sommes, encore aujourd’hui, dans une période chaude d’une période interglaciaire, qui remonte à environ 10 000-13 000 ans[1].

"Transition épidémiologique" : métabolisme, surpoids, diabète, cœur, des liens complexes

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Enfants du village inuit de Puvirnituq, Nunavik, Québec, Canada
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Pour les zones arctiques isolées durant des siècles, en moins de trente ans, nos règles du jeu occidentales sont devenues le modèle imposé ou à suivre. Selon les auteurs, des erreurs ont parfois été commises et contribuent aujourd’hui encore à mettre en péril ces peuples. Une étude récente sur l’état de santé des enfants au Groenland montre que le surpoids et l’obésité a triplé en vingt ans, et la mortalité y est même plus élevée qu’en Occident. Ceci est bien une menace réelle[2].

Pour l’humanité, les maladies cardiovasculaires dues à l’athérosclérose [1], fortement liées au diabète, au surpoids et à des comportements à risque comme le tabagisme, restent la première cause de décès dans le monde depuis la deuxième moitié du XXe siècle, c’est-à-dire depuis les combats gagnés contre certaines maladies infectieuses.

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Enfants du village inuit de Puvirnituq, Nunavik, Québec Canada
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C’est une certitude : au centre et à l’origine de la spirale de déséquilibres métaboliques, on retrouve toujours le tissu adipeux, dont la répartition dans le corps est bien sûr le fruit de l’évolution, mais aussi des conditions de vie in utero ou postnatales. Il conditionnerait le métabolisme de façon durable et serait transmissible aux générations suivantes. Ce stock qui se constitue dans les premiers mois et/ou années, mais aussi au moment de la puberté serait donc en quelque sorte "programmé". Les cellules adipeuses, on le sait, ont la faculté d’augmenter de volume pour bâtir la masse grasse, la partie "réserve de graisse" du poids corporel d’un sujet, en fonction principalement de son mode de vie. Le syndrome métabolique

L’extension de l’obésité et du diabète dans la plupart des pays industrialisés riches, parfois appelée "diabésité", prédisposant aux maladies cardiovasculaires, est emblématique des changements d’hygiène de vie mais reste en définitive obscure dans ses causes et atteint maintenant les populations arctiques[3].

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Ulrik, Inuit sur sa moto-neige
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Les complications métaboliques sont en partie liées au tissu adipeux viscéral (ou central), situé dans la cavité abdominale, présentant la particularité de dégager rapidement de l’énergie (lipides tels que les triglycérides) [2], libérant des acides gras [3]. Lorsqu’il est présent en excès, accompagné d’autres désordres métaboliques [4], il a été mis en cause pour une prédisposition au diabète de type 2, dit "gras", et aux maladies cardiaques, par les perturbations qu’il entraîne dans les parois des vaisseaux (dysfonction endothéliale).

Tel est le "syndrome métabolique" que l’on traque en Occident, sans toujours le nommer depuis les années 1970, mais dont la définition et la réalité de l’entité clinique varient quelque peu suivant les pays et les époques [5][4] Le profil cardiovasculaire des Inuits réduisait le risque de développer de telles maladies. Par exemple, à court terme, au Groenland, on voit que ce risque est plus grand pour les hommes que pour les femmes (c’est en général le cas, elles sont protégées de par leurs hormones en période d’activité génitale), mais moins grand pour les Inuits que pour d’autres migrants. Les hommes arrêtent certaines activités physiques qui les mettent en péril, les femmes plus cultivées soignent leur alimentation... En définitive, l’âge et les antécédents familiaux restent des facteurs de risque universels et l’alimentation et l’inflammation sont des facteurs modulables[5].

Une des méthodes anthropométriques, simple, pour estimer le surpoids pouvant faire suspecter ces déséquilibres est l’Indice de masse corporelle (IMC), qui est le poids (en kilogrammes) divisé par la taille (en mètres) au carré [6]. Il a été identifié en fait plus récemment que le rapport des mensurations taille-hanche ou même le simple tour de taille [7] ou bien le tour de cou, ou encore le diamètre sagittal abdominal [8], prédisent d’un état métabolique préoccupant, témoin d’une "insulino-résistance" [9] probable.

