La Chine et les régions polaires (1/7) : quand la boussole indique le Nord à l’empire du Milieu (Série - Chine, superpuissance maritime)

Publié le 18.06.2020 - Article d'Igor Gauquelin du 21/03/2020 sur Asialyst

Dans un monde où tous les pays ont été explorés, et toutes les mers sillonnées, « la pudeur de la terre cachait encore un dernier secret », écrit Stefan Zweig au siècle dernier. Il parle des pôles Nord et Sud, au début d’une nouvelle consacrée à la triste expédition Terra Nova, entre 1910 et 1913. À équidistance entre l’océan glacial et le continent gelé, extrémités de la Terre de moins en moins méconnues, la Chine cherche aujourd’hui sa place. De nos jours, elle se sent aussi « proche » de l’Antarctique que des régions arctiques

Lorsque le Chinois Duan Qirui est informé, en 1925, qu’un émissaire français le cherche pour lui parler du statut d’un lointain pays d’Occident nommé « Svalbard », il semble y porter assez peu d’intérêt. Certes, ce cadre de l’armée de Beiyang, deux fois Premier ministre sous Yuan Shikai, a soutenu les Alliés européens lors de la Première Guerre mondiale. Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et Duan a d’autres problèmes à gérer dans l’instant. L’année précédente, il a été sorti de sa retraite pour conduire un gouvernement provisoire précaire, aux côtés de deux seigneurs de guerre qui se détestent, Feng Yuxiang et Zhang Zuolin. Leur objectif absolu est de réunifier « leur » Chine avec l’autre, celle de Sun Yat-sen.

L’empire du Milieu sort d’un siècle d’humiliations étrangères, entre guerres de l’opium et traités inégaux. En 1911, sa monarchie millénaire est tombée, sous l’impulsion du docteur Sun Yat-sen. Depuis, le pays est divisé. Aussi la réconciliation nationale prime sur tout, en 1925. Cependant, la France reste un protagoniste présent dans le pays, dont il convient de « ménager la susceptibilité ». Duan Qirui envoie donc quand même quelqu’un pour accéder à la requête de Paris. Et c’est en réponse à cette dernière, selon le récit officiel, que la Chine signe le traité international qui lui permettra de s’implanter, 80 ans plus tard, dans les fragiles îles du Svalbard, à 450 kilomètres à l’est du Groenland.

Reconnu par quelques États dès 1920, le texte, intitulé « Traité concernant le Spitzberg » en français, établit la souveraineté de la Norvège sur ces îles stratégiques de l’Arctique, qui deviennent par la même occasion un espace démilitarisé. À partir de 1925, il autorise quelques signataires du monde entier à venir s’y implanter. La majorité des Chinois l’ignore, mais il existe, niché sur le toit de l’Europe, un endroit où ils sont les bienvenus de droit depuis près d’un siècle.

Quand la Chine mit un pied dans l’Arctique

Découvrir les confins du monde connu, où la voûte céleste rejoint l’horizon ; voyager dans les archipels les plus septentrionaux de la planète, entre les mers arctiques et l’océan du même nom, prisonniers de la banquise en hiver mais accessibles en été… Tout cela semble, en 1925, fort lointain pour les autorités de Pékin ou Nankin. Si vrai que les termes du traité vont tomber dans l’oubli jusqu’à la fin du XXème siècle. Entre-temps, le pays aura connu une nouvelle révolution en 1949, d’inspiration marxiste. Et à partir des années 1980, il se sera plutôt intéressé à l’Antarctique, où il aura construit deux premières stations, puis trois autres jusqu’à aujourd’hui.

Il faut attendre 1991 pour qu’on reparle du traité du Svalbard à Pékin, lorsqu’un explorateur chinois, Gao Dengyi, se rend sur place à titre privé. Il y est invité par le professeur Y. Ye Xin, de l’université norvégienne de Bergen. La presse du régime relate l’anecdote : Gao participe à une mission d’études au pôle Nord, réunissant des scientifiques russes, islandais, norvégiens et chinois. Il confiera que le grand intérêt de son séjour aura été de pouvoir consulter la version anglaise du traité signé plus de 60 ans auparavant par son pays. Il découvre que dans l’archipel, sur l’île du Spitzberg et autour, les signataires peuvent mener des activités civiles : pêche, chasse, industrie, extraction… et surtout recherche scientifique.

Le professeur Y. Ye Xin aurait suggéré à Gao Dengyi d’évoquer la question du Svalbard avec les dirigeants en poste à cette époque, pour les convaincre d’user de ce droit à construire une station dédiée à la science dans l’archipel norvégien. L’Académie des sciences se met ensuite en branle et charge une association dédiée à l’exploration de se pencher sur la faisabilité du projet, dans le cadre d’une étude chinoise consacrée aux zones polaires, ainsi qu’au changement climatique. La station Huanghe, ou « Fleuve Jaune », ouvrira ses portes une décennie plus tard, en 2004 à Ny-Ålesund, sur l’île Spitzberg. La Chine a dès lors un premier pied dans l’Arctique...

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