La Chine et les régions polaires (4/7) : en Arctique, comment Pékin investit dans les minerais et les hydrocarbures (Série - Chine, superpuissance maritime)

Publié le 25.06.2020 - Article de Camille Le Ho du 16/06/2020 sur Asialyst

Le 2 décembre 2019, Xi Jinping et Vladimir Poutine inauguraient ensemble, par vidéoconférence, le gazoduc sino-russe « Force de Sibérie ». Une nouvelle étape dans le partenariat énergétique entre la Chine et la Russie. Cet acte symbolique de la coopération gazière entre ces deux puissances, attisait les discours les plus alarmistes sur la voracité présupposée de la Chine pour les hydrocarbures en Arctique. Le projet titanesque de gaz naturel liquéfié Yamal LNG en Sibérie suscite les mêmes craintes. La part des investissements chinois n’a cessé d’y augmenter, jusqu’à atteindre 29 %. La Chine viserait-elle à s’approprier les ressources énergétiques du Grand Nord ?

L’Arctique, une région fantasmée depuis toujours pour ses trésors souterrains

Depuis des siècles, le pôle Nord fascine l’imaginaire des scientifiques, des explorateurs mais aussi des compagnies marchandes, notamment pour les ressources naturelles qu’il détient. Cette zone hautement stratégique a été le lieu d’affrontements maritimes, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce fut notamment le cas quand les Britanniques, lors de la bataille de Narvik en 1940, ont tenté de couper la « route du fer », acheminant le minerai de Suède vers une Allemagne extrêmement dépendante. Les Chinois ne sont donc pas les premiers à prendre part à des échanges commerciaux de minerais énergétiques. De plus, l’intérêt chinois pour l’Arctique n’est pas si récent, mais sa surmédiatisation et surtout sa dramatisation, si. La thématique des ressources est bien plus médiatisée depuis le tournant de 2014 dans la stratégie chinoise en Arctique, alors devenue un programme à part entière du grand projet des « Nouvelles Routes de la Soie ». Cette ambition est le résultat d’une double volonté : sécuriser et diversifier les sources d’énergie de Pékin, tout en s’imposant comme un acteur de rang mondial dans la région, aux côtés des États-Unis et de la Russie notamment.

Avec ses ressources fantasmées, l’Arctique attire et se transforme en nouveau laboratoire géopolitique mondial. Les ressources potentielles de cette région glacée ont été estimées par l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), en 2008, à approximativement 13 % des réserves prouvées de pétrole et 30 % des réserves prouvées de gaz naturel au niveau mondial. Bien que ces chiffres soient à prendre avec beaucoup de précautions, ils donnent une idée de la quantité des trésors qu’abrite l’Arctique. Néanmoins, il apparaît que 84 % de ces ressources encore quasiment inexploitées se trouvent en mer. L’exploration des sols pour l’extraction de ces matières premières nécessite donc de la technologie, pas encore complètement maîtrisée, afin d’atteindre ces zones plus difficiles d’accès, isolées, à la géologie complexe et au climat rude.

Une rentabilité dépendante du cours des matériaux

Malgré ces difficultés d’accès, plusieurs entreprises chinoises investissent dans les ressources souterraines de l’Arctique. Elles participent à des projets préexistants, par des apports en capital, via la création de co-entreprises avec des sociétés locales ou tout bonnement par le rachat pur et simple de projets d’extraction. À titre d’exemple, au Canada, la Chine a des participations dans une vingtaine de projets miniers. La société minière Jilin Jien Nickel Industry s’est fait connaître dans le Grand Nord québécois en faisant l’acquisition de Canadian Royalties pour exploiter le gisement de nickel situé près de la communauté inuite de Kangiqsujuaq, au Nunavik. Filiale de l’entreprise d’État provinciale Jilin Horoc Nonferrous Metal Group, cette compagnie chinoise a investi près de 800 millions de dollars en 2012 pour que ce projet aboutisse. C’est le plus grand domaine d’extraction chinois au Canada. Par ailleurs, au Yukon, trois filiales appartenant respectivement au Shaanxi Nonferrous Metals Holding Group (Youser Group), Northwest Mining and Geological Exploration Bureau for Nonferrous Metals, et Fosun International, avaient fait l’acquisition en 2008 de l’entreprise Yukon Zinc et de sa mine Wolverine. Toutefois, victime de la chute du prix des métaux, ce projet est au point mort.