Des études récentes sur les peuples inuits demandent qu’on revoie encore à la hausse ces critères (qui seront utiles aussi pour les personnes du sud-est asiatique). En effet, la morphologie de ces populations est vraiment plus "dense" et plus trapue ; il pourrait être mesuré chez eux un surpoids qui n’existe pas. Mais dans le même temps, la prévalence des surcharges pondérales augmente chez les Inuits.

Ce n’est que depuis les années 1990 qu’on s’intéresse de plus près à des caractéristiques dites biologiques et non plus seulement morphologiques des sujets du Grand Nord, ainsi qu’aux interactions éventuelles de leur métabolisme avec un environnement changeant. Mais beaucoup des variables biologiques étudiées semblent en fait n’avoir que des effets mineurs comparées aux comportements de protection contre le froid[4].

Une évidence pour combattre le froid : maintenir la chaleur et dans le même temps, la produire au maximum

ll y a moins de cent ans, on explorait classiquement les particularités anthropométriques, culturelles et comportementales des peuples qu’on appelait à l’époque les "Esquimaux", ces "mangeurs de viande crue". Leurs caractéristiques physiques et physiologiques ont été largement commentées[1].

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Inuit tirant un traineau
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Les activités de subsistance demandent un apport d’énergie accru, amplifié par le froid. Les Inuits se sont adaptés à des conditions extrêmes : rigueur des hivers, variations de la luminosité, végétation rare, précipitations faibles et sources d’énergie aléatoires.

Les adaptations culturelles et comportementales sont les plus flagrantes. On connaît bien leurs stratégies technologiques pour faire face au froid. On peut citer les vêtements extraordinairement efficaces [10], les abris "super-isolés", la gestion des sorties au dehors de l’abri, l’alimentation riche (sur le plan de l’énergie assimilée grâce aux aliments consommés). On peut évidemment citer aussi les migrations saisonnières, pour fuir les zones devenues trop froides.

On constate des spécificités qui convergent toutes vers un but : le maintien de l’énergie ; en témoignent une petite taille, des jambes courtes, et donc une surface corporelle moindre qui entraîne moins d’échanges thermiques. Mais quelle est la part de l’inné et de l’acquis[6] ? On estime parfois que la longueur des jambes et la surface corporelle et donc les proportions du corps sont fonction de l’environnement, avant la naissance, ou bien juste après la naissance… On connaît donc moins bien les stratégies physiologiques, peut-être "innées" [7].

L’étude de fossiles humains rend compte d’une évolution longue, où les caractères innés de résistance au froid ont prévalu.

En résumé, cette adaptation morphologique s’est-elle faite par sélection génétique ou résulte-t-elle du développement précoce ? On a décrit comment la nutrition et/ou les maladies d’une femme enceinte et/ou d’un fœtus influent sur les caractéristiques physiques ultérieures du nouveau-né en question. On sait qu’un bébé hypotrophié, malnutri, ou bien en surpoids évident, et donc présentant une anomalie de sa composition corporelle, sera un sujet à risque d’obésité et de diabète[8].

On montre une reprogrammation du métabolisme de la graisse brune [11] des bébés rats en surpoids. Par ailleurs, la grande taille d’un bébé prouve-t-elle que son turn-over interne est plus rapide, et qu’en quelque sorte, il "usera" son organisme plus tôt ? La longévité est-elle fonction de ce turn-over ? De même : des peuples sont-ils devenus plus obèses que d’autres parce qu’ils ont souffert de famine dans le passé, ou bien parce que les changements sociaux ont été trop subits, et que le stress appelé "psychosocial" modifie leurs régulations hormonales ? D’autres peuples sont-ils victimes d’une abondance rapide, avec tout à coup, à leur disposition, une alimentation bien trop riche en graisse et en sucres rapides ?

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Enfant inuit, Puvirnituq, Nunavik, Québec Canada
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On parle tour à tour de phénotype de l’épargne, de programmation fœtale, "d’empreinte métabolique" [12]. On alerte sur "l’épidémie" mondiale d’obésité... Si certaines proportions du corps apparaissent liées à des facteurs génétiques, la composition corporelle et la répartition des graisses au niveau de l’abdomen seraient plus fortement dépendantes de l’environnement dans lequel le sujet va se développer et donc des conditions de vie.

