La diversité génétique de la population des Vikings jusqu’au Groenland

Publié le 12.03.2021

Les Vikings véhiculent souvent l’image de pirates sanguinaires avides de richesses qui écumèrent à bord de leurs drakkars les mers et océans de l’Europe du Nord du VIIIe au XIe siècle. Cette représentation peut apparaitre aussi très réductrice car ils furent également des commerçants avisés, ainsi que d’intrépides navigateurs et explorateurs qui colonisèrent l’Islande et le Groenland. Les plus aventureux furent probablement les premiers européens à fouler les rivages de l’Amérique du Nord.

Afin d’étudier l’histoire et l’évolution génomique de la population de l’ère Viking [1], une équipe internationale de chercheurs a séquencé l’ADN de 442 individus issus de sites archéologiques répartis à travers une grande partie de l’Europe majoritairement septentrionale, notamment en Islande et au Groenland. Ces individus sont datés de l’âge du Bronze [2] (environ - 2400 ans à - 500 ans avant J.-C.), l’âge du Fer [3] (- 500 ans avant J.-C. jusqu’à 700 après J.-C.), la période Viking précoce (700 à 800 ans après J.-C.), la période Viking principale (800 à 1100 ans après J.-C.) et l’époque médiévale (ou Moyen Âge) [4] jusqu’au début des temps modernes (1100 ans à 1600 ans environ après J.-C.). De nombreux individus de l’âge viking trouvés sur l’Île de Gotland située au large de la Suède peuvent s’apparenter génétiquement avec des individus de l’âge du Bronze de la région de la Baltique, ce qui pourrait indiquer une mobilité de population ou d’individus à travers la région de la mer baltique. Les chercheurs ont constaté que les individus de l’âge viking de Norvège montrent des convergences génétiques avec des individus de l’âge du Fer alors que de nombreux individus de l’âge viking de Suède et du Danemark montrent une plus grande affinité avec les agriculteurs néolithiques d’Anatolie [5]. Ils ont aussi observé que la majorité des groupes de population peuvent être modélisés comme des mélanges à trois voies d’ascendance, à savoir : les chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs et les habitants des steppes. Pour autant, le modèle à trois voies ne peut être appliqué avec satisfaction pour le génome de certains individus de Suède, de Norvège et de la région de la Baltique ; seul un modèle à quatre voies incluant des chasseurs-cueilleurs du Caucase ou des ancêtres liés à la partie orientale de l’Asie pourrait être cohérent avec le flux de gènes observé provenant de populations sibériennes.

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Bateau d’Oseberg au musée des navires vikings d’Oslo
Crédit photo : Grzegorz Wysocki
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Les scientifiques observent que la constitution génétique des populations scandinaves de l’âge viking dérive en grande partie de l’ascendance des populations antérieures de l’âge du Fer, mais les analyses révèlent également des différences subtiles d’ascendance ainsi que des flux de gènes provenant du Sud et de l’Est, ces observations étant corroborées avec les découvertes archéologiques. Certains individus, en particulier ceux de l’île de Gotland dans l’est de la Suède, ont de fortes affinités avec les Européens de l’Est ; cela reflète probablement des individus d’ascendance balte, ce qui est confirmé par les analyses qui montrent le regroupement d’individus de l’âge du Bronze dans la région balte. Les chercheurs ont constaté également que le flux de gènes observé en Scandinavie s’effectuait principalement du Sud vers le Nord, dominé par une dynamique initiée depuis le Danemark en direction de la Norvège et de la Suède. Deux individus trouvés dans la partie septentrionale de la Norvège présentent des affinités avec les populations Sami actuelles vivant en Norvège et en Suède, l’un de ces individus ayant probablement aussi des ancêtres « norvégiens », ce qui indiquerait qu’il y aurait eu des contacts génétiques entre des populations ancestrales Sami avec des populations scandinaves. Les scientifiques ont pu établir que les données génétiques étaient en partie structurées par des frontières topographiques plutôt que par les frontières des pays actuels. Ainsi, la partie Sud-Ouest de la Suède à l’ère viking ressemblait génétiquement plus aux populations de l’ère viking du Danemark qu’à celles du centre de la Suède continentale, probablement en raison de barrières géographiques qui ont bloqué les flux géniques. L’étude de la diversité génétique de certains individus a pu aussi nous renseigner sur les interactions sociales, autrement dit les zones géographiques de contact et de commerce au temps des Vikings. Ainsi, les régions du Kattegat (côté oriental du Danemark et côté occidental de la Suède) et les régions proches de la mer Baltique semblent avoir jouées un rôle important dans le brassage génétique. Pour l’île de Gotland, dans l’est de la Suède, les chercheurs ont observé beaucoup plus de composants génétiques de type danois et de type nord-atlantique (individus non scandinaves peuplant les îles de l’Atlantique Nord) que de composants de type suédois, ce qui indique des contacts maritimes étendus pendant l’ère viking. Les scientifiques précisent que les analyses d’ascendance des données génomiques sont cohérentes avec les modèles établis par les historiens et les archéologues. Les mouvements migratoires vers l’Est impliquaient principalement une ascendance de type suédois, tandis que les individus d’ascendance de type norvégien se rendaient plutôt en Islande, en Irlande, sur l’île de Man ou au Groenland. Néanmoins, il est à noter que les individus qui colonisèrent l’Islande puis le Groenland comprenaient également des personnes d’ascendance nord-atlantique.

