L’océan Arctique : physiographie, circulation océanique, évolution de la banquise, intérêts géostratégiques et perspectives environnementales

Publié le 02.03.2016

Ce dossier retrace un certain nombre de généralités concernant l’océan Arctique, sur des considérations à la fois géomorphologiques (structure, bathymétrie), océanographiques (courants marins et circulation océanique), climatologiques et glaciologiques (glaces de mer et évolution de la banquise sous l’effet du réchauffement planétaire), ainsi que géopolitiques et environnementales (pollution, devenir et impact du trafic maritime et de l’exploitation des ressources naturelles) [1].

Centré sur le pôle Nord géographique, l’océan Arctique ou océan glacial Arctique, recouvert en grande partie par la banquise, est un bassin océanique entouré de masses continentales qui constitue l’essentiel de la région arctique proprement dite, à la différence de l’Antarctique, qui lui, correspond à un continent à part entière, baigné par l’océan Austral.

 Physiographie :

Avec une superficie d’environ 14 millions de kilomètres carrés, l’océan Arctique représente le plus petit océan de la planète. Il est aussi parmi ceux ayant été les moins explorés du fait qu’il est (ou était...) recouvert de glace durant une majeure partie de l’année, en même temps qu’il y règne des conditions météorologiques particulièrement difficiles. Il se compose d’une part du bassin océanique arctique et d’autre part de mers annexes, en général

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Topographie et bathymétrie de la région arctique
Source : Hugo Ahlenius, UNEP/GRID-Arendal

peu profondes, qui en sont des dépendances et qui correspondent plus précisément à l’ensemble des mers bordières localisées en majorité au nord du cercle polaire, par-delà les côtes septentrionales de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique du Nord. Selon l’Organisation hydrographique internationale, il s’agit d’ouest en est de la mer du Groenland, de la mer de Norvège (mers scandinaves qui toutes deux sont considérées comme devant être rattachées à l’océan Arctique et non à la région tout à fait septentrionale de l’Atlantique Nord), de la mer de Barents, de la mer Blanche, de la mer de Kara, de la mer de Laptev (ou des Laptev), de la mer de Sibérie orientale, de la mer des Tchouktches, de la mer de Beaufort, des Passages du Nord-Ouest, de la mer ou baie de Baffin et du détroit de Davis, du détroit et de la baie d’Hudson (pourtant situés en dehors de la zone circumpolaire), de la mer de Lincoln et enfin de la mer de Wandel, connue aussi sous le nom de mer de McKinley et située au nord-est du Groenland.

Sur le plan bathymétrique, la profondeur moyenne de l’océan Arctique est d’environ 1 000 mètres mais localement, les fonds marins atteignent plus de 5 000 mètres (de l’ordre de 5 500 mètres au niveau de la dorsale de Gakkel notamment). Le bassin océanique arctique apparaît constitué de deux bassins principaux, eurasien et amérasien, séparés par la dorsale ou chaîne de Lomonossov dont le tracé relie sur plus de

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Carte bathymétrique des fonds marins de l’Arctique
Bathymétrie (indiquée en mètres) et dénomination des principaux bassins, dorsales et plateformes continentales. Les profondeurs les plus importantes concernent le bassin Eurasien et peuvent dépasser 5 000 mètres au droit de la dorsale océanique de Gakkel.
Source : d’après le fonds cartographique de l’IBCAO (International Bathymetric Chart of the Arctic Ocean]

1 800 kilomètres le Nord du Groenland aux îles de Nouvelle-Sibérie, en passant à proximité du pôle géographique. Cette structure correspond davantage à un fragment continental effondré et non à une dorsale océanique véritable au droit de laquelle se serait formée ou se formerait encore de la croûte océanique. D’une largeur de plusieurs dizaines de kilomètres, elle culmine à une altitude de 3 700 mètres au-dessus du fond marin et la profondeur minimale à son sommet est de l’ordre de 950 mètres. Ayant fait l’objet de diverses campagnes océanographiques, c’est surtout le sous-marin américain Hawkbill qui permit en 1999 d’en préciser la cartographie [2] et de mettre en évidence une forte érosion de ses crêtes, prouvant qu’il a dû exister par le passé des périodes où une importante calotte polaire recouvrait l’ensemble du bassin arctique, en l’occurrence durant l’une ou l’autre des grandes glaciations du Plio-Quaternaire. Le bassin eurasien (ou eurasiatique) est lui-même subdivisé en deux "sous-bassins", d’Amundsen et de Nansen, séparés par la dorsale de Gakkel, dont l’activité sismique [3] et les manifestations hydrothermales laissent supposer qu’elle pourrait matérialiser le prolongement vers le nord de la dorsale océanique médio-atlantique. Le bassin amérasien est subdivisé lui aussi en deux sous-bassins, bassin de Marakov et bassin canadien, séparés par la chaîne Mendeleïev ou chaîne Alpha (du côté canadien), asismique. Au nord de l’Eurasie, un vaste plateau continental occupé par des mers bordières peu profondes (de la mer de Barents à la mer des Tchouktches) s’étend jusqu’à environ 1 300 km des côtes, d’où émergent les îles de l’archipel du Svalbard, de Nouvelle-Zemble, de la Terre du Nord ou encore de l’archipel de Nouvelle-Sibérie [4]. A l’opposé, la multitude d’îles de l’archipel arctique canadien sont séparées par un réseau de chenaux étroits et profonds, surcreusés par l’érosion glaciaire.

 Circulation océanique :

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La circulation océanique au niveau des mers scandinaves et des bassins subpolaires
Tracés des courants profonds (courbes en pointillés) et de surface (courbes continues) de l’Atlantique Nord, des mers scandinaves (d’Islande, de Norvège et du Groenland) et des mers du Labrador et de Baffin. Les couleurs donnent une indication approximative des températures.
Source : R. Curry and C. Mauritzen (2005) sur ResearchGate (accès libre)

Enserré presque entièrement par les deux continents américain et eurasiatique, l’océan Arctique ne communique principalement avec les océans Atlantique et Pacifique que par les détroits de Fram (qui sépare le Groenland du Svalbard) et de Béring (situé entre l’Alaska et la Sibérie orientale). Ce dernier constituant un seuil profond tout au plus d’une cinquantaine de mètres, il n’autorise pas d’échanges importants, au contraire du premier dont la profondeur atteint près de 700 mètres, permettant des transferts de masses d’eau assez considérables avec la mer du Groenland, la circulation entre l’Atlantique et le bassin arctique intervenant également au travers de la mer de Barents. De ce fait, le flux d’origine pacifique n’excède pas 20 % des eaux arctiques, alors que la composante d’origine atlantique est nettement plus importante. Elle représenterait à elle seule environ 7,5 millions de mètres cubes par seconde, sachant que l’équivalent en sort de façon synchrone mais en empruntant d’autres chemins. Cette eau de l’Atlantique n’est pas la seule à entrer dans le bassin arctique étant donné les apports d’eau douce en provenance notamment des rivières débouchant au niveau des mers bordières, de la fonte des neiges et des glaces continentales, ainsi que des précipitations atmosphériques. Il en sort autant là encore, sous forme liquide ou solide (par l’intermédiaire d’icebergs notamment), essentiellement au niveau des détroits de Fram et de Davis. Par conséquent, les eaux du bassin arctique sont en permanence renouvelées, l’eau y entrant étant salée, celle qui en ressort l’étant un peu moins du fait de la dilution engendrée par les flux en eau douce.

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Principaux courants marins (profonds et de surface) au sein de l’océan Arctique
Les flèches larges (en violet) traduisent la circulation profonde, les traits plus fins (en bleu) les courants de surface, dont la dérive transpolaire et le courant du Groenland oriental.
Source : SCEREN-CRDP Acad. Paris (d’après Jean-Louis Etienne)

Ainsi, sur le plan de la circulation océanique, l’océan Arctique constitue en quelque sorte le "cul de sac" de l’Atlantique dont il représenterait le prolongement vers le nord. La vaste ouverture existant entre le Groenland et le Spitzberg (île la plus grande de l’archipel du Svalbard) forme le principal couloir de communication, siège d’échanges de masses d’eau intenses tant en surface qu’en profondeur. Si l’eau pénètre effectivement mais faiblement par le détroit de Béring (poussée par le courant giratoire de la mer de Béring), du côté de l’Atlantique en revanche, la branche du puissant courant nord atlantique [5], qui longe les côtes de Norvège, permet des entrées d’eau conséquentes. Les sorties se font principalement en profondeur, via la mer de Norvège, mais aussi en surface par le biais des courants du Groenland (courant de la côte est du Groenland dit courant du Groenland oriental) et du Labrador (lui-même étant alimenté, du moins pour partie, par le courant du Groenland occidental [6]), alors que pratiquement rien ne ressort du côté pacifique, au niveau du détroit de Béring. L’essentiel des eaux venues de l’Atlantique finit donc par y retourner et ce brassage génère des échanges de chaleur intervenant dans le contrôle du climat de l’hémisphère Nord, l’océan Arctique jouant manifestement un rôle majeur dans la circulation générale océanique.

Dans le détail, les eaux atlantiques, plus salées et donc plus denses mais cependant moins froides, plongent sous les eaux polaires du bassin arctique. Ces eaux entrantes pénètrent sous deux formes : (1) une couche moyenne (jusqu’à un maximum d’environ 1 000 mètres de profondeur), relativement chaude (entre 0° C et 1° C) et de salinité élevée (supérieure à 35 pour mille), dont les eaux longent initialement le talus eurasiatique et se retrouvent plus ou moins piégées dans des bassins successifs avant de ressortir, du moins en partie, vers la mer du Groenland et le bassin scandinave, en empruntant le sillon ou fosse de la Lena dont la profondeur peut dépasser 3 000 mètres, structure séparant la vaste cuvette océanique arctique du bassin scandinave qui s’étend entre le Svalbard et la Norvège d’un côté et le Groenland et l’Islande de l’autre ; (2) une couche profonde, moyennement salée mais légèrement plus froide, originaire de la mer de Norvège, dont les eaux sont piégées par la chaîne de Lomonossov qu’elles ne peuvent franchir qu’épisodiquement. De manière schématique s’observe ainsi une stratification de l’océan, une couche superficielle relativement peu salée du fait des apports environnants en eau douce mais dont la température tend à demeurer négative, recouvre une couche intermédiaire plus chaude et plus salée. Puis circule une couche d’eau profonde atteignant les fonds marins, légèrement moins salée mais plus froide.