Cependant, des facteurs génétiques semblent ne pas être négligeables : les peuples du Grand Nord ont tous en commun d’avoir une distribution corporelle tendant réellement vers "l’isolation" thermique des organes internes[1]. Leur musculature est plus développée, avec une part d’entraînement évidente.

Régulation de la température (ou thermorégulation)

Pour se défendre du froid, l’homme, organisme vivant homéotherme - dont les organes doivent être à 37 °C - utilise différentes stratégies, habituellement dans l’ordre qui suit.

  • Comportement face au froid  : l’être humain utilise généralement l’habillement, se trouve un abri ou bien même augmente son activité physique.
  • Vasoconstriction périphérique réflexe  : elle est utilisée pour diminuer le transfert de la chaleur corporelle vers l’extérieur du corps ; si les stratégies comportementales n’ont pas permis de maintenir ou de rétablir la température corporelle, c’est la meilleure façon de conserver la chaleur interne ; elle est causée par la fermeture en périphérie du corps de ce qu’on appelle les lits capillaires des extrémités (c’est-à-dire des réseaux microscopiques de petits vaisseaux reliés les uns aux autres) ; cela a pour conséquence de diminuer la circulation sanguine dans les extrémités des membres ; et parce qu’il existe des ponts, appelés "shunts", le sang va se loger dans les vaisseaux profonds le long des os ; les effets secondaires sont une expansion du volume sanguin dans les gros vaisseaux du corps avec augmentation de la pression artérielle centrale. On sait que la vasoconstriction périphérique induite par le froid peut provoquer des infarctus sous nos contrées tempérées.
  • Après une vasoconstriction se produit une vasodilatation, meilleur moyen de préserver les zones périphériques ; pour un homme né sous une latitude dite normale, cela "fatigue le cœur" ; les Inuits seraient moins sensibles à ces conséquences hémodynamiques, c’est-à-dire à ces variations de pression du sang. Cela a également pour effet d’inhiber la sécrétion de l’hormone antidiurétique (ADH) ; c’est ce qui explique le besoin d’uriner lorsque les extrémités sont froides.
  • Il y a bien sûr le frisson, contraction involontaire des muscles (qui, normalement, sont sous le contrôle de la volonté) ; en résumé, ces contractions existent pour produire de la chaleur (ou thermogénèse) en minimisant le mouvement (bien que lors du frisson très intense, des mouvements puissent se produire…)
  • Ces productions de chaleur induites par tous les mouvements, volontaires ou non, demandent un apport supplémentaire en énergie par la teneur des menus, généralement chez les Inuits abondants en protides et en lipides.

Et, finalement, si l’organisme n’a pas réussi à contrôler les pertes de chaleur, il se refroidit, de la simple engelure à la mort. Les stratégies d’anticipation des Inuits les protègent de ces maux. Une prévention des risques par des gestes et protections, adaptés à des températures qui peuvent avoisiner les -50 °C, enrayent ces complications éventuelles. On a calculé qu’en Finlande (zone lapone comprise), les habitants passaient 4 % de leur temps exposés au froid, et qu’à partir de -10 °C, on décelait des symptômes.

Des recherches sur les performances intellectuelles et neuromusculaires montrent que l’exposition au froid modéré, qui peut survenir dans la vie quotidienne sous des latitudes élevées, distrait dans l’exécution de tâches simples. Par un froid plus léger, ces performances s’améliorent, et notamment lors de tâches plus complexes, grâce à une vigilance accrue[3].

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Ulrik, inuit
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Les recherches sur l’environnement physique datent de loin et ne sont plus en cours. En dépit du manque de validation expérimentale, des règles d’anthropologie physique sont une référence, de même que la règle d’Allen, qui explique comme dans le passé les morphologies mongoloïdes[4]. La distribution des différents tissus (graisseux et musculaire) est un autre aspect de l’étude ancienne des sujets nés en Arctique. Les descriptions morphologiques les représentent musclés et possédant une fine couche de tissu adipeux sous-cutané (isolante et rapidement disponible pour augmenter la production d’énergie musculaire).

