Enseignement scolaire et éducation traditionnelle chez les Inuits

Publié le 26.05.2011

Apprendre à lire et à écrire est une des fonctions essentielles de l’école que personne ne conteste. Mais pour les sociétés orales, comme celle des Inuits, l’introduction de l’éducation a posé quelques problèmes et soulève actuellement de nouveaux défis.

Fréderic Laugrand et Jarich Oosten présentent un numéro thématique de la revue Etudes Inuit sur les enjeux de « l’éducation et la transmission des savoirs inuit au Canada ».

Dans l’Arctique canadien, les écoles apparaissent avec les missions chrétiennes anglicanes et catholiques au XIXe siècle. Pour les missionnaires, l’instruction et l’éducation religieuse doivent promouvoir la christianisation et l’évangélisation. Cette scolarisation est cependant favorablement accueillie par les Inuits qui apprennent souvent à lire de façon autonome. Et, au début du XXe siècle, dans le sud Baffin, ils semblent même mieux instruits que les populations rurales canadiennes.

A partir des années 1950, les écoles missionnaires font place aux écoles résidentielles qui accompagnent la politique de sédentarisation. Mais très vite, le projet d’enseignement des écoles religieuses et celui défendu par le gouvernement fédéral entrent en concurrence. Faut-il par exemple tenir compte des valeurs inuites et du lien avec la famille pour préserver l’apprentissage des techniques cynégétiques (chasse, pêche, trappe), éléments que l’école ne prend pas en charge ? Même si les missionnaires ont leur part de responsabilité dans le processus d’assimilation, leurs motivations diffèrent. Visant essentiellement à créer des vocations et une élite autochtone, ils soulignent les risques de déculturation qu’engendre le projet de « canadianisation » du gouvernement fédéral. Les programmes en vigueur reprennent ainsi des standards d’éducation des autres provinces qui ne correspondent en rien à la culture inuite. Si dans un premier temps, ils étaient destinés à intégrer les élèves aux métiers du Grand Nord (maçonnerie, menuiserie etc.) avec une formation de base en anglais, par la suite, il s’agissait essentiellement d’occidentaliser les Inuits pour les incorporer à l’économie et au développement.

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Ecole élémentaire Nakasuk
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Ce n’est qu’après 1970, quand l’éducation sera décentralisée, que les contenus pédagogiques seront progressivement un peu plus adaptés avec notamment quelques efforts sur la langue. Mais cela ne s’est pas fait sans la mobilisation et l’intervention d’associations culturelles inuites, épaulées par des religieux qui se sont rendu compte des effets nocifs de la scolarisation sur le tissu social. Les revendications des organisations autochtones ont pris de l’ampleur en effet et leurs porte-paroles critiquent la politique assimilationniste. Ils défendent la pertinence des savoirs traditionnels et visent à un contrôle de l’éducation. La convention de la Baie James (1975) crée également un précédent pour les Inuits dans l’attribution de nouvelles prérogatives. Cependant, ce n’est qu’à partir des années 1990 que l’on peut « observer une évolution importante dans les mentalités et les pratiques », ainsi que toutes sortes d’initiatives de la part des enseignants. Depuis l’an 2000, une petite révolution a eu lieu au Nunavut. Un nouveau concept, l’Inuit qaujimajatuqangit (les savoirs toujours pertinents) est introduit dans les documents officiels. Présent également dans la nouvelle Loi sur l’éducation de 2008, il avalise légalement le processus de reconnaissance de la culture inuite entamé au sein des institutions. Avec le temps, les positions se sont adoucies et d’une manière générale les Inuits ont admis que l’éducation mise en place par le gouvernement était aussi une chance. Dorénavant, la problématique est de savoir comment concilier les valeurs éducatives des Inuits, l’oralité et les savoirs traditionnels, avec les exigences de la société moderne. Quels manuels scolaires en inuktitut, devenu enfin langue d’enseignement dans les premiers cycles, et quelle pédagogie adopter pour soutenir l’apprentissage ? A contrario, on a reconsidéré davantage la responsabilité communautaire ou celle des parents dans la transmission culturelle et l’héritage des valeurs.

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Chanteurs inuits - Etudiants du Nunavut Sivuniksavut
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Toutefois, les critiques envers l’éducation demeurent nombreuses. Faiblesse des programmes, déficit pédagogique, manque de moyens et financement insuffisant des programmes communautaires, cohérence des cursus, manque de formation des enseignants : autant de facteurs qui conduisent à l’échec scolaire et au décrochage des élèves, et provoquent l’inquiétude des parents qui s’interrogent sur la pertinence d’une éducation diplômée par rapport aux débouchés réels (les postes très qualifiés restant occupés par des non-Inuits). Inquiétude d’autant plus fondée que la place laissée aux anciens ne laisse que peu d’espace aux habiletés nécessaires et connaissances environnementales indispensables pour vivre en Arctique, sans oublier les craintes toujours légitimes de la perte de la langue et de la culture inuites. Si l’école est mieux acceptée, ce dont témoigne l’implication des parents dans les institutions scolaires, les Inuits estiment qu’elle interfère encore avec d’autres modes de transmission des savoirs. Pourtant, cela n’est-il pas dû justement à une différence fondamentale de conception de l’éducation et de l’individu ? Les Inuits, en effet, « privilégient l’observation à l’accumulation des savoirs, et valorisent l’autonomie de la personne. Ils délaissent ainsi la théorie au profit d’un apprentissage plus empirique axé sur la pratique ». Ce pragmatisme, qui tend à privilégier l’expérience et la participation des aînés, n’est pas toujours très bien admis par les hérauts de l’institution scolaire, institution qui a parfois creusé le fossé entre générations. Il reste donc encore à mettre en place un enseignement véritablement bilingue plus respectueux des valeurs et des traditions.

Michel Schlotter, INIST-CNRS

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