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Circulation océanique en Arctique
Grands traits de la circulation océanique arctique : eaux entrantes originaires de l’Atlantique (en rouge) et eaux polaires plus froides qui en ressortent (en bleu).
Source : Jack Cook, WHOI (Woods Hole Oceanographic Institute)

Ces mouvements d’eau génèrent des courants marins, tant en surface qu’en profondeur, certains étant descendants (downwelling), d’autres ascendants (upwelling), sachant que la circulation de masses d’eau obéit à quelques règles simples qui font que plus une eau est froide, plus elle est dense et plus elle aura tendance à plonger. De même que plus une eau est salée, plus elle sera dense elle aussi. Des eaux plus douces que l’eau ambiante auront par contre tendance à s’étaler en surface et seront susceptibles de se déplacer en étant poussées par les vents, ce qui pourra créer un appel d’eau à l’origine de remontées d’eaux profondes. La force de Coriolis, due à la rotation de la Terre, peut elle aussi intervenir en déviant leur trajectoire vers la droite (du fait que nous nous trouvons dans l’hémisphère Nord). La combinaison de ces multiples paramètres contribue ainsi aux déplacements des masses d’eau mais les courants marins pourront localement être perturbés et présenter de nombreuses branches et des tourbillons, fonction notamment des particularités du relief sous-marin. Les variations d’épaisseur de la glace de mer participent également à alimenter le moteur de cette circulation océanique arctique du fait que le sel expulsé par la glace en formation conduit à une hausse de la salinité des eaux de surface environnantes, dont l’augmentation de densité entraîne leur plongement vers les profondeurs, contribuant au courant froid et profond, tout en créant un appel en surface vis-à-vis des eaux atlantiques sous-jacentes. Ces dernières sont à l’origine d’un apport de chaleur important et régulent ainsi l’équilibre thermique de l’océan Arctique dont on conçoit qu’il puisse être modifié dans le contexte du changement climatique en cours.

 Climatologie et glaces de mer :

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L’isotherme à 10° C au mois de juillet, définissant la région arctique d’un point de vue climatique
Une autre définition de l’Arctique (incluant la mer de Béring), reposant sur des données climatiques et environnementales : la courbe isotherme des 10° C atteints au mois de juillet (tracé en rouge), qui au niveau des terres marque aussi la limite au-delà de laquelle ne peuvent plus pousser les arbres (ne subsiste que la toundra).
Source : Wikimedia Commons
Domaine public

L’océan Arctique est recouvert de glace de mer sur une superficie très importante, constituant la banquise [7] (ou pack) dont la formation est gouvernée par la présence d’une couche d’eau superficielle où la salinité, en particulier sur ses bordures, peut descendre au-dessous de 20 pour mille, en raison notamment du débit des grands fleuves environnants et de leurs apports conséquents en eau douce. Cette couche superficielle présente de surcroît une relative stabilité verticale dans la mesure où elle est séparée de la couche moyenne plus chaude sous-jacente par un halocline (niveau où la salinité et donc la densité croît rapidement avec la profondeur), s’opposant à tout mouvement important de descente au-delà d’une profondeur pouvant atteindre une centaine de mètres. Du fait de son extension, la banquise joue un rôle important sur le plan climatique, bien qu’elle n’exerce pas sur les masses d’air un pouvoir réfrigérant aussi élevé que celui de l’inlandsis antarctique. D’un point de vue bilan thermique, la déperdition de chaleur (à 90 % par la banquise elle-même sous forme d’émissions à grande longueur d’onde) est contrebalancée par un apport atmosphérique et surtout océanique, de sorte que si la banquise n’existait pas (ou si elle venait à disparaître entièrement), le refroidissement serait moindre, d’autant que le rayonnement provenant de l’océan serait d’une relativement faible influence en raison de l’ennuagement de l’atmosphère devenu permanent (la chaleur extraite à la surface de l’eau tend à être retenue sous le couvert nuageux et l’atmosphère à ce niveau ne se refroidit ainsi que plus lentement). De fait, la banquise constitue un élément déterminant vis-à-vis de l’équilibre climatique de la région bien que le froid hivernal ne soit pour autant excessif, comme en témoignent les phénomènes glaciaires qui somme toute demeurent limités : faible importance des inlandsis (hormis la calotte glaciaire recouvrant le Groenland, mais son origine est tout autre, s’agissant de glaces continentales), minceur de la banquise et icebergs relativement peu nombreux, hormis ceux en provenance du Groenland, abondants en baie de Baffin où ils sont issus de glaciers émissaires de la côte ouest et surtout nord-ouest de l’île [8]. D’autres glaciers interviennent dans le vêlage d’icebergs sur la côte est où ceux-ci drainent une part importante de l’inlandsis [9], la fonte de ce dernier provoquée par le réchauffement pouvant avoir une influence significative dans l’élévation du niveau des mers [10]. Il en résulte que l’Arctique constitue une zone particulièrement sensible face au changement planétaire, le climat de la région ayant en particulier tendance à se réchauffer deux fois plus rapidement comparé à celui du reste du globe.

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Fissures et enchevêtrement de blocs de glace
Crédit photo : Patrick Kelley, U.S. Geological Survey
Domaine public

Il y a encore quelques décennies, la banquise permanente couvrait la plus grande partie d’une vaste calotte, légèrement excentrée vers l’Amérique, sur une superficie qui à la fin de l’été dépassait six millions de kilomètres carrés. Correspondant aux zones les plus froides, avec des moyennes de température qui restent inférieures à 0° C en été, la banquise ne reçoit que de faibles précipitations annuelles (vents secs d’origine continentale en hiver et air plus humide en été mais stabilisé à sa base par refroidissement [11], d’où une neige peu abondante soumise à des rafales en hiver qui n’ont cependant pas l’intensité des blizzards de l’Antarctique). Cette banquise qui ne fond que partiellement en été est ainsi constituée d’une glace ancienne, vieille de plusieurs années, épaisse de 2 à 3 mètres en été et de 3 à 4 mètres en hiver. La perte superficielle (essentiellement par fusion) étant bien supérieure aux apports atmosphériques neigeux, cette banquise permanente connaît un renouvellement lent, par regel en été des eaux de fonte infiltrées, par accrétion basale en hiver depuis l’eau de mer superficielle (glace de mer précipitant à partir des eaux de surface qui sont de salinité relativement faible). Elle est formée d’une glace solide, cependant affectée de fissures induites par les mouvements différentiels de la dérive de l’ensemble qui subit une rotation cyclonique dont la vitesse varie de 1 à 2 kilomètres par jour, due à la dérive des eaux portantes (dérive transpolaire), tout en étant sous la dépendance des vents. Rares à proximité du pôle, ces fractures sont surtout présentes sur les bordures de la banquise où elles sont à l’origine de fréquentes compressions et collisions de blocs de glace qui engendrent un relief chaotique fait de crêtes et de murailles entrecoupées de crevasses.

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Chasseurs de phoques au Groenland
Crédit photo : curieuxvoyageurs
Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Les marges littorales de l’océan connaissent en revanche un climat perturbé, caractérisé par d’abondantes précipitations en été, de fréquentes tempêtes et des écarts brutaux de température. De fait, les côtes montrent des aspects contrastés selon les saisons et sont bordées en hiver par une banquette de glace littorale. Plus au large, la banquise côtière, constituée d’un mince dallage de glace d’une épaisseur de 1 à 2 mètres, apparaît dès l’automne aux dépens d’une eau littorale de faible salinité (au-dessous de 25 pour mille). Elle s’étend depuis la banquette longeant la côte jusqu’à des secteurs où la profondeur est inférieure à une vingtaine de mètres, bloquant ainsi les fjords groenlandais, une partie des chenaux de l’archipel canadien, ainsi que la plateforme sibérienne (sur une largeur atteignant 500 kilomètres en mer de Laptev). A la différence de la banquise permanente, cette banquise côtière reste fixe car ancrée au niveau des rivages et des îles, de sorte que sa surface demeure remarquablement lisse (hormis le fait qu’elle puisse emprisonner çà et là des icebergs venus s’échouer, sur les côtes du Groenland en particulier). La marée lui transmet cependant une oscillation qui entraîne l’apparition de crevasses pouvant localement la séparer de la banquette littorale en créant des trous d’eau qui permettent aux peuplades indigènes (Inuits en particulier) de venir chasser le phoque ou le morse [12]. Elle disparaît en été avec le réchauffement des eaux côtières et la fonte des neiges et des glaces continentales.

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Sous-marin américain faisant surface au nord de l’Alaska
Le sous-marin nucléaire d’attaque USS Hampton en 2014, lors d’une remontée au travers des glaces peu épaisses de la banquise.
Crédit photo : Chris Oxley / National Snow and Ice Data Center
Certains droits réservés : NSIDC - Use and copyright

Entre banquise côtière et banquise permanente, les eaux sont couvertes par des glaces dérivantes, constituées en hiver de fragments anciens ayant résisté à la fonte, réamalgamés par de la glace nouvelle. En été, ce pack se fragmente en vastes champs de glaces flottantes et en floes, radeaux dont la longueur peut atteindre de 1 à 10 kilomètres et qui finissent généralement par disparaître entièrement ou presque par fusion ou dérive. Au large de l’Eurasie et de l’Alaska, cette banquise dérivante concerne davantage des régions de plateforme où les courants de marées sont importants. En plus des vents, ces derniers agissent sur les déplacements et la densité du pack dont l’extension varie d’une année sur l’autre, bien que se retrouvant en fin de saison cantonné à de très hautes latitudes. Moins étendu mais plus dense au large du Canada, il est entraîné loin vers le Sud par les courants de décharge dont le plus spectaculaire est probablement celui de l’est du Groenland (courant du Groenland oriental qui représente la branche sud de la dérive transpolaire et emprunte le détroit de Fram), dont les eaux froides charrient des floes et des icebergs jusqu’à la hauteur de l’Islande. Un autre courant rapide contourne la pointe du Groenland, remonte en direction de la baie de Baffin le long de la côte ouest du Groenland (courant du Groenland occidental) et en ressort par le biais du courant de l’île de Baffin puis du Labrador, en drainant des fragments de pack arctique ayant franchi l’archipel canadien, ainsi que des icebergs, jusqu’aux abords de Terre-Neuve.