Le tissu adipeux brun (graisse brune), apte à dissiper l’énergie sous la forme de chaleur, abondant chez le fœtus et le bébé, très rare chez l’adulte humain, resterait peut-être fonctionnel chez l’homme face aux grands froids "chroniques". C’est une thermogénèse sans frisson (le frisson empêchant de vaquer à ses occupations normalement). Sa capacité protectrice qu’on suppose puissante est en fait encore inconnue chez des adultes humains exposés au froid.

On a aussi démontré que le risque d’otite avait été faible avant la colonisation des contrées du Nord, en examinant des crânes d’Esquimaux du Groenland (avant la fin du XVIIIe siècle). Les fortes prévalences d’otites constatées des années 1960 aux années 1980 en Alaska, au Canada, et au Groenland sont complètement liées à des changements de mode de vie ; cette maladie fortement multifactorielle est déterminée par un certain nombre de facteurs génétiques et environnementaux, la venue de nouvelles bactéries étant évidemment une cause directe reconnue d’infection.

Métabolisme de base

L’augmentation du métabolisme de base (MB) est un autre aspect de la recherche sur l’adaptation au froid. Le MB, c’est la quantité de chaleur mesurée en calorie, produite par un sujet qui ne doit faire face à aucune thermorégulation, et qui se trouve dans un état inactif, éveillé, et jeûnant.

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Alimentation traditionnelle inuite : partage de la viande de phoque, Inuvialut, Canada
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On a constaté partout dans le monde une augmentation du MB chez les peuples du Nord, en particulier en Amérique du Nord (Alaska, Canada). En Asie, on a démontré cette thermogenèse innée chez les peuples sibériens suivants : les Evenkis, les Buriates, et les Iakoutes[1]. On sait le MB lié à des hormones, comme celles de la thyroïde. De plus, il varie suivant les climats, mais aussi les saisons. Par exemple, 1 700 calories environ seraient nécessaires sous ces climats arctiques au lieu de 1 000 sous les tropiques. Sa corrélation négative avec la température dans l’année est également prouvée. Quand la température s’élève, le MB chute. Ces taux semblent aussi génétiquement induits, et joueraient dans le turn-over métabolique qui éliminerait une partie du stress

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Alimentation traditionnelle inuite : Alice coupe la viande de phoque avec un ulu, Inuvialut, Canada
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oxydant [13] chez les Inuits. L’adaptation au stress climatique expérimenté dans ces zones circumpolaires est, avec des facteurs génétiques vraisemblables, en cause dans les changements rapides constatés du MB. Cependant, la relation causale n’est pas établie.

Energie dépensée

Cette prédisposition à l’adaptation métabolique coûte de l’énergie et le corps épargne ses fonctions somatiques comme la croissance et la reproduction, ce qu’on peut vérifier en étudiant la fécondité, l’âge de la puberté ou encore l’espérance de vie, la vitesse de croissance, de développement "staturo-pondéral" [14]. On a aussi montré comment des oxydants, générés par un tel stress peuvent avoir des conséquences sur la santé.

Enfin, la consommation alimentaire est alors primordiale. Si celle-ci est insuffisante, l’organisme envisage alors à la baisse son taux de reproduction et sa croissance : certaines populations ont alors moins d’enfants et leur taille corporelle est réduite. Régime alimentaire spécifique

Par rapport à certaines viandes, la chair des poissons, des fruits de mer et des autres animaux aquatiques tels que les mammifères marins (phoques, morses et autres cétacés) contient dans ses graisses des quantités plus importantes d’acides gras oméga-3[9] [15]. On cite souvent l’acide docosahexaénoïque (DHA), qui serait impliqué dans le développement des cellules nerveuses. On a même supposé, hypothèse séduisante, que ce type de consommation alimentaire a permis à Homo sapiens de prendre l’ascendant sur l’homme de Neandertal (Homo neanderthalis)…

La composition des repas traditionnels inuits semble assurer une certaine protection contre les maladies cardiovasculaires, le diabète (de type 2), et certaines autres maladies chroniques (conséquences du diabète et de l’obésité, le plus souvent : insuffisance rénale et cardiaque, etc.) Les peuples nordiques consommant les produits de la pêche auraient moins d’hypertension artérielle, lit de l’athérosclérose, moins de diabète, moins de lipides dans le sang (cholestérol et triglycérides). La gestation se déroulerait mieux, le risque de certains cancers serait atténué.

