La mystérieuse augmentation des déformations chez les oiseaux d’Alaska

Publié le 16.12.2010 - BE Etats-Unis 227 - 03/12/10

Une équipe de scientifiques de l’Alaska Science Center de l’US Geological Survey (USGS) à Anchorage a observé un taux inhabituellement élevé de becs déformés chez certaines espèces d’oiseaux en Alaska. Ce phénomène, trop important et localisé pour être dû à une anomalie statistique, pourrait témoigner d’un problème écologique majeur.

  De nombreux cas recensés

Les résultats de deux études, récemment publiés dans The Auk, le journal de l’Union des Ornithologues Américains, se basent sur de nombreuses observations et signalements chez plusieurs espèces différentes d’oiseaux au cours de la dernière décennie. Les résultats concernent majoritairement les mésanges à tête noire (Poecile atricapillus) et les corneilles d’Alaska (Corvus caurinus), qui apparaissent ainsi comme les espèces les plus touchées. Dans une moindre mesure, 28 autres espèces d’oiseaux, aussi bien locales que migratrices, ont fait l’objet de signalements.

Au cours de la première étude, la présence de becs déformés a été observée chez plus de 2600 spécimens d’oiseaux de 30 espèces différentes au cours de la dernière décennie. Il a été évalué que ce phénomène concernerait environ 6.5% en moyenne par an de la population de mésanges à tête noire adultes du centre-sud de l’Alaska, une proportion qui a considérablement augmenté en une décennie. Dans la seconde étude, qui portait spécifiquement sur les corneilles d’Alaska, il a été montré qu’en moyenne 16.9% des spécimens étaient affectés, avec des maximums locaux pouvant aller jusqu’à 36% dans certaines régions, ce qui représente la plus grande proportion de déformations jamais enregistrée parmi une population d’oiseaux sauvages. D’après l’étude, " [...] l’apparition soudaine d’un ensemble géographique significatif d’anormalités morphologiques au sein d’une population [d’animaux sauvages] peut être un signe d’un problème écologique latent plus important".

D’après Coleen Handel, biologiste à l’Alaska Science Center et co-auteur des deux études, la proportion de becs déformés parmi les oiseaux d’Alaska est au minimum 10 fois plus importante que celle que l’on pourrait s’attendre à trouver parmi n’importe quelle population d’oiseau sauvage. De plus, au moins en ce qui concerne les corneilles d’Alaska, le phénomène semble s’étendre au sud et au sud-est de l’Alaska, et plusieurs dizaines de cas ont été observés en Colombie-Britannique et dans l’état de Washington, jusqu’à Puget Sound, au nord de Seattle.

  Mortalité accrue pour les oiseaux atteints

Ces déformations ont souvent un impact important sur les oiseaux, car elles les gênent pour chasser et se nourrir correctement. La forme du bec d’un oiseau étant directement liée à son régime alimentaire, un bec déformé implique des changements de comportements dans la collecte de nourriture. Par exemple, il est courant qu’un oiseau déformé doive incliner la tête pour attraper la nourriture. Dans certains cas, ces oiseaux ne pouvant plus récolter la nourriture par eux-mêmes, ils deviennent alors dépendants des sources humaines (mangeoires, poubelles...). Dans tous les cas, ces modifications de comportement entraînent une dépense accrue d’énergie pour la collecte de la nourriture, et donc une plus grande vulnérabilité aux prédateurs et aux maladies. Une déformation du bec peut également empêcher les oiseaux de lisser leurs plumes, action indispensable pour maintenir leur isolation thermique et survivre au froid. Pour toutes ces raisons, un bec déformé entraîne une mortalité accrue pour les oiseaux. Enfin, il apparaît que les déformations modifient aussi le comportement sexuel des oiseaux et impacte sur leur capacité à se reproduire et à élever leurs petits, peut-être autant à cause d’un dérèglement hormonal qu’une impossibilité physique.