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Crustacé amphipode Apherusa glacialis
D’une taille de quelques millimètres, il survit au contact de la glace et migre vers le nord en profitant des courants, constituant parmi d’autres le krill dont se nourrissent poissons et baleines.
Crédit photo : Geir Johnsen, UNIS (The University Centre in Svalbard)

Sur les eaux estivales débarrassées de leurs glaces, les perturbations atmosphériques entraînent un brassage des eaux de surface qui s’accompagne d’un enrichissement en nutriments venant alimenter un abondant plancton presque exclusivement végétal (essentiellement composé de diatomées), dont la prolifération s’accroît au fur et à mesure de l’avancement de la saison et de la fonte de la banquise. Il constitue la base de la chaîne alimentaire marine arctique faite de mollusques, de crustacés (en particulier de krill), de poissons, puis d’oiseaux et de mammifères marins tels des phoques et des baleines (dont des baleines à fanons et autres cétacés), faunes se déplaçant vers le nord au fur et à mesure du retrait des glaces.

 Réchauffement planétaire et évolution de la banquise :

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Comparaison de l’extension estivale minimale (en septembre) de la banquise entre 1982 et 2007
On remarquera qu’un recul spectaculaire de la banquise estivale est intervenu dès 2007, alors qu’en 1982, celle-ci était beaucoup plus proche et même de superficie légèrement supérieure comparée à la moyenne de la période 1979-2000 (matérialisée par le tracé en rouge).
Source : Hugo Ahlenius, UNEP/GRID-Arendal

Jouant un rôle fondamental au niveau du système climatique terrestre en raison des quantités d’eau tout à fait considérables qui sont stockées dans leurs réserves de glace ( [13]), les régions polaires ont une incidence certaine sur le devenir du climat de notre planète et font ainsi l’objet d’une étroite surveillance en matière d’investigations scientifiques. Du fait de ses interactions avec l’océan et l’atmosphère, la banquise en particulier semble extrêmement sensible au réchauffement et son suivi dans le temps est en mesure d’aider à établir des prévisions des plus précises quant à ses perspectives d’évolution au cours des prochaines décennies. Les observations effectuées par satellites depuis la fin des années 1970 ont permis de mesurer les variations de l’étendue de cette dernière, ainsi que du volume des calottes glaciaires tel celui de l’inlandsis groenlandais. Il a notamment été démontré que la fonte de la banquise pouvait s’amplifier d’une année sur l’autre et que sa superficie ne cessait de diminuer en été. Avec une étendue minimale de l’ordre de 6,5 millions de kilomètres carrés durant les années 1970 à 2000, elle a atteint en 2012 un minimum record de 3,41 millions de kilomètres carrés. Ce recul spectaculaire de la banquise arctique, beaucoup plus rapide que ne le prévoyaient les simulations, y compris parmi les plus récentes, s’accompagne d’une réduction de son épaisseur moyenne qui aurait en parallèle diminué de moitié, passant d’environ 3 mètres à 1,5 mètre. De même que l’âge de la glace aurait diminué de façon notable, avec un recul marqué des glaces pérennes, bien loin d’être anodin [14].

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Les quatre extensions estivales les plus faibles de la banquise arctique (en 2007, 2011, 2012 et 2015) comparées à la moyenne des années 1981-2000 (courbe en gris)
Source : Michon Scott, NSIDC-NOAA Climate.gov

Il convient d’insister sur la rapidité avec laquelle intervient le changement climatique en Arctique. D’après les données émanant notamment du Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique (AMAP pour Arctic Monitoring and Assessment Programme [15]), au cours des dernières décennies, la moyenne des températures annuelles observées dans les régions arctiques aurait augmenté selon un rythme ayant atteint le double de celui affectant le reste de la planète, ce réchauffement se traduisant entre autres par une fonte généralisée des glaciers et de la glace de mer, ainsi que par un raccourcissement de la durée de la saison des neiges [16]. De surcroît, l’année 2015 apparaît à l’échelle de la Terre comme ayant été l’année la plus chaude jamais enregistrée (depuis le début des relevés de température en 1880), battant le précédent record de 2014 et confirmant que se produirait une accélération du réchauffement planétaire. Il fut en l’occurrence observé en 2015 des températures records de l’air en Arctique (comparées à celles mesurées depuis 1900), valeurs ayant en moyenne dépassé de plus de 1° C la moyenne des températures relevées durant la période 1981-2010. En parallèle, la banquise a atteint sa superficie maximale le 25 février 2015, soit deux semaines plus tôt que d’habitude (ayant ainsi commencé à fondre plus tôt également), tout en ayant montré l’extension hivernale la plus faible encore jamais observée (source : NOAA pour National Oceanic and Atmospheric Administration, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique).

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Banquise arctique estivale au 11 septembre 2015
Couvrant seulement 4,41 millions de km2, la banquise a atteint à cette date sa superficie estivale minimale, en net recul par rapport à la moyenne de la période 1981-2010, matérialisée par le tracé en orange. D’après les données du radiomètre AMSR-2 embarqué sur le satellite GCOM-W1 de la JAXA (Japan Aerospace eXploration Agency).
Source : NASA - JAXA
Certains droits réservés : NASA - Media usage guidelines

Le long déclin de la banquise s’inscrit bien évidemment dans cette évolution des températures à l’échelle planétaire, quand bien même le record de 2012, suivant en cela celui de 2007, ait pu être considéré comme résultant de phénomènes météorologiques particuliers, du moins partiellement [17]. Les mesures satellitaires, de plus en plus précises, attestent que la banquise fond à une vitesse élevée, malgré quelques sursauts tels ceux constatés en 2013 et 2014. Bien qu’elle fut en effet moins marquée durant ces deux années consécutives (comparée à 2012), cette fonte de la glace de mer qui va en s’accentuant demeure un phénomène majeur, le minimum estival de l’année 2015 confirmant qu’il s’agit pour le moins d’une tendance lourde. D’aucuns précisent (e.g. V. Masson-Delmotte) que l’on assiste effectivement à un recul de la banquise depuis une trentaine d’années mais avec une accélération notable durant la dernière décennie au vu, notamment, des minimums de 2007 et de 2012, auxquels vient s’ajouter celui de 2015 (les dix années caractérisées par les superficies de banquise estivale les plus faibles figurent parmi les onze dernières années écoulées).

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Extension de la banquise estivale (moyenne sur le mois de septembre) entre 1979 et 2015
On notera la tendance générale du recul de la banquise estivale et les minimums records de 2007 et de 2012.
Source : National Snow and Ice Data Center
Certains droits réservés : NSIDC - Use and copyright

De fait, la superficie de la banquise devient particulièrement fluctuante et elle a tendance à se réduire de plus en plus en été, au point que les résultats les plus pessimistes des modèles de prévision (issus notamment du dernier rapport du GIEC) font état d’une possible complète disparition des glaces estivales dans les décennies à venir. Dans la mesure où la couche de glace s’est progressivement amincie, elle se retrouve fragilisée et a tendance à se fragmenter en portions qui sont d’autant plus facilement rongées par les eaux de surface dont les températures augmentent du fait de leur albédo moins prononcé. Plus sombres, ces dernières absorbent en effet davantage d’énergie solaire et entraînent ainsi d’autant plus facilement la fonte des glaces environnantes. On constate en fait une perte accélérée de banquise pluriannuelle qui subit une diminution bien plus rapide de superficie comparée à la banquise saisonnière. Cet affaiblissement de la glace pérenne induit une vulnérabilité qui fait que la banquise résiste de moins en moins à la saison de fonte, phénomène accentué par la décroissance de son albédo. Le retrait des glaces est devenu tel qu’un point de non-retour semble désormais atteint. Plus la banquise se réduit et plus l’océan Arctique se réchauffe rapidement et ainsi de suite (boucle de rétroaction positive), étant en parallèle sous le contrôle d’autres mécanismes participant à cette amplification polaire, notamment un transfert de chaleur (atmosphérique et océanique) en provenance des zones tropicales, ayant tendance à s’intensifier sous l’effet du réchauffement global [18].

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Glaces de mer et eaux de fonte
En fondant, la banquise se couvre de mares de fonte ou ménage des portions d’océan libres de glace qui absorbent davantage le rayonnement solaire (l’albédo global de la région diminue) et se réchauffent ainsi d’autant plus en amplifiant la fusion (rétroaction positive).
Crédit photo : Patrick Kelley, U.S. Geological Survey
Domaine public

Une disparition de la banquise en fin d’été, qualifiée de situation d’Arctique libre (sous-entendu que l’océan tend à devenir libre de glace), pourrait même intervenir plus tôt qu’initialement supposé. Les toutes dernières prévisions indiquent un retrait quasi total de la banquise estivale à l’horizon 2020 ou plus rapidement encore (ne subsisterait un résiduel de glace qu’au nord de l’île Ellesmere et du Groenland), en ayant de surcroît un impact sur l’extension des glaces en hiver. Il est en effet plausible que la banquise hivernale, rendue instable du fait d’une réduction devenue trop importante en été, disparaisse à son tour, conduisant certains auteurs à envisager qu’elle pourrait avoir disparu entièrement et toute l’année d’ici 2030. L’Arctique pourrait en fait être entré dans une phase d’effondrement dénommée RILE (pour Rapid Ice Loss Event), au regard de la perte de glace accélérée que subit la banquise, a fortiori de ses glaces pérennes, s’accompagnant d’une augmentation du flux de chaleur océanique et de modifications atmosphériques de nébulosité. Il semble évident qu’il faille faire un rapprochement entre cette disparition "programmée" de la banquise et l’impact sur le système climatique du forçage d’origine anthropique dû à nos émissions de gaz à effet de serre, induisant un réchauffement de l’océan mondial dans son ensemble et de l’océan arctique en particulier. D’autres changements, également à l’œuvre en Arctique, résultent de ce forçage radiatif, en l’occurrence une dégradation allant elle aussi s’accélérant du pergélisol dont les conséquences sont entre autres un rejet dans l’atmosphère de dioxyde de carbone et de méthane susceptible d’une rétroaction positive vis-à-vis du réchauffement planétaire, mais aussi une modification des apports à l’océan de nutriments en provenance d’un lessivage allant s’intensifiant des sols par les eaux de ruissellement, apports supplémentaires dont on suspecte qu’ils seraient en mesure d’influencer les chaînes trophiques marines arctiques [19].