Les Inuits sont-ils protégés ? Protégés en partie des maladies cardiaques par leur régime alimentaire, les Inuits font l’objet d’études pour discerner les facteurs de protection qui seraient génétiques (gènes d’enzymes transformant les acides gras).

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Séchage du poisson. Village Inuit, Alaska
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On s’intéresse à ces peuples, qui ont des ancêtres communs, pour comprendre les différences de teneurs en acides gras des sérums humains sanguins analysés[10].

Le repas traditionnel inuit est le plus souvent riche en aliments issus d’animaux aquatiques. Cependant, chez les Sâmes (ou Lapons ou Saamis ou Samis) du nord de la Norvège [16], c’est le renne qui est à la base des repas traditionnels encore à ce jour. Pauvre en graisse, riche en acides gras polyinsaturés [17], il contient des taux importants de sélénium [18], qui protégerait peut-être des cancers et surtout réduirait la mortalité par maladies coronariennes [19][9]. Cette viande, cependant associée au poisson et à une grande "dépense" par des mouvements, est un facteur de protection vis-à-vis de certaines maladies. Cependant, la pauvreté de la prise de vitamine C serait un facteur de risque d’accident vasculaire cérébral, notamment chez ceux plus sédentaires et victimes d’obésité (et qui voient leur pression artérielle augmentée).

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Partage de la viande de baleine, Chukotka, Sibérie
Crédit photo Kentish Plover
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Ainsi, bien qu’ils soient parfois obèses et sédentaires, des études sur des Inuits au Canada montrent qu’ils ont des taux de cholestérol très "sains". Par exemple, chez les Inuits du Nunavut (province du Nord du Canada), la peau des poissons, riche en graisses et en sélénium (mais aussi en toxiques comme le mercure), est une collation très prisée. Les autochtones de l’Alaska (Etats-Unis) consomment surtout du poisson de mer. Les Groenlandais, outre des animaux marins, consomment par exemple du bœuf musqué. Durant des années, les autochtones de Sibérie ne consommaient que peu de graisses car ils ne disposaient pas de viande. Il y a moins de diabète en Sibérie qu’ailleurs en Arctique[1]... Jusqu’à très récemment, ils se nourrissaient surtout de choux et de pommes de terre. Mais ce qu’on nomme "la civilisation" vient d’arriver. L’exploitation de leur sous-sol enrichit les uns et frustre les autres, victimes de nouveaux stress psychosociaux, stress dénoncé dans l’expansion des "maladies de la civilisation". L’hypertension artérielle est nettement liée aux bas revenus. De plus, en définitive, partout dans les régions circumpolaires, les épiceries, semblables à nos magasins modernes, sont désormais une règle.

Des changements de mode de vie : conséquence sur la santé mentale

Enfin, la santé mentale est un autre sujet qui inquiète certains observateurs[11]. Des changements spectaculaires se sont produits dans la composition diététique des repas des Inuits. On constate dans le même temps que la consommation des acides gras de la famille oméga-3 recule partout et que la santé générale des populations des régions arctiques décline. Très récemment, l’obésité et le diabète sont en définitive en hausse et les maladies cardiovasculaires progressent.

De façon spectaculaire (étonnante ?), la hausse des maladies mentales se manifeste par l’augmentation des taux de dépressions, même saisonnières, des troubles anxieux et des suicides. Les conduites addictives, en particulier la façon de consommer le tabac et les boissons alcoolisées sont en hausse[12]. Ces maladies auraient tellement augmenté que les chercheurs ont même émis l’hypothèse qu’un changement d’alimentation pourrait expliquer en partie le relatif déclin sur le plan de la santé mentale des peuples qui vivent dans les régions arctique et subarctique.

Et les contaminants

Depuis les années 70, il est devenu évident que le régime "marin" des Inuits contient des niveaux élevés de polluants tels que des métaux lourds [20] (plomb, mercure, cadmium...) et des toxiques organiques lipophiles potentiellement toxiques[13].

