L’air que l’on respire à l’intérieur des bâtiments est-il plus sain au nord du cercle polaire boréal ?

Publié le 21.05.2015

En Arctique, région habitée la plus froide de notre planète, aucune recherche n’a porté jusqu’à présent sur la qualité de l’air intérieur des bâtiments, où vit pourtant la population la majeure partie du temps. Une première étude s’y intéresse et révèle des résultats inattendus.

Des scientifiques norvégiens, associés à des confrères italiens, ont évalué au cours de l’automne 2013 le niveau de pollution intérieure en différents lieux de la ville norvégienne de Tromsø, deuxième plus grande zone urbaine de l’Arctique – après la cité russe de Mourmansk –, située à plus de 300 km au nord du cercle polaire boréal.

JPEG - 164.4 ko
Nuit polaire sur Tromsø
Crédit photo : mariusz kluzniak
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Dans les sociétés modernes, les populations passent plus de 90% de leur temps dans des environnements clos. La nécessité d’une atmosphère non polluée se révèle donc impérieuse. La qualité de l’air intérieur influence en effet notre bien-être, et même notre santé. L’OMS (Organisation mondiale de la Santé) a calculé que la pollution de l’air intérieur avait été responsable en 2000 de plus de 1,5 million de morts et de 2,7% de la charge globale de morbidité [1], tandis que l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) évalue à 2,2 millions le nombre de personnes décédées chaque année prématurément. En outre, une étude récente a montré que la qualité de l’air intérieur dans les bureaux était cruciale pour la productivité des employés.

Selon des observations antérieures, les conditions climatiques d’une zone géographique et le mode de vie de ses habitants sont deux paramètres déterminants susceptibles d’affecter la qualité de l’air intérieur. Ainsi, si dans les pays du sud de l’Europe, les conditions de températures favorables autorisent les individus à vivre fenêtres ouvertes, assurant par conséquent un renouvellement suffisant de l’air, dans les pays d’Europe du Nord en revanche, l’exigence d’une efficacité énergétique élevée des bâtiments se traduit par des environnements intérieurs bien isolés mais dès lors peu ventilés et donc confinés. Pour les populations de l’Arctique, soumises aux longs et rudes hivers polaires et limitées, du fait des conditions extrêmes propres à ces latitudes, à des activités majoritairement intra-muros, le risque d’être exposé à de forts taux de polluants, en particulier ceux émis à l’intérieur des constructions, serait donc potentiellement plus élevé que pour les populations d’autres régions du monde, selon l’hypothèse avancée par les chercheurs (voir encadré).

Afin d’établir un premier diagnostic du niveau de contamination de l’air intérieur en Arctique, les chercheurs ont choisi Tromsø comme lieu d’étude. Considérée comme la capitale de l’Arctique, Tromsø abrite le plus grand nombre de vieilles maisons en bois du Nord de la Norvège (la plus ancienne d’entre elles datant de 1789). Or, le bois est un facteur de risque supplémentaire car il représente une source possible de polluants (voir encadré).

Les polluants ciblés dans cette étude sont les aérosols – particules en suspension dans l’air – et les composés organiques volatils, notamment les terpènes, les BTEX [2] et les méthylsiloxanes volatils. Toxiques et cancérigènes pour certains d’entre eux, précurseurs de polluants secondaires pour d’autres, les composés organiques volatils sont des contaminants atmosphériques habituels des environnements intérieurs. L’appellation « composés organiques volatils » regroupe une large gamme de composés chimiques d’origine naturelle ou anthropique, ces derniers étant émis lors de l’utilisation de quantité de produits domestiques (produits d’entretien, articles d’hygiène corporelle, matériaux de construction ou d’ameublement, équipements domestiques ou professionnels comme les imprimantes, etc.), par la combustion de bougies, d’encens ou de tabac, par des solvants industriels ou bien encore par les hydrocarbures au travers notamment des gaz d’échappement…

JPEG - 111.3 ko
Maison en bois à Tromsø
Crédit photo : hugovk
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