Bien qu’implantées dans quelques projets miniers arctiques, les entreprises chinoises sont loin des comportements de prédation sur les ressources que certains commentateurs leur attribuent. De surcroît, ce qu’il faut retenir et qui peut paraître surprenant, c’est leur autonomie croissante vis-à-vis de leur gouvernement. Autrement dit, bien que ces entreprises bénéficient pour la plupart de subventions publiques, elles suivent une logique tout aussi libérale – attirées par la rentabilité économique que promettent ces projets – que les entreprises issues des pays occidentaux. À ce titre, la stabilité politique et le climat compétitif sont des facteurs-clés dans le choix des entreprises chinoises pour investir. L’accord sur la promotion et la protection des investissements étrangers (APIE) entre la Chine et le Canada explique en partie les nombreux investissements effectués dans le pays des Caribous. La qualité des ressources minières constitue le troisième facteur de décision. Selon le ministère chinois des Terres et des Ressources, « les compagnies minières chinoises sont en quête des bénéfices que les nombreuses richesses du sous-sol minier canadien représentent l’opportunité de réaliser ».

Les terres rares : l’or noir chinois

L’intérêt stratégique pour Pékin est très marqué lorsqu’on aborde certains minéraux. C’est le cas des terres rares, des ressources énergétiques de plus en plus recherchées pour la confection de nos appareils high-tech et le développement des énergies vertes (batteries de voitures électriques ou aimants permanents pour la fabrication d’éoliennes). La Chine possède aujourd’hui un quasi-monopole sur le commerce de ces ressources et tient à le protéger. Avec la participation de l’entreprise chinoise Shenghe auprès de l’Australienne Greenland Minerals and Energy (GME) dans le projet de Kvanefjeld au Groenland, Pékin a obtenu un relatif contrôle sur un concurrent potentiel – de la même façon que pour le projet de Mountain Pass, en Californie. Si la mine de Kvanefjeld venait à ouvrir, les conditions encore incertaines d’extraction de ces ressources, susceptibles de rejeter des éléments toxiques, dont de l’acide sulfurique, du thorium et du radon, justifient certaines craintes sur le plan environnemental.

Contrairement à l’intérêt pour les terres rares, les projets pétroliers sont peu nombreux en Arctique, du fait de coûts de production trop élevés au regard des profits espérés. Quelques entreprises chinoises, à l’image de la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), se lancent tout de même dans des projets de prospection. En 2014, CNOOC a participé à l’exploration du gisement d’hydrocarbures de Dreki dans la Zone économique exclusive (ZEE) de l’Islande, en partenariat avec le pétrolier islandais Eykon Energy. Les opérations ont finalement été interrompues en janvier 2020, après des résultats décevants. Cet exemple de projet de prospection, qui n’a pas abouti à la construction d’une infrastructure d’extraction pétrolière, n’est pas rare et ne concerne pas que les entreprises chinoises. Par exemple, le consortium d’entreprises gazières et pétrolières – incluant l’Américain Conoco Phillips, le Français GDF Suez, les Danois Nunaoil et Maersk et les opérateurs principaux, les Hollandais Cairn Energy et Shell – a arrêté en 2012 son exploration dans les gisements de la baie de Baffin, au large du Groenland. Et cela malgré des licences d’exploration obtenues en 2007 par le gouvernement du Groenland et après avoir foré 11 puits d’exploration...

... Un engouement chinois plus récent pour le gaz russe : reflet du nouveau partenariat géopolitique entre Pékin et Moscou

Bien plus médiatisés, les investissements chinois en Arctique sont particulièrement visibles dans le secteur gazier. Assimilée par Patrick Pouyanné, le PDG de Total, à une « vraie cathédrale du XXIème siècle » perdue dans l’immensité polaire, l’usine titanesque de gaz naturel liquéfié impressionne. Située à 2 500 km et à près de 4 heures d’avion de Moscou, la Péninsule de Yamal est plongée dans la nuit la moitié de l’année, et connaît des températures tombant jusqu’à – 60°C. L’implantation de cette usine en Arctique constitue un nouveau pas dans le défi humain gigantesque que représente la conquête soviétique de l’Arctique. Les exploits réalisés sur la nature pendant la période soviétique ont façonné une identité urbaine spécifique, constituant la mythologie soviétique de « l’Arctique rouge ».

Yamal LNG a fait couler beaucoup d’encre puisqu’elle est la première entreprise de cette ampleur à être construite sur le permafrost. Cela induit l’usage d’une ingénierie de fondations très spécifique pour assurer la stabilité de l’usine pendant toute la durée de vie du site. Inauguré en 2018, le site produit aujourd’hui 16,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an, qui est transporté par voie maritime après liquéfaction par une quinzaine de méthaniers vers l’Europe et l’Asie. Pour ce faire, ils suivent le passage du Nord-Est, longeant la côte nord de la Russie jusqu’au détroit de Béring. Tout un complexe industriel a été érigé autour du site. Sabetta est le nouveau port capable d’accueillir de grands méthaniers brise-glaces. Un aéroport international, des voies ferrées et des routes ainsi que des réservoirs géants pour le stockage du GNL ont également été aménagés. La construction de l’entreprise s’est donc accompagnée de l’édification d’une ville entière. La première cargaison de gaz naturel liquéfié a quitté le port en 2017. Le méthanier brise-glace Christophe-de-Margerie (en hommage à l’ancien PDG de Total mort en 2016) a été le premier mis en service...

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