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Pollution au Chukotka, Sibérie
Crédit photo Kentish Plover
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Les poissons captent les polluants en général et le mercure en particulier ; ceux qui sont piscivores décuplent cet effet de stockage (bioamplification). La méthylation du mercure, présent en tant que polluant dans les sols, donne le méthylmercure qui est assimilé comme toxique organique. D’une part les bienfaits de la consommation des produits de la pêche sont démontrés, d’autre part c’est chez ceux qui en consomment qu’on retrouve les plus haut taux de contaminations de ce type.

Le sélénium, contenu dans ces repas (et dans le foie de renne), protégerait aussi des effets toxiques du mercure. Il est acquis que certains acides gras présents dans ces aliments sont "intéressants" pour le cœur[9]. Cependant, des dizaines de pesticides, de congénères, de métaux lourds sont retrouvés dans les échantillons de repas traditionnels et dans le sang des consommateurs.

La réduction de la prise quotidienne de contaminants est certaine, du fait de l’abandon de certains mets. La plupart des polluants sont le résultat des pollutions anthropiques et anciennes des années 1960-1970. Une comparaison de la composition des repas entre 1976 et 2004 indique que tous les contaminants, sauf trois, ont diminué sensiblement (fait en partie dû à la baisse de l’alimentation traditionnelle, au Groenland comme au Canada, depuis trente ans).

Les changements politiques : une autre donne

On connaît le lien entre augmentation du produit national et consommation de graisses saturées. Certaines politiques, comme en Pologne, ont eu l’influence inverse : une taxe sur les graisses animales a vu cette consommation s’effondrer, et la population n’a pas été "inondée" d’acides gras saturés.

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Inuit de Nanortalik, Groenland
Crédit photo Groenlandia 2007
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L’observation des populations sibériennes montre qu’elles sont passées à un mode de vie très différent au cours du XXe siècle. Elles ont été dépendantes des salaires et des livraisons, procurés par l’Etat durant presque tout le XXe siècle. Certains Sibériens ont été "oubliés" après la chute du mur et ont été "préservés" par force de la civilisation[1]. Puis, happés par les changements politiques russes qui ont accru les inégalités sociales au sein de leur ethnie, ils ont dû revivre d’activités de subsistance : nomadisme, chasse, pêche, dans une grande pauvreté. Certaines zones de la Sibérie ont donc connu un développement économique rare après l’effondrement du bloc soviétique : exploitation de diamant et pétrole...

Ces changements sont foudroyants. Une image "inatteignable" pour beaucoup d’entre eux est, depuis la fin du XXe siècle, un but : la télévision et la sédentarité. Cette image de ce qu’est le développement économique, de ce qu’il faudrait réellement vivre (! ) hante ceux qui la contemplent.

Ces "transitions" sociales, généralisées en Arctique, sont corrélées à une augmentation des morts violentes par homicide, même en Norvège (Sâmes) ou au Danemark (Groenlandais).

Affronter les méfaits de l’arrivée du monde moderne au sein de ces populations sur le plan de la santé publique est une priorité pour l’avenir. C’est ainsi qu’en Sibérie, la politique en matière de lutte anti-tabac ou de campagne anti-alcoolique est une urgence[1].

Une culture humaine unique : les ethnies inuites. Dispersées à travers l’Alaska, le Canada, la Russie et les pays scandinaves, habitant une variété d’écosystèmes, avec des environnements sociaux très divers, ces ethnies auraient une "culture" curieusement homogène malgré l’étendue de leur territoire.

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Femmes inuites en costume traditionnel, Nunavut, Canada
Crédit photo The MediaMentor
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L’Arctique leur a donné des spécificités. De l’adaptation climatique aux problèmes de nutrition puis aux maladies chroniques, la recherche change de voie. Beaucoup de questions restent sans réponse.

Leur secret, selon les auteurs, pourrait être dévoilé grâce à des modèles "bioculturels", en établissant des protocoles expérimentaux comme dans la recherche environnementale[10].

Pour avoir été séparées au cours du temps, les différentes ethnies sont en fait très singulières. On sait que des hommes ont traversé le "détroit de Béring" - alors une bande de terre ferme - pour migrer de la Sibérie vers l’Amérique du Nord arctique. Les autochtones américains d’aujourd’hui auraient une origine asiatique vraisemblable.