Ce type de déformation est nommé "trouble de la kératine aviaire". La kératine est une protéine essentielle à la formation du bec, semblable à celle qui compose les ongles et cheveux humains. Ce trouble consiste en un surdéveloppement anormal de la couche de kératine du bec, ce qui a pour effet de rendre les becs trop long ou croisés - parfois les deux ensembles - chez les oiseaux uniquement à l’âge adulte. Occasionnellement, certains oiseaux ont été aperçus avec des pattes, des serres, ou des plumes anormales.

A l’heure actuelle, l’équipe de recherche n’a pas été capable de déterminer les causes de ce phénomène. De nombreux facteurs peuvent entrer en jeu, comme l’exposition à des produits toxiques, l’émergence de mutations génétiques, d’infections, de parasites ou même un changement de régime alimentaire. Cependant, la piste de l’exposition à des produits chimiques est privilégiée.

 Des polluants responsables ?

Le fait que les oiseaux atteints soient regroupés en zone plutôt que d’être dispersés incite les scientifiques à penser que les causes sont à chercher du côté de l’environnement. D’après Matt Kirchhoff, directeur de la protection des oiseaux d’Audubon Alaska (association de protection des écosystèmes naturels), l’étude montre clairement que les causes de cette anomalie proviennent de l’environnement. " [Vu] la façon dont [le phénomène] se propage, ce n’est pas génétique mais déclenché par quelque chose dans l’environnement. Ne pas savoir ce que c’est est un gros problème."

Il existe des précédents en matière d’observation de cas de becs déformés parmi les oiseaux sauvages. Dans les années 1970, des taux élevés de becs croisés et d’autres malformations congénitales ont d’abord été signalés chez les oiseaux aquatiques près des Grands Lacs. A l’époque, l’exposition à des composés organochlorés comme le DDT ou le chlordane avait été mise en cause. Très utilisés à l’époque comme pesticides, ils étaient présents en grande quantité dans les lacs et rivières à cause du ruissellement des eaux et, s’agissant de polluants persistants, les oiseaux étaient exposés à de fortes doses qui s’étaient accumulées le long de la chaîne alimentaire. Dans les années 1980, le même phénomène était observé en Californie, et fut attribué à une exposition au sélénium, provenant du ruissellement des terres agricoles. Dans les deux cas, les polluants ont été interdits ou leur utilisation a été fortement restreinte, et le phénomène n’a plus été observé.

Néanmoins, en ce qui concerne l’étude, les tests sur les échantillons extraits d’oiseaux affectés n’ont pas permis d’établir que des composés chimiques tels que le sélénium étaient à l’origine des difformités. Quelques composés comme les PCB ont été trouvés dans des concentrations plus importantes chez les oiseaux déformés, mais pas à des niveaux suffisants pour affirmer qu’ils sont responsables des changements. A présent, l’équipe de recherche se concentre sur les changements au niveau cellulaire. En particulier, l’objectif est de comprendre pourquoi la couche extérieure de kératine du bec des oiseaux se développe de façon anormalement rapide. "Quelque chose change la façon dont les cellules se développent ; nous ne sommes simplement pas sûrs de ce que c’est" déclare Handel.

" [L’augmentation des difformités] apparaît comme un problème émergent et sérieux qui a doit être pris en compte sans attendre" affirme Steve Zack, un scientifique de la Wildlife Conservation Society, qui a étudié la faune arctique depuis plus d’une décennie. "Nous n’avons aucune idée de ce que c’est, mais cela se développe à un tel rythme que cela concerne un nombre important des populations que nous avons étudiées. C’est clairement quelque chose qui vaut la peine de tirer la sonnette d’alarme."

Pour en savoir plus,

Contacts :

Sources :

Rédacteur : Gabriel Marty, deputy-envt.mst@ambafrance-us.org

 Origine : BE Etats-Unis numéro 227 (3/12/2010) - Ambassade de France aux Etats-Unis / ADIT - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/65261.htm