 Perspectives économiques et conséquences environnementales :

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Ressources potentielles en hydrocarbures de l’Arctique
Zones de gisements potentiels en pétrole et gaz naturel non encore explorées (en rose) et secteurs reconnus, voire en cours d’exploitation (cerclés de rouge). L’essentiel des réserves supposées serait situé au niveau des plateaux continentaux et non dans des zones de grande profondeur. Sont également indiquées les routes maritimes du Nord-Ouest et du Nord-Est (dite aussi du Nord).
Source : Site du Sénat

De telles présomptions pour le moins inquiétantes concernant l’impact du changement climatique en Arctique, en premier lieu l’évolution de la dynamique de la banquise et son retrait de plus en plus marqué en été, ouvrent néanmoins des perspectives qui sembleraient être une aubaine quant au développement du transport maritime ou de l’exploitation des ressources naturelles que sont les ressources halieutiques, minérales et énergétiques et notamment les ressources pétrolières que les fonds marins pourraient recéler en abondance, d’où les convoitises que l’on connait de la part de bon nombre de pays, qu’ils soient riverains ou non. Il a en effet été suggéré que l’océan Arctique et en particulier ses zones littorales de plateforme seraient susceptibles de renfermer des réserves assez considérables en hydrocarbures, sous forme de pétrole (notamment au large de l’Alaska mais aussi en Baie de Baffin) et surtout de gaz naturel (essentiellement au large de la Russie), dont on estime qu’elles pourraient respectivement représenter de l’ordre de 13 % et 30 % des réserves restant à découvrir à l’échelle de la planète, techniquement récupérables de façon conventionnelle, c’est-à-dire au moyen de technologies actuelles [20].

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Routes maritimes : trajets simulés à l’horizon 2040
Projection pour les années 2040-2059 : les tracés en rouge correspondant aux trajets les plus courts que pourront emprunter les brise-glaces courants, ceux en bleu indiquant les trajets les plus rapides pour des bateaux non équipés en vue d’affronter les glaces.
Source : Laurence Smith & Scott Stephenson, PNAS (en accès libre)

La banquise n’étant dès lors plus une barrière vis-à-vis du trafic maritime [21], d’activités de prospection et d’exploitation minière et pétrolière ou encore de celles liées à la pêche, la fonte des glaces permet désormais un transit saisonnier le long des frontières nord du Canada et de l’Alaska, au travers du célèbre passage du Nord-Ouest, trafic qui certes existait déjà et durant une majeure partie de l’année le long de la côte soviétique, en empruntant le passage du Nord-Est, de puissants brise-glaces (notamment à propulsion nucléaire) étant en mesure de frayer un chemin aux autres navires pour faciliter le transport de marchandises, y compris durant une partie de l’hiver. Le cœur même de l’océan Arctique et plus précisément les abords du pôle Nord, jadis recouverts en permanence par une épaisseur de banquise pluriannuelle de plusieurs mètres, sont aujourd’hui susceptibles d’être dépourvus de glace en été [22], au point que le pôle Nord lui-même ferait dorénavant l’objet de revendications territoriales, en l’occurrence de la part de la Norvège, du Canada ou encore de la Russie qui, déjà en 2007, avait entrepris une opération d’intimidation par l’intermédiaire d’une expédition à l’aide de submersibles ayant permis d’implanter son drapeau à la verticale du pôle par plus de 4 000 mètres de profondeur.

L’écosystème arctique est manifestement l’un des plus fragiles de la planète et il est d’autant plus vulnérable que la fonte des glaces s’accélère et qu’immanquablement elle entraîne une hausse des activités industrielles et du trafic maritime, en même temps qu’elle incite à la surpêche. Les pollutions qui en découlent sont une menace envers les organismes et le milieu marin et sont principalement liées à l’exploitation des ressources énergétiques (pétrole et gaz), à la navigation et à la pêche industrielle intensive. L’augmentation de la fréquentation touristique devient elle aussi une préoccupation sérieuse dans la mesure où l’on assiste depuis la fin de la guerre froide à une croissance en pleine expansion du tourisme dans bon nombre de régions arctiques, devenues plus accessibles du fait du retrait de la banquise, fréquentation accrue qui s’accompagne cependant en retour de dégradations environnementales inévitables envers l’eau, la terre, la faune et la flore, de rejets polluants supplémentaires et de difficultés d’un point de vue gestion et recyclage des déchets qu’elle génère. Les eaux côtières sont loin d’être épargnées, sachant de surcroît que chaque année, environ 10 millions de mètres cubes d’eaux usées non traitées sont déversées dans l’océan, plus ou moins chargées en polluants dont la toxicité est avérée (hydrocarbures, phénol, métaux lourds, etc.), a fortiori lorsqu’elles proviennent d’entreprises industrielles implantées à proximité du littoral, sans même parler des rejets des grands fleuves qui traversent au préalable d’importantes régions industrialisées, dont des zones de stockage de déchets nucléaires, telles qu’en Russie notamment.

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Ours polaire famélique en quête de nourriture sur un reliquat de banquise au Svalbard
Crédit photo : Kerstin Langenberger, via Facebook

La banquise en elle-même abrite de nombreux organismes présents à la fois au-dessus et au-dessous de sa surface [23] et constitue en particulier un habitat solide pour un certain nombre de mammifères marins ou assimilés tels les phoques, les morses ou les ours polaires dont on sait qu’ils sont très menacés, ces derniers en particulier en raison du retrait des glaces qui leur sont indispensables afin qu’ils puissent se nourrir [24]. Ils ne sont pas non plus épargnés par les nombreux polluants qui affectent l’Arctique, par voie atmosphérique ou océanique. La faune subaquatique est tout autant exposée, y compris aux déchets plastiques qui sont désormais ubiquistes [25], et elle est à la source de la contamination des espèces situées au sommet de la chaîne alimentaire, tout spécialement les mammifères marins, dont l’intoxication au mercure notamment semble particulièrement préoccupante [26].

L’océan Arctique joue également un rôle important en tant que puits de carbone, d’une part du fait de la pompe biologique exercée par le phytoplancton, mais également dans sa capacité à dissoudre du gaz carbonique atmosphérique (ce qui en contrepartie entraîne son acidification [27]). Il convient cependant de distinguer plusieurs processus, intervenant à des

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Stratification des eaux de l’océan Arctique
En se solidifiant, les glaces de la banquise expulsent du sel qui rend les eaux plus denses, celles-ci ayant tendance à plonger en formant un halocline (couche froide et salée) qui surmonte les eaux plus chaudes en provenance de l’Atlantique.
Source : Jayne Doucette, WHOI (Woods Hole Oceanographic Institute)

échelles variées, concernant les relations liant les variations d’extension de la banquise et les capacités d’absorption de l’océan en gaz carbonique. Si dans un premier temps la fonte des glaces a effectivement tendance à favoriser le puits de carbone en facilitant les échanges du fait de l’augmentation de l’interface air-mer, le changement climatique conduit aussi à un océan davantage stratifié étant donné les apports en eau douce liés à la fonte de la banquise et au débit des grands fleuves. Cette stratification accrue intervient en limitant les échanges et donc la capacité de l’océan à capturer davantage de CO2 atmosphérique [28]. La séquestration océanique de carbone est aussi impactée par le réchauffement de l’océan qui ainsi tendrait à devenir de moins en moins performant dans la rétention de dioxyde de carbone en solution, de même que pourront intervenir des modifications de la productivité du phytoplancton. En fondant, la banquise produit de l’eau douce qui dilue l’eau salée environnante, devenant moins dense et donc moins apte à plonger vers les profondeurs (phénomène étant précisément à l’origine de cette stratification de l’océan par suite de différences de salinité et donc de densité, comme de température) et à alimenter la circulation thermohaline qui pourra ainsi être modifiée, du moins ralentie, en influençant la séquestration de carbone jusque dans les niveaux les plus profonds de l’océan. Ainsi l’océan Arctique qui, dans une certaine mesure, était censé pouvoir infléchir le changement planétaire en piégeant une part de nos émissions de gaz à effet de serre, serait potentiellement de moins en moins efficace (au même titre que le reste de l’océan mondial) du fait de la disparition annoncée de la banquise, conduisant à des perturbations de sa stratification et à son réchauffement.