Bien sûr, le contact accru avec l’Occident favorise l’abandon des comportements traditionnels ; ceux-ci, pourtant, intéressent aujourd’hui les professionnels de santé, afin d’adapter l’éducation sanitaire et la prévention au concept que se font les Inuits de leur propre santé.

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Garage dans la ville de Barrow, Alaska, où 60% des 5000 habitants sont d’origine inuite
Crédit photo ulalume
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Une étude récente montre que, pour les Yupik/Cupik, Esquimaux d’Alaska, les croyances et perceptions concernant la préservation de la santé sont des "valeurs" anciennes qui perdurent, surtout chez les femmes. On retrouve, pour "vieillir en bonne santé", des notions comme : "rester très actif", "participer aux activités sociales", "être liés entre générations", "respecter les personnes âgées"[14]. Ils ont aussi en commun que leurs problématiques de santé sont en fait très souvent liées à des disparités sociales affectant les minorités au sein de l’Etat dont ils sont citoyens. Tous les peuples dits "natifs" ou "autochtones" ont en fait de grandes difficultés d’accès à la connaissance et aux soins.

Mais il y a aussi nécessité d’intégrer des données scientifiques évolutionnistes aux connaissances déjà acquises[1] et faire de même avec toutes les disciplines. L’étude des fossiles humains comme de la génétique, en passant par les recensements des coutumes, croyances et attitudes sont indissociables. Les occasions d’effectuer de telles études se font de plus en plus rares à cause de la disparition des habitudes de vie traditionnelles. Il pourrait s’avérer de plus en plus difficile d’évaluer les effets bénéfiques de telles vies, car on observe logiquement que de moins en moins d’Inuits y adhèrent. D’un autre point de vue, la fréquence des morts accidentelles continue d’être une préoccupation au Groenland (par rapport au reste du Danemark). Les enfants meurent trop souvent de noyade, de froid, de morsure de chien, de plaies par arme à feu ou de traumatismes divers (transport, etc.)[15].

Depuis quelques décennies, on s’intéresse donc aux changements très rapides des conditions de vie et à leurs conséquences sur la santé, en fonction bien sûr des héritages génétiques et des prédispositions physiologiques[16], en insistant sur les comportements. Un ensemble de recommandations doivent aider à guider le développement de la recherche future, dans le domaine des neurosciences comportementales[17].

Décembre 2007

Note : Ce dossier a été traduit en italien par Cesare Censi, rédacteur de la revue Il Polo éditée par l’Istituto Geografico Polare "Silvio Zavatti" (Institut géographique polaire de Fermo, en Italie) et publié en décembre 2008.

Fagherazzi-Pagel H. (2008). Uomini vittime dell "occidentalizzazione" dei modi di vita : il modello inuit. Il Polo, LXIII (4), 51-66.

Silvio Zavatti fut un explorateur italien (1935-1985), "grand défenseur du peuple des glaces". Il créa le seul musée transalpin consacré à l’environnement polaire, aux peuples arctiques et à la recherche polaire italienne. Voir le site du Museo Polare Etnografico (Musée d’ethnographie polaire), centre de documentation en ligne et sommaires de la revue Il Polo.

Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Epaississement et obstruction des artères par des plaques d’athérome (perte d’élasticité par dépôts lipidiques et calcifications).

[2]Le terme lipide vient du grec lipos (graisse). Le terme lipide est un terme générique désignant une famille de molécules du monde vivant insolubles dans l’eau et très solubles dans certains solvants organiques (les lipides ne sont donc pas définis par leur structure chimique). On définit le plus souvent quatre sortes de lipides : (1) les lipides vrais - simples et complexes -, (2) les composés à caractère lipidique, (3) les lipides conjugués et (4) les associations de lipides. Les triglycérides sont des lipides constitués de glycérol avec trois groupements hydroxyles, estérifiés par des acides gras, constituant principal des cellules graisseuses.

[3]Un acide gras est formé d’une chaîne d’atomes de carbone de longueur variable liée à des atomes d’hydrogène (hydrocarbure), acide déterminé par le groupement carboxylique COOH. Les acides gras sont un des constituants des lipides.

