Ecrire l’inuktitut pour éviter qu’il ne disparaisse ?

Publié le 22.04.2010

Dans le nord du Canada, la langue inuite doit rivaliser avec l’anglais. Son écriture peut la rendre plus forte, à condition toutefois de bien comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent les choix et les attitudes des locuteurs bilingues.

Au Nunavut (Arctique canadien), 83 % de la population autochtone déclarent la langue inuite comme langue maternelle. L’inuktitut serait donc « statistiquement viable » et il n’y aurait pas de préoccupation immédiate quant au maintien de cette langue au quotidien pour les communautés. Et ce d’autant plus que le gouvernement du Nunavut mène, par l’adoption de nouvelles lois, une politique linguistique volontariste pour faire de la langue inuite une langue officielle et même une langue de travail à partir de 2020. Ainsi, l’inuktitut ne serait plus limité à la sphère privée ou aux activités de subsistance mais pourrait lutter d’égal à égal avec l’anglais tant au niveau politique qu’économique.

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L’inuktitut standardisé
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Cependant, si l’on veut stabiliser le bilinguisme, cette révision des lois dans le domaine linguistique ainsi que les efforts de promotion de l’inuktitut n’interviennent-ils pas trop tard ? Les chercheurs montrent en effet une certaine inquiétude. Dans la réalité, seuls les aînés et les jeunes enfants sont unilingues. Ils parlent l’inuktitut, ce qui pose un problème au niveau de sa transmission intergénérationnelle. Qui, après les grands-parents parlera spontanément la langue traditionnelle aux nouvelles générations ? Et si on observe les pratiques et les attitudes langagières dans les familles et à l’école, on s’aperçoit que le bilinguisme est de type soustractif : en d’autres termes, l’acquisition de l’anglais comme seconde langue, bien plus utile socialement, se fait au détriment de la langue maternelle. Il s’agit donc d’un bilinguisme inégalitaire. Concrètement, la pression de l’anglais semble avoir des répercussions que même l’appropriation de l’écriture en langue autochtone ne peut empêcher.

C’est en tout cas une question qui mérite d’être posée : quelle est la place et le rôle de l’écriture dans la recherche d’un bilinguisme stable ? Certains affirment qu’il peut perdurer sans que l’écriture de la langue vernaculaire soit indispensable, puisque l’on se trouve effectivement dans une culture orale. Bien que l’écrit constitue un effort de revitalisation et confère une valeur identitaire importante dans certains cas, la tendance serait à la marginalisation de l’écrit dans l’attitude spontanée des locuteurs. Mais sa promotion ne permettrait-elle pas de rompre cette dépendance vis-à-vis de l’écriture systématique en langue dominante ? Sous certaines conditions, un point d’ancrage pourrait-il se créer au sein des structures communautaires afin de faciliter la transmission intergénérationnelle ? Car justement, elle concernerait par l’école et des cours d’alphabétisation pour adultes entre autres, plusieurs générations.

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Panneau de signalisation bilingue
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Il ne faut pas oublier l’importance de la tradition orale et de sa portée au niveau des pratiques sociales. A travers les liens familiaux, les événements et fêtes communautaires, ou encore les activités de chasse et de pêche, la langue traditionnelle comporte une charge affective et symbolique très forte dans l’esprit des Inuits. Instituer l’écrit reviendrait alors à remettre en cause les structures, les statuts et les personnes dans la manière traditionnelle de transmettre les connaissances et de nouer le lien social. Prise dans ce contexte, l’écriture ne jouerait effectivement qu’un rôle secondaire.

A l’inverse, son utilisation systématique ne ferait que précipiter les transformations internes des communautés sommées de s’adapter une fois encore à un nouvel environnement linguistique. Transformations pourtant nécessaires si elles veulent survivre culturellement, tant l’écriture peut aussi s’avérer un lieu de résistance et de création culturelle. Pour l’heure, même si l’introduction de l’écriture n’est pas récente puisque mise en place en dehors des institutions par les missionnaires, sa standardisation en syllabique et son enseignement manquent encore d’efficacité notamment par l’absence criante de matériel pédagogique. Résultat : plus de la moitié des jeunes générations ont avoué leur incapacité à écrire ou lire l’inuktitut.

Dans ces conditions, l’écriture risquerait de se cantonner à la préservation et à l’enregistrement culturel pour un public averti face aux nécessités pragmatiques de l’utilisation de l’anglais.

Michel Schlotter, INIST-CNRS

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