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Impact du retrait des glaces de la banquise sur le climat des zones tempérées
Un affaiblissement du tourbillon circumpolaire arctique et un ralentissement du jet-stream sont susceptibles d’induire des descentes d’air froid et d’accentuer les précipitations.
Source : GN-AFP

Mais l’impact du réchauffement planétaire en Arctique intervient aussi vis-à-vis du système climatique terrestre en général et peut engendrer des implications sérieuses au niveau de l’ensemble de l’hémisphère Nord (voire au-delà s’agissant de la circulation thermohaline), liées notamment à des perturbations de la circulation atmosphérique sous l’effet du réchauffement plus intense de la région. Cette amplification arctique due à l’intensification de la fonte de la banquise et de celle de la neige au printemps est en l’occurrence susceptible d’induire des hivers particulièrement froids (tel l’hiver 2009/2010) ou inversement des vagues de chaleur et des sécheresses (telles que celles qui se sont produites en Europe en 2010 et en Amérique du Nord en 2012). Les conséquences météorologiques ne sont donc pas un réchauffement uniforme, la réponse étant complexe et non linéaire, se traduisant davantage par une accentuation de la fréquence tantôt des canicules, tantôt des vagues de froid, comme des pluies torrentielles et des inondations [29]. Cette recrudescence d’événements extrêmes, sans oublier les risques de submersion des zones côtières exposées à l’élévation du niveau marin, fait que l’on peut légitimement se préoccuper de l’évolution potentiellement catastrophique du système climatique et de ses conséquences pour le moins néfastes envers les sociétés et les écosystèmes, ce qui devrait en toute logique nous inciter à tenter de contrer le forçage radiatif que nous aurions déclenché en parallèle de l’ère industrielle et qui s’accentuerait fortement aujourd’hui, malgré les intentions de nos gouvernements.

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Plateforme pétrolière russe en mer de Barents
La plateforme Prirazlomnaya ancrée en mer de Petchora (sud-est de la mer de Barents), zone recouverte par la banquise de novembre à juin. Le pétrole est transporté par des tankers ou transféré sur d’autres navires, d’où un risque accru de marée noire.
Crédit photo : Krichevsky, Wikimedia Commons
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Il semble dès lors extrêmement singulier de constater qu’il existe une évidente contradiction entre l’intérêt stratégique que peut susciter l’Arctique sur le plan de ses ressources potentielles en hydrocarbures et les récentes décisions de la gouvernance internationale en faveur de la lutte contre l’effet de serre (COP 21), par le biais d’un abandon progressif des combustibles fossiles au profit de sources d’énergie moins polluantes et autant que possible renouvelables. Ainsi, ne devrait-on établir, comme certains le préconisent, un moratoire afin de sauvegarder l’Arctique, du moins ce qu’il en reste, à l’instar du traité de l’Antarctique, ratifié en 1991 et s’opposant à toute exploitation de ses ressources minérales et énergétiques (certes pour une durée de cinquante ans mais c’est un premier pas), moratoire qui serait destiné ici à contrer autant que faire se peut l’exploitation outrancière des ressources de l’Arctique et tenter d’en limiter les impacts, en d’autres termes, épargner ce qui pourrait l’être encore tant sur le plan environnemental que sur celui des ressources et des droits des populations autochtones [30] ?

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Frontières reconnues et revendiquées en Arctique
Source : F. Lassere, Université de Laval, Québec
Le CERISCOPE, CERI/Sciences Po
Certains droits réservés : Mentions légales

Signe encourageant : en 2012, plus de deux mille scientifiques de soixante-sept pays différents avaient réclamé l’instauration d’un moratoire de la pêche en Arctique, destiné à interdire la pêche industrielle au-delà des eaux territoriales des pays limitrophes et à lutter ainsi contre la pêche non réglementée de haute mer au beau milieu de l’Arctique, le temps de mener des investigations afin d’évaluer plus précisément la ressource et mesurer la vulnérabilité des habitats [31]. Ne faudrait-il pas cependant qu’une telle décision devienne définitive et surtout qu’elle soit appliquée à l’ensemble des richesses de l’Arctique et pas seulement à la faune halieutique si l’on veut limiter les risques de pollution et préserver au mieux les populations, la biodiversité et les écosystèmes, tout en participant à stabiliser le réchauffement climatique planétaire ? Dans le contexte mondial actuel de récession économique généralisée, on pourrait être tenté de considérer l’effondrement du cours du baril comme ayant au moins pour avantage d’inciter les compagnies pétrolières, qui en ces circonstances peineraient soi-disant à investir, à abandonner les campagnes d’exploration de nouveaux gisements pétrolifères potentiels en Arctique, quand bien même l’on puisse imaginer que ces campagnes de prospection, certes coûteuses en raison notamment de conditions météorologiques difficiles, ne soient pour autant, hélas, que probablement remises à plus tard. D’aucuns considèrent cependant qu’un effet pervers de cette chute des cours du pétrole pourrait consister en un encouragement à la consommation, susceptible d’induire un surcroît de pollution que l’on vise au contraire à essayer d’endiguer tant il paraît urgent de devoir atténuer l’effet de serre si nous voulons éviter l’emballement du système climatique, dont les réactions pourraient bien être imprévisibles dans un avenir proche si nous ne réussissons à réduire suffisamment nos émissions.

Le changement planétaire engendre toutefois une lueur d’espoir en ce sens qu’il offre aux grandes puissances de ce monde l’occasion de "briser la glace" en vue d’établir des accords en faveur de la protection des régions arctiques. Déjà des scientifiques de toutes nationalités travaillent en synergie et depuis plusieurs décennies dans l’optique de sauvegarder au mieux ces contrées du Grand Nord et les eaux de l’océan glacial dont intrinsèquement elles dépendent et qui apparaissent d’une importance déterminante compte tenu des enjeux primordiaux que sont la préservation des espèces et des écosystèmes et le maintien du climat de notre planète.

Gilles Banzet, INIST-CNRS

[1] SOURCES : Outre le fait que le présent dossier s’appuie sur un certain nombre de documents en accès libre (notamment des articles généraux présents sur Wikipédia ou intégrés dans d’autres encyclopédies en ligne, concernant l’Arctique dans son ensemble ou plus spécifiquement l’océan Arctique, la circulation océanique arctique ou subarctique, l’évolution de la banquise ou les perspectives de développement économique de la région et leurs probables impacts environnementaux), il repose également sur les conclusions de rapports scientifiques tels ceux du GIEC, sur des documents et ressources ayant fait office de supports pédagogiques dans le cadre d’une formation de type MOOC (intitulée "Causes et enjeux du changement climatique" et proposée récemment sur la plateforme France Université Numérique), tout en faisant amplement référence à bon nombre d’articles ou dossiers parus antérieurement sur notre site (dont il est fait mention par le biais de liens hypertextes au sein des notes figurant ci-dessous), qui eux-mêmes s’appuient sur des articles scientifiques ayant trait aux recherches internationales menées actuellement en Arctique.

[2] Voir l’article retraçant l’historique des investigations concernant la profondeur de l’océan Arctique sur le site Tara Expéditions.

[3] Les stations de surveillance sismique installées dans la région arctique, notamment celles du réseau sismique russe Arkhangelsk, montrent que l’essentiel de l’activité sismique est localisée au droit de la dorsale océanique de Gakkel, qui sillonne le bassin eurasien depuis le Svalbard jusqu’à la mer de Laptev (voir sur notre site l’article intitulé "Sismicité et surveillance de la région arctique : l’apport du réseau Arkhangelsk").

[4] Le volcanisme de la fin du Permien présent dans les îles de l’archipel de Nouvelle-Sibérie indique que ces dernières font partie de la même unité structurale que la plateforme sibérienne voisine où affleurent largement des roches volcaniques équivalentes et de même âge, les célèbres trapps de Sibérie, contemporains de l’une des plus importantes extinctions de masse, sinon la plus grave, qui se soient produites sur Terre (voir sur notre site l’article intitulé : "Le volcanisme de l’archipel de Nouvelle-Sibérie et ses implications concernant l’histoire tectonique de l’Arctique", ainsi que l’article intitulé : "Le volcanisme permien en Sibérie et ses conséquences sur l’environnement planétaire").

[5] Le courant de l’Atlantique Nord ou dérive nord atlantique désigne le lent déplacement vers le nord-est et vers l’Arctique des eaux de surface de l’océan Atlantique Nord ayant été réchauffées par le Gulf Stream. Du fait des transferts de chaleur mis en jeu, on estime qu’il est susceptible d’exercer une influence assez considérable sur le climat de la région. Le courant d’Irminger (qui longe vers l’ouest l’extrémité méridionale du Groenland) et le courant norvégien en constituent des branches locales. Il est souvent considéré comme représentant une extension du Gulf Stream vers le nord mais s’en distinguerait cependant en ce sens qu’il s’agirait plutôt d’un déplacement de l’ensemble de la surface de l’océan, en quelque sorte aspirée par la plongée des eaux salées et plus denses dans l’Arctique et non, comme pour le Gulf Stream, d’un couloir davantage individualisé (bien qu’affecté de nombreux tourbillons) où l’eau s’écoule en ayant été mise en mouvement par les vents (soufflant en l’occurrence sur le golfe du Mexique), ainsi que par la différence de température régnant entre celui-ci et le reste de l’océan.

[6] Voir sur notre site l’article intitulé : "Chercheurs à la dent longue en mer de Baffin", indiquant qu’il intervient un réchauffement océanique des eaux profondes de la baie de Baffin et du détroit de Davis, découlant vraisemblablement de celui du courant marin ouest groenlandais, dit courant du Groenland occidental. Sachant que le détroit de Davis s’ouvre sur la mer du Labrador, qui elle-même assure la jonction avec l’océan Atlantique, et que cette dernière est aussi l’un des endroits privilégiés où se forment les eaux froides et profondes à l’origine de la circulation thermohaline planétaire (dont on connaît l’importance dans la régulation du système climatique terrestre), un réchauffement de l’océan dans ce secteur est susceptible de perturber la convection profonde et de modifier ainsi la circulation océanique et par conséquent le climat à l’échelle mondiale.