A Tromsø, ces deux types de polluants ont été mesurés dans divers espaces professionnels et différentes pièces d’habitation, ainsi qu’à l’intérieur d’une voiture stationnant dans un garage, moteur tournant. Contrairement à ce qui était attendu, la qualité de l’air intérieur se révèle globalement bonne pour ce qui est des composés organiques volatils, comparée à celle observée en d’autres lieux géographiques. Les concentrations en composés organiques volatils sont plus élevées dans les environnements domestiques (la somme totale étant comprise entre 106 et 584 µg.m-3, ce qui correspond à un niveau de qualité jugé de très bon à satisfaisant, selon les recommandations en la matière) par rapport aux divers environnements professionnels échantillonnés, les terpènes (en particulier le limonène) étant la classe de composés la plus abondante. Certains composés organiques volatils, tels que le naphtalène par exemple, sont détectés systématiquement. Quant aux aérosols, les niveaux sont en revanche conséquents, aussi bien pour les particules fines que grosses, et dépassent même parfois les normes proposées par les réglementations et recommandations existantes. L’exposition aux aérosols est plus importante sur les différents lieux de travail étudiés, à l’exception toutefois des bureaux, que dans les maisons.

Si cette étude a permis de dresser un premier bilan de l’état de la pollution intérieure en Arctique et de révéler un certain nombre de sources de pollution, elle nécessiterait d’être poursuivie et élargie à d’autres types de polluants ou à d’autres types d’investigation, telles que des recherches épidémiologiques visant à établir le lien entre qualité de l’air intérieur et certaines maladies majeures.

Facteurs de risque de pollution intérieure des bâtiments en Arctique

L’hypothèse de travail des chercheurs est que le risque d’être exposé à de fortes concentrations de polluants – en particulier ceux trouvant habituellement leur source dans les bâtiments – est le plus élevé pour les populations de l’Arctique. Plusieurs points expliquent ce postulat de départ :

  • Les températures extérieures, basses en toutes saisons, nécessitent de chauffer les espaces intérieurs, ce qui favoriserait ainsi l’évaporation de produits chimiques et accroîtrait le taux d’émission de polluants provenant des matériaux de construction et des produits ménagers. Les polluants émis persistent par ailleurs plus longtemps, du fait de la ventilation réduite que nécessitent les économies d’énergie ;
  • Dans de nombreuses maisons, le mode de chauffage, assuré exclusivement par des cheminées, est associé à plusieurs contaminants intérieurs ;
  • Plusieurs maisons sont en construction bois et 90% d’entre elles ont plus de dix ans : d’où un risque élevé d’émission de formaldéhyde, polluant toxique, cancérigène, reprotoxique (toxique pour la reproduction) et génotoxique (capacité à endommager l’ADN pouvant conduire à des mutations génétiques), répandu dans de nombreux produits d’usage courant et fréquemment présent dans les habitations ;
  • Les maisons sous ces latitudes sont soumises à des conditions météorologiques extrêmes (présence notamment d’un manteau neigeux six mois par an) et nécessitent dès lors des réparations fréquentes. Ces travaux de rénovation, selon leur nature (emploi de peintures ou de laques par exemple, remplacement d’éléments d’ameublement, etc.) peuvent être à l’origine de l’émission de substances chimiques nocives ;
  • Dans ces régions, l’équipement des véhicules avec des pneus à clous et l’emploi de sable noir, permettant de garantir la sécurité du trafic sur des routes verglacées, augmentent le taux de poussières dans l’air, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des bâtiments. Polluants en eux-mêmes, ces aérosols sont en outre porteurs de contaminants intérieurs tels que des retardateurs de flamme ou des composés perfluorés.

Camille de Salabert, INIST-CNRS

[1]La charge de morbidité quantifie la mortalité ou la morbidité due à une pathologie donnée ou à un facteur de risque.

[2]BTEX : sigle qui regroupe quatre hydrocarbures aromatiques monocycliques, à savoir le benzène et trois composés au noyau benzénique que sont le toluène, l’éthylbenzène et le xylène.

Situer cette recherche