L’événement de l’année dans une communauté inuite de l’Arctique canadien

Publié le 08.08.2007

Contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, le sexe ne détermine pas systématiquement le rôle joué par les hommes et les femmes dans les communautés inuites. L’observation attentive de l’une de ces communautés durant un tournoi de pêche tend à nous le prouver, tout comme elle nous montre la façon dont les Inuits perçoivent le monde qui les entoure.

Quel sujet est sur les lèvres de tous les membres d’une communauté inuite de l’Arctique Canadien dès qu’approche le printemps ? A quel grand événement se prépare chaque famille avec enthousiasme ?

Il s’agit du grand tournoi annuel de pêche, auquel s’est intéressée Kerrie Ann Shannon, un chercheur américain de l’université de Fairbanks, en Alaska.

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Pêcheurs lors du concours (on aperçoit la perceuse qui permet de creuser des trous dans la glace)
Crédits : Crédit photo : Kerrie Ann Shannon, University of Alaska Fairbanks, Department of Anthropology

Ce tournoi dure cinq jours consécutifs et récompense le pêcheur qui a attrapé le poisson le plus long, ou encore celui qui en a pêché le plus grand nombre. Les prix peuvent correspondre, par exemple, à des sommes d’argent plus ou moins importantes, ou bien à un billet d’avion pour le sud du Canada.

Or, un examen de ce type d’activité nous en apprend beaucoup sur les Inuits. Jusqu’à présent, on s’est beaucoup intéressé à la chasse pour comprendre les communautés inuites. Tandis que les hommes chassent l’ours polaire, le phoque, ou encore le caribou, les femmes préparent la viande et travaillent la peau des animaux que les hommes ramènent. Cette complémentarité ne se retrouve pas dans la pêche : hommes et femmes de tous âges exercent cette activité. Ce qui prouve que, dans les communautés inuites, toutes les activités qui permettent l’acquisition de moyens de subsistance ne sont pas nécessairement organisées selon le sexe.

Ainsi, toute la communauté ou presque participe au grand concours de pêche. La veille, les Inuits partent en famille vers le lac gelé où l’événement aura lieu, pour un voyage d’environ sept heures à travers la toundra. Les familles se joignent les unes aux autres et partagent thé et sandwichs durant les pauses. Une fois arrivées au lac, elles installent leur campement.

Le lendemain, les participants pêchent le plus longtemps possible, de 7 ou 8h du matin jusqu’au crépuscule, et parfois sans s’arrêter. Durant les cinq jours du tournoi, ils ne rentrent dans leur tente ou leur cabane que pour manger et dormir.

Afin de pouvoir pêcher, les pêcheurs doivent creuser un trou dans la glace à l’aide d’une perceuse spéciale. Ils peuvent aussi utiliser les trous faits par d’autres, car chacun n’a de droit sur celui qu’il a percé que le temps qu’il l’occupe.

Il ne faut pas croire que le pêcheur inuit s’assoit et attend que « ça morde ». Au contraire, il sait se montrer patient, mais il est aussi très mobile. S’il ne fait aucune prise, il change très vite d’endroit. La réactivité est l’une des qualités primordiales chez le pêcheur inuit. Tout comme sa capacité à prévoir le mouvement des poissons. D’ailleurs, être attentif à ce qui l’entoure, savoir s’adapter et saisir les opportunités sont des qualités primordiales pour les peuples de chasseurs-cueilleurs tels que les Inuits. Ce type de caractéristiques est favorisé par le fait que les Inuits vivent dans un monde où tout change en permanence.

Ainsi, les Inuits savent prendre des décisions très rapidement, ils sont « toujours prêts ». Aussi, quand l’un des leurs a beaucoup de prises, les participants s’empressent de creuser la glace aussi près que possible du pêcheur chanceux. Et lorsqu’ils prennent un poisson, ils retirent avec adresse l’hameçon et le replongent à une vitesse telle que l’un d’eux a pu sortir 20 poissons de l’eau en moins de 15 minutes !

A imaginer une communauté inuite s’agitant sur la surface gelée d’un lac pour le grand tournoi de pêche, on comprend qu’il convient de rompre avec la vision classique de l’Inuit luttant contre son milieu. Il semblerait en effet qu’il s’agisse non pas d’une lutte, mais d’une interaction.

Estelle Carciofi, INIST-CNRS

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