[7] La banquise est une couche de glace se formant à la surface de l’océan par solidification des premières couches d’eau (à ne pas confondre avec les calottes glaciaires et autres inlandsis, constitués de glaces continentales, c’est à dire de précipitations neigeuses s’accumulant et se tassant au cours de dizaines de milliers d’années et dont l’épaisseur peut atteindre plusieurs milliers de mètres). La banquise pérenne a une épaisseur se situant entre 3 et 4 mètres et elle est âgée de plusieurs années car persistant (partiellement du moins) après la fonte estivale, alors que la banquise saisonnière se forme durant l’hiver polaire, étant âgée de moins de un an dans la mesure où elle disparaît en été, son épaisseur ne dépassant pas 1 à 2 mètres. L’épaisseur de la banquise est en fait gouvernée par les lois de la thermodynamique : lorsqu’elle est mince, elle n’isole que faiblement l’océan qui perd de la chaleur en direction de l’atmosphère et se refroidit alors rapidement (pour ce qui concerne ses niveaux superficiels tout du moins) en même temps que la banquise s’épaissit. L’isolation de l’océan augmente en conséquence, ce qui ralentit les pertes de chaleur jusqu’au moment où s’établit un point d’équilibre, la banquise devenant suffisamment épaisse pour empêcher l’océan de se refroidir, ce qui en parallèle bloque sa croissance. Sur le plan paléoclimatologique, la banquise pérenne (persistante en été) est probablement apparue au cours du Miocène moyen, vers - 13 millions d’années, lors d’un refroidissement du climat, mais elle a dû atteindre son extension maximale (ainsi que possiblement une épaisseur de plusieurs centaines de mètres) de façon épisodique au cours des 3 derniers millions d’années, à l’occasion des périodes glaciaires du Plio-Quaternaire, alors qu’elle sera plus réduite et pourra même disparaître entièrement durant les interglaciaires, en particulier à l’Eémien (Pléistocène supérieur, entre - 130 000 et - 110 000 ans), période réputée comme ayant été plus chaude que l’Holocène, notre interglaciaire actuel.

[8] Ces nombreux icebergs dérivant en mer de Baffin sont susceptibles de perturber la navigation ainsi que les campagnes de prospection pétrolière déployées dans cette zone, mettant notamment en jeu la sécurité des opérations de forage (voir sur notre site l’article intitulé : "Les compagnies pétrolières sous la menace des icebergs"). Le vêlage d’icebergs dans cette région, quand ce ne sont des plateformes de glace entières qui disparaissent (voir l’article intitulé : "Quand le réchauffement climatique redessine la carte du Nunavut"), intervient typiquement en réponse au changement planétaire et ces masses considérables de glaces continentales ne pourront évidemment pas se reformer dans le contexte climatique actuel, pas plus que dans un avenir proche car ce processus nécessite des milliers ou plutôt des dizaines de milliers d’années, alors qu’en parallèle le réchauffement s’accentue et continuera à s’amplifier (à moins d’un forçage astronomique annonciateur d’une nouvelle glaciation...) si nous n’acceptons de changer nos comportements socio-économiques.

[9] On estime qu’un peu moins de la moitié de la perte totale de glace concernant l’inlandsis groenlandais provient du vêlage d’icebergs sur le front des grands glaciers et la tendance serait à l’augmentation en raison du réchauffement planétaire (voir sur notre site l’article intitulé : "Etude des relations entre séismes et vêlage d’icebergs au Groenland").

[10] Le niveau moyen des océans s’élève actuellement de plusieurs millimètres par an et la part due à la fonte des inlandsis du Groenland et de l’Antarctique atteindrait de l’ordre de 0,35 mm par an, sachant que cette perte de glace continentale se serait accélérée durant les dernières décennies. Des études récentes démontrent à quel point les inlandsis tendent à répondre beaucoup plus rapidement qu’on ne l’imaginait aux variations de températures atmosphériques et océaniques qui sont susceptibles de remettre en cause leur stabilité (voir sur notre site l’article intitulé : "De la difficulté à prévoir l’élévation du niveau des océans"). L’inlandsis groenlandais en particulier tend à diminuer et sa perte de masse irait s’accentuant sans qu’il soit cependant possible aujourd’hui de pleinement affirmer que cette accélération soit bien une tendance sur le long terme plutôt qu’elle n’entrerait, partiellement du moins, dans le cadre de la variabilité naturelle (voir sur notre site l’article intitulé : "En 2012, le Groenland a vu sa calotte glaciaire prendre l’eau").

[11] On a pu constater que le plafond nuageux était fréquemment bas dans les régions polaires car les glaciers (ou la banquise) refroidissent la température de l’air et en abaissent sa capacité hygrométrique, tout en favorisant la condensation dans les basses couches de l’atmosphère.

[12] Environ quatre millions d’êtres humains peuplent aujourd’hui l’Arctique, dont près de 600 000 individus forment des peuples autochtones (cf. Les principaux peuples de l’Arctique sur le site de l’IPEV), dont le mode de vie est intimement dépendant de cet environnement fragile et menacé, les ours, les morses et les phoques n’étant bien évidemment pas les seuls à pâtir de la fonte accélérée de la banquise, tout en étant susceptibles d’exercer des menaces sanitaires à l’encontre des populations locales et même étrangères en raison du réchauffement climatique (voir sur notre site les articles intitulés : "Les morses et le réchauffement climatique : un risque sanitaire accru pour les hommes de l’Arctique" ; "Les zoonoses à l’heure du changement climatique : une étude en Alaska" ; "Cinq marins français contaminés par une patte de grizzli au Nunavut, Canada", ainsi que le dossier intitulé : "Maladies infectieuses sous haute surveillance en Arctique").

[13] Près de 70 % de l’eau douce présente sur Terre l’est sous forme de glace constituant les calottes polaires et les glaciers, sachant que les inlandsis (recouvrant l’Antarctique et le Groenland) représentent à eux seuls de l’ordre de 99 % du volume occupé par les glaces continentales, ce qui pour autant correspond à moins de 2 % de la totalité de l’eau terrestre dont l’essentiel (évalué à plus de 97 %) est contenu dans les océans (Source : Gleick, P. H., 1996. Water resources, in Encyclopedia of Climate and Weather, S. H. Schneider ed., Oxford University Press, New York, vol. 2, p.817-823).

[14] Voir sur notre site l’article intitulé : "Satellites et sous-marins au chevet de la banquise arctique", qui indique qu’un amincissement important de la banquise dans l’ensemble du bassin arctique est intervenu durant les années deux mille et particulièrement depuis 2007, ce processus ayant débuté dès la fin des années cinquante, en ayant été de surcroît assez considérable durant les années soixante et soixante-dix, au point que dès cette époque les glaces perdirent près de la moitié de leur épaisseur dans les zones centrale et orientale de l’Arctique, cette diminution s’accélérant à nouveau durant les années deux mille. A l’échelle de l’océan, les calculs démontrent que la banquise d’hiver aurait ainsi perdu de l’ordre de 50 % de son épaisseur entre 1980 et 2008, ce pourcentage atteignant près de 60 % pour la banquise estivale au cours de la même période. Au début de l’année 2008, avec le retour prématuré de la goélette Tara (alors qu’elle était attendue pour la fin de l’été après avoir dérivé entre la mer de Laptev et le détroit de Fram), fut confirmé l’existence de changements importants de comportement de l’océan Arctique et en particulier une fonte accélérée de la banquise (qui venait tout juste d’atteindre son minimum estival record à la fin septembre de l’année précédente, en même temps que le passage du Nord-Ouest apparaissait pour la première fois entièrement dégagé), couplée à une dérive transpolaire (que suivit la trajectoire de Tara) dont la vitesse s’est avérée être deux fois plus rapide que prévue. Dès lors, les scientifiques calculèrent que la superficie estivale de la banquise avait en moyenne diminué d’environ 100 000 kilomètres carrés supplémentaires et par an durant les dix années précédentes et que la glace pérenne disparaissait avec un taux atteignant 10 % par décennie, les conduisant dès lors à émettre des prévisions plutôt pessimistes quant au devenir de la banquise pérenne au cours des décennies suivantes (voir sur notre site l’article intitulé : "Arctique : avec ou sans glace ? La fonte de la banquise s’accélère...").

[15] L’AMAP est un programme du Conseil de l’Arctique, instance intergouvernementale réunissant les Etats dont une partie du territoire est localisée dans l’espace arctique (Canada, Etats-Unis, Finlande, Norvège, Suède, Danemark via le Groenland et les îles Féroé, Islande et Russie) ainsi que les peuples autochtones de la région. Etabli en 1996 lors de la ratification de la déclaration d’Ottawa, ce forum intergouvernemental vise à promouvoir la coopération et les interactions entre Etats signataires à propos du développement durable et de la protection de l’environnement en Arctique, le but étant d’émettre des déclarations formelles (mais non contraignantes), notamment en matière de lutte contre le changement climatique, de développement durable sur les plans socio-économique et environnemental et de surveillance de l’Arctique, en particulier pour ce qui concerne le suivi des polluants, la protection de la faune, de la flore et de l’environnement marin.

[16] Un ensemble de facteurs semblent responsables de cette amplification polaire, en premier lieu le retrait de la banquise et du manteau neigeux, mais aussi des changements au niveau des circulations océanique et atmosphérique, ainsi que des modifications de la couverture nuageuse et des concentrations en vapeur d’eau de l’atmosphère. Une étude en particulier (voir sur notre site l’article intitulé : "Arctique : la banquise disparaît, le réchauffement climatique s’emballe") a montré que le réchauffement était plus marqué près de la surface de l’océan plutôt qu’en altitude, indiquant que la cryosphère et en l’occurrence la banquise jouait un rôle déterminant en ce sens que la réduction de sa surface conduit à un réchauffement de l’océan, dont l’albédo est moindre, cette amplification des températures entraînant en retour une fonte accrue de la banquise (processus de rétroaction positive).

[17] En 2007, un système de hautes pressions particulièrement stable a entraîné la formation, à la surface de la glace, de nombreuses mares de fonte ayant absorbé davantage d’énergie solaire (en raison de leur albédo inférieur), accélérant ainsi le processus de fusion de la banquise. En 2012, la fonte de la partie "sous-marine" de cette dernière a été d’une ampleur exceptionnelle, dont on a supposé qu’elle pouvait être en lien avec le réchauffement des eaux sous-jacentes. Une violente tempête intervenue en août de cette même année aurait en outre provoqué un soulèvement de la glace ayant favorisé sa fonte accélérée, alors que de telles conditions météorologiques extrêmes furent largement absentes au cours des années suivantes, les années 2013 et 2014 ayant en l’occurrence été caractérisées par des minimums de superficie estivale plus importants bien que restant en deçà de la moyenne des trois décennies antérieures. En 2015, la superficie minimale de la banquise fut d’environ 30 % inférieure par rapport à la moyenne de la période 1981-2010 et cette année se classe en quatrième position dans le palmarès des banquises estivales les plus réduites observées à ce jour (source : NASA-NSIDC).