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Attaque viking, enluminure de 1100 dans l’abbaye Saint-Aubin d’Angers
Crédit photo : Florian Mazel
Domaine public

Il a été établi scientifiquement qu’entre 980 et 1440 après J.-C., la partie sud-ouest du Groenland a été colonisée par des personnes d’ascendance scandinave venues probablement d’Islande à la faveur d’un réchauffement climatique inhabituel appelé l’optimum climatique médiéval [6] qui serait intervenu dans les régions de l’Atlantique Nord, approximativement du Xe siècle au XIVe siècle. Les populations nordiques du Groenland étaient constituées d’un mélange entre des Scandinaves (originaires principalement de Norvège comme déjà évoqué précédemment) et des individus issus des îles Britanniques. On estime qu’aux alentours du XIe siècle, 3000 habitants d’origine européenne peuplaient encore l’île. Aucune preuve de consanguinité à long terme n’a pu être observée dans le génome des individus nordiques retrouvés au Groenland ; ce résultat pourrait accréditer un scénario de dépeuplement de l’Île relativement bref, cohérent avec les modèles démographiques et les découvertes archéologiques. Aucune preuve d’ascendance d’autres populations (paléo-esquimaux, Inuits ou Amérindiens) n’a été observée dans les génomes nordiques du Groenland, ce qui suggère que l’interaction sexuelle entre les populations nordiques et ces autres groupes était absente ou qu’elle ne s’est produite qu’à une très petite échelle. Les causes de la disparition au milieu du XVe siècle des populations viking installées au Groenland font encore débat au sein de la communauté scientifique. Plusieurs causes ont été avancées comme des processus sociaux, politiques ou économiques intervenus en Europe du Nord et qui auraient pu interrompre ou compromettre durablement les échanges commerciaux vitaux entre les colonies groenlandaises et l’Europe septentrionale. L’hypothèse d’un changement climatique reste également privilégiée par de nombreux chercheurs, en effet, une phase de refroidissement appelée le Petit âge glaciaire [7] ,localisée principalement sur l’Atlantique Nord, a pu menacer, voire anéantir définitivement l’implantation des colonies du Groenland déjà fragilisées par les facteurs énoncés précédemment. Ce refroidissement serait apparu au début du XIVe siècle et aurait pris fin à la fin du XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, que le processus ait été mono ou multifactoriel, plus aucune présence viking n’est attestée au Groenland après la fin du XVe siècle.

