Fidélité des ourses polaires à leur tanière de mise bas

Publié le 07.04.2011

Les ourses polaires de la mer de Barents semblent utiliser les mêmes tanières de reproduction et d’hibernation, d’une année sur l’autre, et transmettre ce comportement à leurs filles.

Les tanières maternelles, creusées dans la neige, ont un rôle très important pour les ourses polaires (Ursus maritimus) car elles procurent un abri et une isolation thermique pour la mise bas et pour les nouveau-nés, tout en permettant à la mère d’hiberner.

Contrairement à d’autres espèces d’ours, seules les femelles gravides utilisent ces tanières d’hivernage, habituellement entre septembre et décembre. Les petits naissent entre mi-novembre et janvier. Les femelles restent dans la tanière jusqu’à ce que les petits aient deux mois au minimum et soient capables de supporter les conditions extérieures. En bordure de la mer de Barents, la plupart des ourses sortent de leurs tanières à la fin de l’hibernation, en mars ou début avril, puis les quittent fin avril.

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Ourse polaire et ses petits
Photo : Steve Amstrup-USFWS - Source : Wikimedia Commons Domaine public

Des études antérieures ont montré que la répartition spatiale des ourses polaires reflète une « tradition familiale » et que les mères apprennent l’orientation à leurs petits. Ces résultats permettent de penser que la fidélité au lieu de mise bas peut se transmettre de mère en fille. L’ADN des mitochondries est transmis par la mère, son analyse est donc une méthode adéquate pour étudier les lignées maternelles et ainsi évaluer le degré de parenté entre les individus et examiner la répartition spatiale de la population en fonction de cette parenté.

Dans cette étude, menée en mer de Barents, archipel du Svalbard, les chercheurs veulent évaluer le degré de fidélité des femelles à leur zone de tanière, vérifier la transmission de ce comportement à leurs filles et confirmer que des lignées d’ADN mitochondrial maternel, restreintes à chaque zone géographique de tanières, sont bien identifiées.

L’étude fait partie d’un projet à long terme, dirigé par l’Institut polaire norvégien. Des ours ont été capturés chaque année entre 1990 et 2008, au printemps et en été. Les animaux ont été immobilisés par tir d’une dose d’anesthésiant, depuis un hélicoptère. Ils ont été ensuite marqués individuellement à une oreille, tatoués sur la lèvre supérieure et une micropuce leur a été posée. Une prémolaire vestigiale [1] a été extraite pour déterminer l’âge des individus par comptage des stries de croissance. Un échantillon de sang, pour l’étude de l’ADN, a été collecté à partir de la veine fémorale et conservé à -20 °C jusqu’à l’analyse.

Pour les études statistiques concernant la fidélité, six aires de tanières ont été définies au Svalbard. Soixante-dix-huit femelles accompagnées de jeunes de l’année furent capturées près de leur tanière, tous les ans, entre le 28 mars et le 5 mai. Le degré de fidélité des femelles à leur tanière a été étudié à l’aide de la méthode de marquage-recapture. Seules les mères capturées avec des petits de l’année ont été prises en compte. La transmission de la fidélité entre mère et fille a été analysée en utilisant plusieurs approches :

  • la parenté a été recherchée en notant la présence, dans une même zone de reproduction, des mères et de leurs filles adultes, chacune avec des petits de l’année ;
  • des données de marquage-recapture de femelles de l’année capturées en compagnie de leur mère et recapturées plus tard, adultes avec leurs petits de l’année ;
  • des données d’ADN mitochondrial ont été analysées pour mettre en évidence les lignées maternelles localisées dans un espace délimité.

Les résultats de l’étude montrent un degré certain de fidélité des ourses à leur tanière. La transmission mère-fille de la même zone de tanière est vérifiée. Une structuration génétique locale existe bien, attestée par l’analyse de l’ADN.

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Oursons polaires
Photo : USFWS - Source : Wikimedia Commons - Domaine public

Les chercheurs constatent toutefois un chevauchement des lignées maternelles entre plusieurs aires de tanières, ce qui pourrait refléter l’influence des conditions climatiques sur la fidélité.

En effet, les ours dépendent de la glace marine qui leur permet d’atteindre les aires de reproduction habituelles. La réduction de cette glace, qui s’accentue avec le réchauffement climatique, pourrait empêcher les femelles de retrouver leur site de mise bas préféré. Les observations montrent qu’elles ont plus confiance dans les zones situées sur la terre ferme que sur la glace marine, par définition instable, pour établir leur tanière. La structure de la neige, la topographie et la stabilité du substrat sont des facteurs déterminants dans le choix de l’emplacement. De plus, les conditions favorables de glace marine permettant un accès aisé à la tanière au moment de la recherche du lieu d’hibernation ont une grande importance. La glace reliant les îles et les zones d’approvisionnement est également déterminante pour la survie de la mère et des petits, une fois sortis de leur abri.

Or, ces conditions sont très variables selon les années et peuvent forcer les ours à changer leur comportement. Les femelles peuvent être amenées à choisir un autre lieu de mise bas si elles ne peuvent pas rejoindre leur site préféré. Cette plasticité comportementale dépend aussi de la disponibilité spatiale et temporelle d’aires de remplacement. Les résultats de l’étude indiquent que dans l’impossibilité d’atteindre leur lieu de prédilection, les femelles choisissent d’autres aires pour mettre bas.

Diverses études ont identifié la diminution de la couverture en glace marine et sa praticabilité comme des facteurs pouvant causer un déclin dans les populations d’ours polaires. La variabilité trouvée dans la fidélité aux zones de reproduction reflète un comportement important pour faire face au changement climatique, au moins tant qu’il est possible pour les ourses de circuler entre les zones de prédation et des habitats adéquats pour la mise bas. L’évidence des changements récents de l’état de la glace marine donne toute son importance à la connaissance du comportement de recherche des tanières par les ourses polaires, clé de la compréhension de l’adaptation de ces animaux au changement climatique.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

[1]"L’évaluation de l’âge nécessite l’extraction d’une dent. C’est une prémolaire vestigiale et non fonctionnelle, pm1, de la mâchoire inférieure qui peut être utilisée. Son extraction sur des animaux endormis ne pose pas de problème." Voir la thèse vétérinaire, p. 60.

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