[18] Voir sur notre site l’article intitulé : "Sale temps pour l’Arctique : quand les hommes s’en mêlent..." qui, outre le fait que le climat en Arctique ait tendance à se réchauffer plus rapidement et plus intensément qu’aux basses latitudes sous l’effet de l’amplification polaire, indique que fut observé en parallèle une augmentation des précipitations dans les régions boréales au cours des cinquante dernières années, imputable à nos émissions de gaz à effet de serre et d’aérosols qui interviendraient ainsi au travers de modifications du cycle de l’eau et des régimes de précipitations et pas seulement des températures. De même que le recul largement amorcé de la banquise ne serait à l’avenir probablement pas sans conséquences sur la houle et la hauteur des vagues qui pourront contrarier la navigation, tant dans les régions intérieures de l’océan Arctique qu’au niveau de ses mers bordières, l’intensification des vents de surface pouvant y contribuer également (voir sur notre site l’article intitulé : "Les vagues à l’assaut de l’océan Arctique").

[19] Voir sur notre site le dossier intitulé : "Transfert accru de carbone du pergélisol vers l’océan Arctique et dégazage des tourbes de Sibérie en réponse au réchauffement planétaire", qui souligne le rôle des mares de thermokarst dans le relargage atmosphérique de gaz à effet de serre aux dépens du carbone "fossile" emprisonné dans des zones de pergélisol, rejets dont on suspecte qu’ils pourraient être à l’origine d’une accentuation significative du réchauffement global (rétroaction positive), ainsi que l’intervention en direction de l’océan Arctique d’un afflux de nutriments issus de sols en cours de décongélation, susceptibles d’influencer les chaînes alimentaires qui le caractérisent.

[20] Voir à ce sujet sur notre site l’article intitulé : "Ruée vers l’or noir en Arctique : l’autre Guerre froide !", qui de surcroît met l’accent sur le développement de tensions entre pays limitrophes du fait de leurs prétentions respectives en matière d’accès à ces ressources potentielles qui pourraient globalement représenter environ 1/5ème des réserves planétaires supposées en hydrocarbures, réserves encore inexplorées par opposition aux réserves prouvées qui en définitive sont beaucoup plus importantes au niveau du reste du globe.

[21] L’accentuation de la fonte de la banquise estivale est susceptible de profondément modifier le trafic maritime entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique du Nord et d’accroître ainsi les intérêts géostratégiques des passages du Nord-Ouest et du Nord-Est (dit aussi du Nord), dépourvus de glaces sur une période de plus en plus longue. Le transport maritime au travers des eaux de l’Arctique constituerait en effet une alternative privilégiée pour relier l’Europe du Nord à la Chine ou au Japon par exemple, sans qu’il soit nécessaire d’emprunter le canal de Suez, ou pour relier la côte ouest des Etats-Unis aux pays européens de la façade atlantique (en passant par le détroit de Béring), sans devoir transiter par le canal de Panama. De la même façon qu’une forte augmentation du trafic maritime est à prévoir dans les eaux de l’Arctique canadien et en particulier en baie d’Hudson dont l’importance économique est avérée (voir sur notre site l’article intitulé : "Mers du Grand Nord : concilier navigation et sécurité"), certains pays envisagent de transformer le couloir de navigation du Nord-Est, longeant les côtes de Russie, en véritable "autoroute" maritime d’importance mondiale dont le trafic pourrait être multiplié par quarante d’ici 2020. Mais il est bien évident qu’une densification du trafic se ferait au mépris de pollutions supplémentaires et surtout d’un risque accru de catastrophes écologiques de grande ampleur, telles des marées noires dont les conséquences seraient immanquablement désastreuses au vu de la fragilité des écosystèmes de l’Arctique (voir sur notre site l’article intitulé : "Or noir sur plages blanches : l’accident de l’Exxon Valdez vingt ans après", qui notamment souligne les possibilités d’une persistance de la pollution sur le long terme et met l’accent sur les problématiques de mise en œuvre d’opérations de dépollution dans ces environnements de haute latitude).

[22] Environ 40 % de superficie sont désormais susceptibles d’être libres de glace en été au centre de l’océan Arctique, ce qui est notamment censé pouvoir autoriser la pêche industrielle au sein de cette vaste région non encore affectée par de tels procédés bien souvent néfastes pour la vie marine (il a en l’occurrence été démontré que le chalutage au-delà de 600 mètres de profondeur détruisait une proportion rapidement croissante d’espèces non commercialisables ou protégées, constituant une atteinte sérieuse envers la biodiversité).

[23] Du fait que la banquise permet d’isoler les eaux arctiques de surface de l’air froid atmosphérique, la vie peut être florissante au sein de ces dernières, comme l’atteste le développement de plancton et autres krills à l’origine de la chaîne alimentaire marine arctique. De même que les populations d’invertébrés benthiques pourront elles aussi faire preuve d’une richesse spécifique importante (voir sur notre site l’article intitulé : "Richesse insoupçonnée de la faune des forêts d’algues de l’océan Arctique". Néanmoins limitée par les basses températures, les conditions de faible luminosité et la présence de la banquise, la productivité marine sera cependant plus ou moins importante selon les années et les saisons. La biomasse de l’Arctique est en partie constituée de zooplancton (notamment des crustacés amphipodes), qui se nourrissent de phytoplancton (principalement des diatomées et des dinoflagellés) se développant sous la surface des glaces, sachant que certaines algues pourront continuer à entretenir une photosynthèse, y compris durant l’hiver, en bénéficiant des très faibles lueurs de la nuit polaire. Cette production planctonique attire poissons, phoques et cétacés, parfois même jusqu’à proximité du pôle en été, mais cette productivité peut être perturbée en raison du changement climatique (voir sur notre site l’article intitulé : "Le zooplancton de l’Arctique menacé par le réchauffement climatique", qui notamment indique que le réchauffement mais aussi l’acidification de l’océan constituent une menace à l’encontre du plancton), de nombreuses espèces végétales et animales ayant par ailleurs tendance à migrer en direction du pôle durant la période estivale du fait du réchauffement allant s’accentuant (voir en l’occurrence sur notre site l’article intitulé : "Changements dans les communautés d’oiseaux de la côte nord-ouest du Groenland").

[24] Voir en particulier sur notre site l’article intitulé : "Menaces sur l’habitat de l’ours polaire", indiquant qu’en plus des polluants qui affectent son environnement, le réchauffement climatique est responsable d’une diminution de la couverture de glace (banquise et glaces dérivantes) constituant l’habitat et le terrain de chasse privilégié de l’ours blanc lui permettant de s’emparer de phoques, sa principale source de nourriture. Essentiellement réparti le long des zones côtières de l’Arctique, ainsi qu’au niveau des chenaux séparant les île des différents archipels, les pertes significatives de superficie des régions englacées qui lui sont favorables se situeraient principalement au printemps et concerneraient avant tout les zones littorales des mers de Beaufort, des Tchouktches, de Barents et du Groenland. Voir aussi le dossier intitulé : "Du nouveau sur la phylogénie de l’ours polaire" ainsi que l’article : "L’origine de l’ours polaire à nouveau remise en question !", retraçant eux aussi, au travers de ses origines, les perspectives de survie plutôt sombres de cet ursidé particulièrement menacé face au réchauffement de l’Arctique.

[25] Voir sur notre site l’article intitulé : "Les déchets plastiques n’épargnent pas l’océan Arctique", qui indique qu’en plus des poissons, les oiseaux marins notamment sont également victimes de cette pollution. Chez certaines espèces particulièrement vulnérables, le nombre d’individus contaminés augmenterait d’ailleurs régulièrement depuis ces trente dernières années dans le haut Arctique.

[26] Du fait des courants marins et de la circulation atmosphérique, la région arctique réceptionne de nombreux polluants ayant été transportés sur de longues distances et se retrouvant concentrés dans certains secteurs au point que leurs teneurs seront susceptibles de dépasser celles observées dans des zones urbaines densément peuplées (voir sur notre site les articles intitulés : "Arctique, printemps 2006 : Record de pollution de l’air au Spitzberg" et "Un air plus pur dans l’Arctique canadien"), sachant que ces polluants, lorsqu’ils sont présents dans l’atmosphère, pourront être à l’origine d’un phénomène de "brume arctique" et seront alors en mesure de directement influencer le climat de la région. La faune en particulier subit une accumulation de polluants organiques, des composés organochlorés notamment, dont de nombreux pesticides, mais aussi des PCB (voir sur notre site les articles intitulés : "Le renard polaire : une espèce sentinelle de la pollution de l’Arctique" ; "Variation des concentrations de polluants chez l’ours blanc du Groenland" ; "Arctique, Antarctique : les composés perfluorés sont partout" ; "Evaluation de l’exposition aux polluants organiques persistants et de leurs effets sur les prédateurs de l’Arctique" ; "Cinquante ans de retombées atmosphériques de polychlorobiphényles au Svalbard"), ainsi que métalliques, en particulier des métaux lourds tels le plomb, le zinc, le mercure, le cadmium, etc., en provenance des régions agricoles ou industrielles et apportés par les vents et les courants (pour le mercure, voir par exemple sur notre site les articles intitulés : "L’ours blanc contaminé par le mercure" et "Du mercure dans le cerveau des ours polaire de l’Arctique canadien", et pour le cadmium, l’article intitulé : "Pétoncles du Groenland et cadmium : un procédé simple pour réduire l’exposition des consommateurs"). Ainsi, bien que certains polluants soient retrouvés en de très faibles quantités dans le plancton, ces mêmes polluants pourront présenter des concentration anormalement élevées dans des espèces super-prédatrices que sont les oiseaux et les mammifères marins, dont les ours polaires, et à l’extrémité de la chaîne, chez les humains qui s’en nourrissent. Des prélèvements chez des Inuits ont en particulier montré des taux de mercure importants, pouvant atteindre quinze à vingt fois ceux observés chez des populations bien moins exposées. De même que d’autres contaminants environnementaux tels que le plomb ou les PCB semblent tout aussi préoccupants, en particulier chez les jeunes enfants (voir sur notre site les articles intitulés : "Hommes et femmes Inuits face à la pollution" ; "Une concentration en mercure particulièrement élevée chez les Groenlandais" ; "Une attention de plomb" ; "Du plomb dans l’assiette : une étude chez les Inuits d’Alaska" ; "Des momies dénoncent la pollution moderne au mercure" ; "Les polluants environnementaux, une menace pour la santé des enfants du Québec arctique"). Une pollution radioactive est également présente, pouvant être conséquente lorsqu’elle est provoquée par l’immersion de déchets nucléaires (tels les conteneurs de déchets radioactifs ou les réacteurs de sous-marins nucléaires, d’origine soviétique, qui notamment furent immergés au large de la Nouvelle-Zemble) ou qu’elle découle de retombées radioactives issues d’essais ou d’accidents nucléaires, dont le dernier en date concerne la centrale de Fukushima (voir sur notre site l’article intitulé : "Une évaluation des retombées radioactives anthropiques en contexte arctique de haute latitude d’après une étude de sols au Svalbard", qui indique que des radioéléments issus de retombées liées en particulier aux essais nucléaires atmosphériques des années 1950/60 sont susceptibles de subir une remobilisation dans le contexte du réchauffement planétaire actuel, ainsi que l’article intitulé : "La radioactivité de Fukushima s’exporte jusqu’en Arctique", qui met en particulier l’accent sur la rapidité avec laquelle un panache radioactif, provenant en l’occurrence de l’explosion d’une centrale nucléaire, peut se disperser dans l’atmosphère et contaminer la quasi-totalité de l’hémisphère Nord en seulement quelques semaines), sachant que ces retombées sont bien évidemment à l’origine d’une contamination des plantes et des animaux, qui à leur tour pourront contaminer des humains (voir sur notre site l’article intitulé : "Des caribous radioactifs").

