L’accès à l’eau courante et aux services d’assainissement dans la région arctique

Publié le 05.07.2016

En 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la résolution selon laquelle l’accès à l’eau potable et aux installations sanitaires était un droit humain fondamental et constituait une condition préalable essentielle à d’autres droits de l’homme. D’où la définition d’un des "objectifs de développement durable" de l’ONU : "Eau pure et hygiène : assurer la disponibilité et la gestion durable de l’eau et de l’assainissement pour tous." [1]

Les initiatives liées à cette résolution de l’ONU se sont centrées sur les régions du monde les plus déshéritées, et ont abouti à des améliorations notables.
Cependant, si les huit nations de l’Arctique sont toutes considérées comme développées, et ne bénéficient donc pas de ces actions, plusieurs d’entre elles sont confrontées à des défis considérables à cet égard, spécialement dans le cas de communautés rurales isolées. Or, dans le cas de grandes nations avec des populations arctiques relativement petites, de telles inégalités locales ou régionales peuvent passer inaperçues : les données au niveau national échouent à rendre compte de réalités locales disparates.

Historiquement, l’intérêt porté en santé publique à cette question a été suscité par la volonté de prévenir les maladies diarrhéiques dues à la contamination microbiologique de l’eau potable, cause de nombreuses épidémies.
Si aujourd’hui le problème de la qualité de l’eau reste toujours d’actualité, celui de l’accès à une quantité d’eau suffisante est également important pour la prévention des maladies dues au manque d’hygiène [2].

Dans les communautés arctiques et subarctiques, les foyers n’ayant pas d’eau courante ni d’installations sanitaires doivent aller chercher l’eau puis enlever les déchets humains dans des contenants plastiques communément appelés "seaux à miel" ("honey buckets") ; ce qui prend du temps et implique le contact avec des eaux usées, entraînant un risque de contamination de l’eau potable ou des surfaces du foyer. De plus, les efforts physiques exigés par le transport de l’eau et la capacité limitée de stockage à domicile ont pour résultat que des volumes d’eau très faibles sont disponibles pour un usage domestique.
Pour toutes ces raisons, l’eau est rationnée, avec une priorité donnée à la boisson et à la cuisine, aux dépens de l’hygiène corporelle et du nettoyage des surfaces de la maison.

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Toilettes
Photo : aitoff Domaine public - Licence Creative Commons

Ce genre de restriction d’accès à l’eau se rencontre souvent dans des foyers surpeuplés avec de nombreux jeunes enfants, conditions favorisant la transmission d’infections liées à l’eau contaminée et contribuant à expliquer les taux importants de maladies observés dans de nombreuses communautés autochtones.

Or cette problématique est actuellement peu documentée, et les données d’enquêtes sur les conditions de vie des populations arctiques et subarctiques, lorsqu’elles abordent ce thème de l’accès à l’eau, aboutissent à des estimations divergentes.
Certains éléments fournissent cependant des indications. Ainsi, les études sur les maladies infectieuses liées à l’eau, épidémiques, seraient associées à la très faible qualité de l’eau potable, avec une contamination considérable par des agents chimiques et biologiques, comme en Russie arctique et en Sibérie, par exemple.
Au contraire de ces maladies infectieuses, celles liées au manque d’hygiène, typiquement, ne sont pas rapportées ni étudiées. Cependant, plusieurs études ont montré qu’une amélioration de l’accès à l’eau et aux installations sanitaires s’accompagnait d’une réduction du risque de contracter de telles pathologies :

  • Ainsi, en Alaska rural, où l’eau potable est accessible dans la quasi-totalité des villages à travers des systèmes d’eau courante, les taux d’hospitalisation pour maladies diarrhéiques (associées à une mauvaise qualité de l’eau) sont comparables à ceux de l’ensemble des États-Unis. Cependant, les taux d’hospitalisation infantile pour infections des voies respiratoires inférieures sont cinq fois plus élevés du fait d’une quantité insuffisante d’eau saine, menant à son rationnement.
  • Selon une étude longitudinale de la transition dans quatre villages d’Alaska, du vieux système de l’eau transportée et des "seaux à miel" à celui de l’eau potable à domicile et des installations sanitaires, il a été observé une diminution significative des visites à la clinique pour diarrhées, maladie respiratoires et infections de la peau après la mise en place de l’eau courante.

Cependant ces études, si elles indiquent que le fardeau des maladies infectieuses liées à la qualité de l’eau ou au manque d’hygiène est plus important parmi les personnes n’ayant ni eau courante, ni installations sanitaires à domicile, n’apportent pas une vue complète des disparités en matière de santé associées à ces carences.
Seule une étude plus complète pourrait aider les planificateurs à établir des priorités dans les interventions à prévoir, telles que construction, accroissement des services de santé ou stratégies de prévention comme la fluoration de l’eau, l’éducation et la vaccination.

Un facteur aggravant vient cependant compliquer cette relation entre eau courante, installations sanitaires et état de santé : le rythme rapide du changement climatique affectant le Nord circumpolaire, qui risque fort d’avoir un impact négatif considérable sur la qualité et la quantité d’eau de source, la capacité à produire de l’eau potable traitée, les systèmes de distribution d’eau pour la communauté, la collecte, l’élimination et le traitement des déchets. D’autres études sont ainsi nécessaires afin de prendre la mesure de ces risques et d’y adapter en conséquence les infrastructures assurant l’eau courante et les installations sanitaires.
Le Conseil de l’Arctique [3] a un rôle fondamental à jouer à cet égard, dont un groupe de travail dédié au développement durable (SDWG [4]) a récemment mis en place un projet intitulé "Améliorer la santé à travers un accès sûr et abordable à l’eau domestique courante et aux égouts dans les communautés arctiques et subarctiques."

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Wikipédia

[2]Maladies dont les pratiques d’hygiène personnelle impliquant l’eau peuvent enrayer la transmission.

[3] "Forum intergouvernemental traitant des problématiques rencontrées par les gouvernements des États ayant une partie de leur territoire dans l’espace arctique et par les peuples autochtones de la région." Wikipedia. Les États membres actuels en sont le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Suède et la Russie.

[4]Sustainable Development Working Group

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