L’origine de l’ours polaire à nouveau remise en question !

Publié le 02.08.2012

Une nouvelle étude génétique atteste de l’ancienneté de la lignée de l’ours polaire dont on pensait, à tort, qu’elle s’était sans doute adaptée très rapidement au milieu Arctique, laissant faussement présager des facultés de l’ours blanc à surmonter les modifications de son environnement en réponse aux changements climatiques, tant actuellement que par le passé.

Un article publié dans la revue Science nous indique que l’ours polaire (Ursus maritimus) serait probablement plus âgé qu’initialement supposé. En se basant sur une étude de l’ADN nucléaire [1] et pas seulement mitochondrial [2], une équipe internationale vient en effet de démontrer que la divergence entre ours blancs et ours bruns se situe aux environs de - 600 000 ans (au début du Pléistocène moyen) et non vers - 150 000 ans ou plus récemment encore, comme l’envisageaient d’autres auteurs à partir du seul ADN mitochondrial extrait d’ossements fossilisés et/ou issu de spécimens modernes [3].

L’ADN mitochondrial, transmis par la mère, ne comprend en fait qu’une faible proportion du génome, au contraire de l’ADN du noyau des cellules qui recèle beaucoup plus d’informations, étant un bien meilleur support de l’hérédité puisqu’il est représentatif à la fois des patrimoines génétiques du père et de la mère.

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Ours polaire sur glace flottante de la Baie Wager (Nunavut)
Crédit photo : Ansgar Walk
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C’est sur ce principe que fut entreprise l’étude présente afin de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse d’une origine récente de l’espèce que l’on supposait en provenance d’une population d’ours bruns s’étant accoutumée au froid dans des zones septentrionales. Les résultats de cette analyse, pratiquée sur une quarantaine d’ursidés actuels (plus précisément 19 ours blancs, 18 ours bruns et 7 ours noirs), sont en faveur d’une origine ancienne de l’ours polaire, beaucoup plus que ne le laissaient entrevoir les études antérieures.

L’une des conséquences de cette révision est que l’ours blanc a sans doute mis nettement plus de temps pour s’adapter aux conditions arctiques et qu’en définitive, ce processus aurait pu être relativement lent, en dépit de ce que l’on pensait jusqu’alors. Les auteurs envisagent en effet que les refroidissements importants du climat liés aux cycles glaciaires qui se sont succédé durant le Pléistocène sont probablement à l’origine de la spéciation d’Ursus maritimus, qui aurait ainsi bénéficié d’une longue période d’adaptation au froid.

En parallèle, l’examen de l’ADN mitochondrial des individus de ce même échantillon conduit les auteurs à considérer que chez l’ours blanc, cet ADN serait davantage le reflet d’hybridations survenues périodiquement lors d’épisodes de réchauffement ayant permis le rapprochement des deux espèces, tout en admettant que l’on ait pu l’interpréter comme étant le témoin d’une divergence plus récente qu’elle ne l’était réellement (n’oublions pas qu’aujourd’hui encore ours brun et ours blanc sont interféconds, ce qui pouvait de prime abord traduire l’existence d’un ancêtre commun proche).

L’ours polaire étant apparu beaucoup plus tôt et ayant sans doute évolué plus lentement qu’on ait pu le croire au gré des changements climatiques antérieurs, il en ressort qu’il pourrait ne pas avoir suffisamment le temps de s’adapter afin de surmonter le présent réchauffement planétaire, étant donné le rythme accéléré de ce dernier. Constituant manifestement une espèce distincte et génétiquement différenciée plutôt qu’une lignée issue de l’ours brun dont la spéciation serait récente (voire toujours en cours), ayant connu de surcroît une évolution sur plusieurs centaines de milliers d’années et traversé ainsi bon nombre d’épisodes glaciaires, il est en effet probable qu’il soit beaucoup plus vulnérable qu’on ne l’imagine face à la soudaineté du réchauffement actuel. Ces résultats devraient avoir des répercussions quant aux efforts de conservation que nous serions tentés d’entreprendre vis-à-vis de cette espèce éminemment en danger.

Gilles Banzet, INIST-CNRS

[1]Localisé dans le noyau des cellules sous forme de chromosomes, l’ADN nucléaire est hérité pour moitié du père et pour l’autre de la mère. Il détermine entre autres le sexe des individus puisqu’il contient les chromosomes sexuels. La taille de cet ADN est beaucoup plus importante que celle des autres types. Pour exemple, l’ADN nucléaire humain renferme plus de 3,4 milliards de paires de base, alors que l’ADN mitochondrial n’en contient que de l’ordre de 16 000.

[2]Comme son nom l’indique, l’ADN mitochondrial est une petite molécule d’ADN, de forme circulaire, retrouvée à l’intérieur des mitochondries, ces organites présents dans le cytoplasme des cellules et à l’origine de la respiration cellulaire. L’intérêt des mitochondries provient du fait qu’elles sont uniquement transmises par la mère, ce qui permet une analyse de la diversité génétique des êtres vivants et de suivre leurs populations (reconstitution de lignées maternelles) en comparant le degré de similarité de leurs ADN.

[3]Voir sur notre site le dossier concernant la phylogénie de l’ours polaire.

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