[27] L’océan mondial est un régulateur du climat à l’échelle de la planète, ayant absorbé une forte proportion de l’excès de chaleur produit depuis les années 1970 en réponse à l’accentuation de l’effet de serre, en ayant ainsi participé à limiter le réchauffement de l’atmosphère. Il a également piégé de l’ordre de 30 % du CO2 d’origine anthropique émis depuis 1750, ainsi que réceptionné la quasi-totalité des eaux de fonte produites par le retrait des glaciers et des calottes polaires, ayant de fait permis de réduire l’intensité du changement climatique qui se serait accompagné d’effets plus catastrophiques encore. Mais ce n’est pas sans conséquences écologiques majeures au niveau de l’océan, se traduisant notamment par son réchauffement, son acidification, une baisse de ses concentrations en oxygène et une élévation de son niveau. Le réchauffement est particulièrement prononcé en surface et, au même titre que la baisse du pH de l’eau, entraîne des répercussions sévères sur les organismes et les écosystèmes, aux basses comme aux hautes latitudes. La pêche et l’aquaculture, notamment, seront susceptibles d’être fortement perturbées et pourront remettre en cause la sécurité alimentaire et les accords internationaux en matière d’accès aux ressources halieutiques. Combinées à d’autres bouleversements induits par l’homme, tels que la surexploitation des ressources biologiques, la destruction des habitats et la pollution tous azimuts, ces modifications de l’océan et leurs impacts sur les écosystèmes sont un enjeu majeur à l’échelon mondial et soulignent l’importance des négociations gouvernementales en termes de politique de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre.

[28] La fonte de la banquise entraînerait tout d’abord une amplification de la capture de CO2 par l’eau de mer en parallèle d’une augmentation des surfaces d’eau libre et de la durée des périodes sans glace. Mais cette captation de dioxyde de carbone chuterait ensuite rapidement dans la mesure où les concentrations élevées en CO2 de la couche de mélange (couche superficielle de l’océan où interviennent des processus d’homogénéisation au contact de l’atmosphère) jouerait le rôle de barrière vis-à-vis des pressions partielles de CO2 de l’atmosphère, en s’opposant à la dissolution de quantités supplémentaires de gaz carbonique, phénomène renforcé par la forte stratification océanique, le réchauffement des eaux de surface et une diminution éventuelle de la fixation biologique due à la stratification (voir sur notre site l’article intitulé : "Entre menaces de disparition et conséquences bénéfiques : quelles nouvelles de la banquise arctique ?").

[29] Le réchauffement en Arctique, en particulier de l’atmosphère suite à la fonte de la banquise, a pour effet une réduction de l’écart de température entre l’air polaire et celui des zones tempérées, en même temps qu’un ralentissement des vents de haute altitude présents autour du pôle et constituant le vortex ou tourbillon polaire (localisé en altitude entre troposphère moyenne et stratosphère au-dessus de la région arctique et ainsi qualifié de vortex circumpolaire arctique, tourbillon dépressionnaire de vents ayant tendance à isoler la stratosphère polaire). Ce ralentissement permet à l’air froid polaire de s’échapper en direction des basses latitudes, et ce, d’autant plus facilement que le jet-stream polaire (courant situé à une dizaine de kilomètres d’altitude et circulant à grande vitesse d’ouest en est) peut lui aussi s’affaiblir en montrant des ondulations pouvant entraîner le déplacement vers le sud de vastes poches d’air froid qui seront notamment à l’origine de descentes d’air polaire sur l’Amérique du Nord. Cet air froid issu du pôle peut aussi se réchauffer et se charger d’humidité au dessus de l’Atlantique, en provoquant de fortes précipitations sur l’Europe, quand bien même la météorologie de l’Europe de l’Ouest en particulier ne dépend bien évidemment pas uniquement de cette influence arctique. Le système est en effet complexe et en relation avec les différences de pression entre la dépression stationnant autour de l’Islande et l’anticyclone des Açores, mais des phénomènes extrêmes tels que des canicules, des sécheresses, des vagues de froid et autres précipitations torrentielles, de plus en plus fréquentes, sont susceptibles d’être fortement liés au retrait de la banquise, des bouleversements intervenant en Arctique étant manifestement en mesure de perturber le climat à l’échelle de l’ensemble de la planète. Le tourbillon polaire est aussi le facteur principal contrôlant la destruction de l’ozone stratosphérique (amincissement de la couche d’ozone) aux hautes latitudes de l’hémisphère Nord, en lien avec la chimie des nuages stratosphériques polaires qui se forment en hiver et libèrent au printemps du chlore et du brome (issus de composés halogénés d’origine anthropique, tout particulièrement des CFC), participant à la destruction de l’ozone par le biais de réactions photochimiques qui entraînent l’apparition de "trous" dans la couche d’ozone, susceptibles là encore de se déplacer en direction des basses latitudes (voir sur notre site l’article intitulé : "L’Europe sous les UV : impact du trou d’ozone record de 2011 en Arctique et projections pour le XXIe siècle").

[30] Les peuples autochtones de l’Arctique, qui ont été soumis à une occidentalisation progressive au cours du siècle dernier, ayant notamment entraîné leur sédentarisation, ont radicalement changé de modes de vie sur le plan démographique, social, économique et culturel (voir sur notre site les dossiers intitulés : "Des hommes victimes de "l’occidentalisation" des modes de vie : le modèle des Inuits" et "Sauvegarder la culture des Samis, plus grand peuple autochtone d’Europe"). Ces populations locales sont cependant aujourd’hui confrontées à un autre bouleversement majeur que constitue le réchauffement climatique. La fonte de la banquise et ses conséquences les touchent tout particulièrement, remettant notamment en cause leurs moyens de subsistance et poussant certains habitants à dorénavant se tourner prioritairement vers la pêche plutôt que vers la chasse, activité traditionnelle s’il en est. Néanmoins, ces peuples de l’Arctique tiendraient avant tout à leur héritage culturel, quand bien même ils pourraient bénéficier de retombées économiques dues à la mise en exploitation de futurs gisements minéraux ou pétrolifères, sachant qu’ils en subiraient immanquablement aussi des conséquences en termes de pollution et de dégradation de leur environnement. Leur adaptation au changement climatique ne fait que commencer et impliquera des changements d’activités, d’habitats, de pratiques pour se nourrir..., qui néanmoins sont loin d’être inconcevables à en juger de par leurs capacités à évoluer, ne serait-ce qu’au regard des transformations dont ces populations ont su faire preuve au cours du XXème siècle (cf. l’intervention de J. Robert-Lamblin dans CNRS Le journal).

[31] Aucune pêche commerciale n’est actuellement pratiquée en dehors des limites des zones économiques exclusives (situées à 200 miles nautiques au large des côtes), mais les glaces fondent peu à peu davantage et les recherches au niveau de l’océan mondial ont démontré que plus de 800 espèces de poissons ayant un intérêt économique sont en train de migrer vers les pôles du fait du réchauffement, phénomène particulièrement marqué en Arctique et susceptible d’attiser des convoitises. Le Canada et les Etats-Unis, après avoir décidé d’un commun accord de limiter les prélèvements en mer de Beaufort, s’apprêteraient à signer un moratoire international avec la Russie, le Danemark et la Norvège, afin d’interdire la pêche commerciale dans la partie centrale de l’océan Arctique, tout en ayant reconnu la nécessité de convaincre d’autres pays de les rejoindre, dont les ambitions ne sont visiblement pas des moindres, s’agissant de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud et des pays de l’Union européenne. Un exemple d’impact écologique du changement climatique en Arctique a été mis en évidence en mer de Béring, se traduisant par des perturbations de la structure des écosystèmes benthiques, notamment au niveau de la disponibilité des proies (composées en particulier de crustacés amphipodes, copépodes, etc.), qui entraînent des réorganisations de la répartition géographique des populations de poissons dans cette zone (voir sur notre site l’article intitulé : "Modification de l’écologie alimentaire des poissons de fond en mer de Béring").

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