Les scientifiques se sont attachés aussi à préciser l’héritage génétique des Vikings au sein des populations actuelles de l’Europe du Nord. Ils ont pu constater qu’en Scandinavie, la plupart des populations actuelles ressemblent à leurs homologues de l’époque viking. Néanmoins, une exception fut découverte, l’ascendance viking de type suédois n’est représentée que de 15 à 30 % dans la population suédoise actuelle. Ainsi, un groupe suédois a pu être isolé car il est plus proche génétiquement des anciennes populations finlandaises, un autre groupe est plus étroitement lié aux populations danoises et norvégiennes, l’ascendance danoise restant d’ailleurs élevée dans toute la région. En dehors de la Scandinavie, l’héritage génétique des populations de l’âge viking reste constant, bien que limité. Ainsi, une petite composante d’ascendance scandinave (jusqu’à 5 %) est présente en Pologne. En Angleterre, la contribution de l’âge viking ne dépasse pas les 6 %. Les chercheurs ont noté que certains individus de type Atlantique Nord sont devenus culturellement scandinaves, certains se sont retrouvés en Norvège, en Islande et au Groenland, laissant un héritage génétique qui persiste encore aujourd’hui. L’ascendance de type nord-atlantique représente de 12 à 25 % de la population actuelle de la Norvège ; pour la Suède, elle représente environ 10 % de la population.

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Ruines de l’église Hvalsey, bâtiment le mieux conservé de la colonisation viking du Groenland
Crédit photo : Anonyme
Domaine public

Ces recherches génétiques confirment en grande partie ce que les études historiques et archéologiques avaient déjà établi, à savoir, la migration des Vikings en dehors de la Scandinavie comme celles des Vikings du Danemark, de la Norvège et de la Suède vers la Grande-Bretagne, vers les îles de l’Atlantique Nord, naviguant aussi à l’Est vers la région de la Baltique et même vers les territoires de la Russie actuelle. Des ancêtres de types suédois et finlandais se sont aussi établis dans les parties les plus occidentales de l’Europe, alors que des ancêtres de type danois sont plutôt rencontrés dans la zone orientale de l’Europe. Les scientifiques avancent que certains individus appartenaient à des communautés aux ancêtres d’origine mixte, reliées entre elles par des réseaux complexes de commerce, de raids et de colonisation qui traversaient les cultures et tout le continent européen. La Scandinavie de l’époque viking possédait un nombre limité de zones de transport et d’enclaves maritimes propices aux échanges commerciaux et génétiques avec l’extérieur, ce qui peut expliquer l’observation de zones de stabilité au niveau génétique sur la masse continentale scandinave moins sujette à un flux de gènes extérieurs comme le centre de la Norvège, le Jutland au Danemark et les colonies dans les îles de l’Atlantique Nord. A l’inverse, on observe une forte variation génétique dans les communautés commerciales côtières et méridionales comme celles des îles suédoises de Gotland et Öland. La population viking en général ne dérive pas que d’une évolution directe des groupes scandinaves de l’âge de Fer mais elle s’est enrichie de flux de gènes provenant de la partie méridionale et orientale de l’Europe qui ont convergés vers la Scandinavie, débutant à l’âge du Fer et qui se sont poursuivis durant toute l’ère viking à partir d’un nombre croissant de sources. De nombreux individus de l’âge viking, à la fois en Scandinavie et en dehors, ont des niveaux élevés d’ascendance non scandinave, ce qui suggère un flux génétique continu à travers l’Europe.

Cette étude nous révèle un aspect jusqu’ici plutôt méconnu de la population viking, comportant une constante génétique scandinave mais qui s’est enrichie avec de nombreux apports non scandinaves pour constituer un peuple soudé et homogène qui a, certes, généré à un moment donné, la peur et l’effroi dans toute une partie de l’Europe du Nord mais qui a aussi su commercer et s’intégrer avec les autres populations européennes. L’intrépidité et le courage des Vikings démontrés dans leurs combats leur ont aussi permis la réalisation de la colonisation de l’Islande puis du Groenland mais aussi probablement la découverte de l’Amérique du Nord cinq siècles avant Christophe Colomb.

Ludovic Hamiaux, Inist-CNRS

[1] Lien Wikipédia sur Viking.

[2] Lien Wikipédia sur âge du Bronze.

[3] Lien Wikipédia sur âge du Fer.

[4] Lien Wikipédia sur Moyen Âge.

[5] Lien Wikipédia sur Néolithique.

[6] Lien Wikipédia sur optimum climatique médiéval.

[7] Lien Wikipédia sur Petit âge glaciaire.

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