La quantité d’eau disponible au Nunavut et son impact sanitaire

Publié le 01.07.2014

L’approvisionnement en eau est un casse-tête dans les habitations de l’Arctique canadien, le sol gelé en permanence ne permettant pas l’implantation d’un réseau souterrain de canalisations.

La plupart des articles scientifiques qui se sont intéressés à l’approvisionnement en eau en milieu arctique se sont surtout consacrés à sa qualité (conformité bactériologique et physicochimique). Pourtant disposer d’un volume d’eau suffisant est également important pour l’hygiène des populations et de fait pour leur santé. C’est pourquoi des auteurs canadiens se sont penchés sur cet aspect et ont mené une enquête dans un petit hameau inuit du Nunavut, qu’ils ont jugé représentatif des autres villages reculés du Canada arctique.


Actuellement, dans ces contrées du Nunavut, l’eau utilisée pour la fourniture d’eau potable provient de lacs ou de rivières, d’où elle est prélevée et stockée dans un réservoir central où elle subit une chloration. Le pergélisol sur lequel les villages sont bâtis interdit la construction de réseaux souterrains d’adduction d’eau, ainsi que le forage de puits et de fosses septiques individuels. L’approvisionnement en eau potable est assuré par des camions qui amènent l’eau du réservoir central vers des citernes situées à l’intérieur des habitations. Les eaux usées domestiques sont stockées dans une autre citerne et pompées par d’autres camions qui les acheminent vers des lieux éloignés des sites de prélèvement et du village, souvent près de la décharge. Les camions selon les endroits passent tous les jours ou au moins trois fois par semaine.

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Remplissage du réservoir d’eau de l’école primaire d’un village du Nunavut
Crédit photo : Paul Aningat
Certains droits réservés - Licence Creative Commons

Le village de Coral Harbour
Son nom pourrait faire penser au sable chaud et aux cocotiers [1], mais il est situé au nord de la baie d’Hudson. Il compte environ 850 habitants (recensement de 2011), dont 95% d’Inuits et comme les autres villages autochtones du Nunavut, sa population augmente rapidement : elle s’est accrue de 8,5% entre 2006 et 2011 (à comparer avec l’accroissement moyen au Canada de 5,9% sur la même période). L’âge moyen y est de 21,8 ans, et contraste avec l’âge moyen au Canada qui est de 40,6 ans. Les familles nombreuses y sont courantes et plusieurs générations habitent souvent sous le même toit. Officiellement le nombre moyen de personnes par logement est de 4, plus élevé que dans le reste du Canada où il est de 2,5. En réalité ce nombre peut être beaucoup plus important, car beaucoup de « sans domicile fixe » non répertoriés habitent temporairement chez les uns ou chez les autres. [2]. Les deux tiers des habitations sont financées par l’état. Il n’y a pas de médecin permanent, trois ou quatre infirmiers venant du sud du Canada assurent la garde d’un petit centre de soins. Un médecin généraliste et quelques spécialistes (un dentiste, un optométriste [3]) programment quelques visites dans l’année. Le transfert des malades par voie aérienne vers Iqualit (à 500 km) ou Winnipeg (à 1000 km) est la norme.

Les chercheurs ont mené 37 interviews, dont 28 avec des résidents et 9 avec des « informateurs-clés » : des personnes à même de détenir des informations sur le système d’eau (les employés municipaux) ou l’état sanitaire de la population (le personnel du centre de santé, les membres du Conseil municipal). Les questions ont porté sur la taille de la maisonnée et les conditions d’utilisation de l’eau, sur les failles du système et les procédures habituellement mises en place par les familles pour remédier aux pénuries.

En moyenne, chaque habitant a droit à 110 litres d’eau par jour, ce qui correspond à seulement un tiers de la consommation moyenne canadienne. L’eau est utilisée pour la boisson, la préparation des repas, la toilette, les W.C., l’entretien du foyer et la lessive. Cette quantité est légèrement plus élevée que la quantité minimale d’eau recommandée au Canada qui est de 100 litres, cependant plus de la moitié des résidents déclarent se retrouver à court d’eau au moins une fois toutes les 2 à 4 semaines, essentiellement lorsque le nombre de personnes dans le logement est élevé ou quand il y a beaucoup de jeunes enfants : « Si tout le monde se douche ou se baigne, cela vide la moitié de la citerne. Je dois laver tous les gamins ensemble » (famille de 9 personnes). Contrastant avec les problèmes des grandes familles, les participants à l’enquête qui vivent seuls ou en couple sans enfants affirment être rarement en manque d’eau…mais compatissent à la situation des familles occupant les logements surpeuplés.

De manière plus problématique, il arrive que l’approvisionnement n’ait pas lieu, que ce soit à cause de la météo (particulièrement les blizzards en hiver), de problèmes mécaniques avec les pompes du réservoir ou avec le camion, ou encore des congés des opérateurs.

Dans ce cas les résidents « se débrouillent », soit ils vont chercher de l’eau ou de la glace à la rivière s’ils possèdent un véhicule ou une motoneige, soit des voisins ou de la famille partagent leur eau avec eux. Sinon, ils se voient contraints de modifier leurs activités quotidiennes en fonction de la disponibilité en eau. Tout en faisant part de leur frustration, certains participants acceptent néanmoins l’idée que la pénurie périodique d’eau fasse partie de leur vie. Ils apprécient cependant quand l’administration du village les prévient d’une coupure par le biais de la radio de la communauté, ce qui leur permet de s’organiser et de faire des réserves.

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Un employé a déroulé le tuyau qui sert à distribuer l’eau potable amenée par le camion
Crédit photo : Paul Aningat
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Le manque d’eau devient plus critique lorsqu’il y a des problèmes sanitaires. Par exemple, une mère se désole de ne pouvoir suivre les recommandations du centre de santé pour son enfant qui a une maladie de peau : « On m’a dit que c’est important de laver régulièrement les vêtements, les draps et les couvertures, mais comment faire avec si peu d’eau ? »

Les acteurs de santé, eux, évoquent les mauvaises conditions d’hygiène dues à la surpopulation et au manque d’eau qui favorisent la propagation des infections, notamment dues à Mycobacterium tuberculosis (tuberculose), à Helicobacter pylori (responsable de maladies graves de l’estomac) et au staphylocoque doré résistant à la méthicilline qui sévissent particulièrement dans ces contrées. La situation peut être très problématique en périodes d’épidémies (de grippe, de gastroentérite,...) qui nécessitent d’utiliser souvent les toilettes.

L’enquête révèle donc des disparités parmi les habitants de Coral Harbour, pour environ la moitié d’entre eux, les 100 litres d’eau par personne seraient suffisants. La taille du réservoir pour une habitation de 4 personnes est standardisée, mais le nombre d’occupants qui y vit en réalité n’est pas pris en compte. Les familles (très) nombreuses devraient recevoir plus d’eau que les familles plus petites qui sont satisfaites de la situation actuelle. Il faudrait concevoir des réservoirs plus grands pour les maisons surpeuplées et installer un système qui réutiliserait l’« eau grise » (par exemple l’eau du bain peut servir dans les W.C.). Enfin, une communication entre le centre de santé et les employés du service de l’eau est nécessaire quand la situation médicale exige plus d’eau.

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]Coral Harbour signifie littéralement "Port Corail", il a été nommé ainsi parce qu’on y trouve des restes de coraux fossilisés

[2]Voir à ce sujet la brève : Les Inuits accueillent dans leurs habitats de piètre qualité les sans-abri itinérants

[3]Un optométriste est un professionnel de l’œil et du système visuel. Son statut est différent selon les pays

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