L’insécurité alimentaire chez les enfants du Groenland

Publié le 13.01.2014

On parle d’insécurité alimentaire lorsque des personnes n’ont pas un accès adéquat, sur le plan physique, social ou économique, à une nourriture qui "satisfasse leurs besoins nutritifs et leurs préférences alimentaires pour une vie active et saine".

Associée à de nombreux effets nocifs sur le plan du développement, de la santé et des performances scolaires, ainsi qu’à des troubles du comportement et autres difficultés d’ordre psychosocial, l’insécurité alimentaire chez l’enfant est un problème préoccupant de santé publique.

Une grande enquête internationale, HBSC (Health Behaviour in School-aged Children [1]), recueille tous les quatre ans des données sur la santé et les comportements de santé dans plus de quarante pays et régions en Europe, Amérique du Nord et Israël.
En 2001/2002, un item a été rajouté au formulaire d’enquête, afin de pallier l’absence de mesure pour les statuts socio-économiques les plus modestes : "Certains jeunes gens vont à l’école ou au lit en ayant faim parce qu’il n’y a pas assez de nourriture à la maison. Avec quelle fréquence cela vous arrive-t-il ?" (avec les options de réponse : "Toujours", "Souvent", "Parfois", "Jamais").
C’est à partir des réponses à cet item pour la partie de l’étude concernant son territoire qu’en 2004 le gouvernement du Groenland (province autonome du Danemark) a publié un rapport sur l’alimentation et la politique alimentaire.
Pour la première fois, des données épidémiologiques ont mis en évidence la réalité de l’insécurité alimentaire parmi les enfants groenlandais : 11% d’entre eux, âgés de 11 à 17 ans, disaient avoir "souvent" ou "toujours" faim en allant à l’école ou au lit.

Jusqu’à maintenant, cet item est le seul outil mis en œuvre pour aborder ce problème. Afin de s’assurer de sa validité, les auteurs de l’article ici présenté ont procédé à une revue de questions, en comparant ces résultats avec ceux obtenus dans d’autres pays occidentaux et pour d’autres populations arctiques :

  • soit au moyen du même outil dans diverses régions ;
  • soit par le recoupement des résultats obtenus pour une région donnée au moyen de différents procédés.

Ce travail de synthèse a ainsi permis de dégager trois types majeurs de problèmes de sécurité alimentaire affectant les Inuits dans toute la région arctique :

1) L’occidentalisation du régime alimentaire est un phénomène commun à l’ensemble des populations arctiques, ainsi qu’à d’autres groupes humains qui ont connu une transition sociale rapide.
Si l’alimentation traditionnelle inuite était principalement basée sur les mammifères marins, les oiseaux, poissons et animaux locaux, la mondialisation a vu un recul notable de leur consommation, au profit de produits importés (sucre, aliments transformés, fruits et légumes). Actuellement, ceux-ci fournissent 75 à 80% de l’énergie consommée par les adultes groenlandais.

JPEG - 116.1 ko
Chasseurs de phoques au Groenland
Photo : curieuxvoyageurs Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Aucune information n’existe en ce qui concerne les enfants mais, dans toute la région arctique, ceux-ci, et plus généralement les jeunes gens, consomment moins d’aliments traditionnels que leurs aînés.

2) La contamination du fait de la pollution vient compliquer les données du problème, dans la mesure où, en tant que prédateurs supérieurs de la chaîne alimentaire, les Inuits consommant des mammifères marins, base du régime traditionnel, courent donc des risques importants de bio-accumulation de substances toxiques.

3) Le déséquilibre alimentaire est également lié à certains facteurs économiques et sociodémographiques : avoir des repas réguliers n’est pas une tradition chez les Inuits, et il a été découvert que ceux-ci, ainsi que d’autres populations nordiques isolées, risquaient davantage d’avoir des régimes alimentaires peu équilibrés.
Globalement, les enfants groenlandais dans les villages consomment plus d’aliments traditionnels que les enfants des villes, mais également davantage de sucre et moins de fruits. Une plus grande diversité de nourriture importée est disponible dans les villes que dans les régions isolées, et ce à des prix plus bas. De plus, dans ces dernières, les tarifs de nombreux aliments de base sont élevés, au regard des ressources économiques de bien des familles inuites.

La relation entre consommation de nourriture traditionnelle, insécurité alimentaire, pauvreté et facteurs sociodémographiques est donc complexe : au Groenland comme au Canada, l’insécurité alimentaire se rencontre d’abord dans des endroits isolés, chez des personnes de niveau d’instruction et de position socio-économique modestes. Elle est liée à une consommation plus importante d’aliments locaux, mais également de produits importés à faible valeur nutritive (amuse-gueules, sodas...).

Les politiques publiques adoptées face à cette question varient beaucoup selon les différents États arctiques. Au Groenland, l’accès à des aliments de base sains est considéré comme relevant de la responsabilité du gouvernement, qui rend ceux-ci disponibles dans les régions isolées à travers des magasins publics, pour des tarifs abordables, comparables à ceux des villes.
Pour les enfants, le gouvernement a offert aux municipalités de partager les coûts financiers afin de leur offrir un repas quotidien dans les écoles publiques.

D’autres études devraient être entreprises, à l’aide de l’item HBSC cité plus haut, afin d’affiner les résultats obtenus jusque-là et renforcer l’efficacité de l’action publique à ce sujet.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]Comportement de Santé chez les Enfants d’Âge Scolaire.