[4]Hypercholestérolémie, notamment sous la forme de LDL : le cholestérol est inclu aux lipoprotéines. La LDL, de petite taille, est appelée mauvais cholestérol ; l’hypertriglycéridémie est un autre marqueur biologique.

[5]Par exemple, selon des experts, en 2005, une nouvelle définition, "cliniquement accessible" du syndrome métabolique est la suivante.

Une personne sera définie comme atteinte du syndrome métabolique si elle a une obésité centrale (abdominale) ajoutée à deux des quatre facteurs suivants : triglycérides élevés, cholestérol HDL bas (qualifié de "bon" cholestérol), tension artérielle élevée ou niveau élevé de glucose à jeun. On inclut le sexe, et on prend en compte l’ethnie pour l’obésité centrale mesurée par le tour de taille (opinions d’experts en diabétologie, en cardiologie, en lipidologie, en santé publique, en épidémiologie, en génétique, en métabolisme et nutrition, du monde entier).

[6]Le Poids (kg) / Taille au carré (m2).

[7]Un tour de taille représente un risque lorsqu’il est supérieur à 88 cm chez la femme et 102 cm chez l’homme en Amérique du Nord. Dans le reste du monde, hormis des exceptions (! ) la valeur-seuil est de 80 cm chez la femme et 94 cm chez l’homme. Cet indicateur est donc à apprécier suivant le contexte et n’est pas fiable "en soi"...

[8]Ce marqueur d’adiposité intra-viscérale est mesuré avec un pied à coulisse géant ou une radiographie, ou bien encore indirectement par la circonférence abdominale (voisine du tour de taille).

[9]Résistance d’un organisme aux effets biologiques hypoglycémiants de l’insuline, du fait, grossièrement, de l’excès de graisse et de l’épuisement du pancréas. Cette "insensibilité à l’insuline" amène à une intolérance au glucose et à un état prédiabétique.

[10]On cite la peau de caribou au Nunavut (province à majorité inuite du Canada).

[11]Le tissu adipeux brun, constitué d’adipocytes bruns, est une source de chaleur, surtout abondante chez les mammifères hibernants. Présent de façon sûre chez l’espèce humaine au début de la vie, la persistance de son activité est à l’étude à l’âge adulte.

[12]Les aliments absorbés agiraient directement sur l’expression du génome par des modifications dites épigénétiques. La croissance périnatale et le risque de développer un jour des maladies métaboliques sont liés, l’alimentation est alors primordiale.

[13]Ce qu’on nomme le stress oxydant est un ensemble de toxiques endogènes (sécrétés en interne et utiles, sans excès) suspectés être en partie à l’origine de cancers et de certaines maladies chroniques. Des marqueurs biologiques, au nombre d’une centaine, permettent de l’évaluer pour l’explorer (mais pas en routine clinique !)

[14]Taille et poids corporels

[15]Acides gras n-3 (on décrit aussi les acides gras oméga -7, -6, -9) : ces termes de diététique permettent de classer les acides gras par série et non par longueur de chaîne.

Le groupe ?3 (oméga-3) représente des acides gras polyinsaturés (voir note 17), retrouvés dans les poissons gras et dans certains végétaux. Plusieurs acides gras essentiels chez l’homme (besoin d’apport par l’alimentation) sont des acides gras oméga-3 et oméga-6.

[16]Leur territoire est situé en Norvège, Suède, Finlande, et dans la péninsule de Kola en Russie.

[17]Acides gras insaturés : ils représentent la majorité des acides gras retrouvés chez les êtres vivants (plantes et animaux). S’ils possèdent une double liaison carbone/carbone, ils sont dits monoinsaturés. S’ils possèdent plusieurs doubles liaisons carbone/carbone, ils sont dits polyinsaturés, Au niveau d’une double liaison, il y a un espace ainsi libéré qui crée une angulation, leur donnant par là même plus de fluidité et moins de potentiel d’adhérence.

[18]Nutriment qui, en tant qu’élément trace est "essentiel", c’est à dire indispensable, pour son activité antioxydante (des enzymes antioxydantes le contiennent).

[19]Cardiopathie par athérome des artères coronaires.

[20]Métal de masse volumique élevée

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