Le baseball aléoute : un sport qui reste un jeu

Publié le 25.06.2012

Sport populaire pratiqué par les Sugpiat, le baseball aléoute fait preuve d’inventivité et de création par rapport à son homologue américain. Il est l’occasion d’événements et de rencontres communautaires qui rassemblent les villages.

Une recherche de terrain en Alaska a révélé l’existence d’un baseball aux couleurs locales, dont le rôle culturel est indéniable. Menée sous forme d’observation participante par deux anthropologues de l’Université d’Alaska à Fairbanks, cette enquête auprès de Sugpiat de Nanwalek et de Port Graham, situés au bout de la péninsule de Kenai en Alaska, a duré 16 mois. Un événement sportif en août 2007 en a constitué le point de départ.

Les Sugpiat sont en effet très fiers de leur sport favori : le baseball aléoute. Bien que les règles varient d’une communauté à l’autre, tout le monde s’accorde à dire qu’il est tout à fait différent du baseball américain. Il est d’ailleurs revendiqué comme tel dans sa spécificité. Il serait plus proche du lapta de Russie, un jeu beaucoup plus ancien qui a été introduit durant la colonisation russe du XVIIIe siècle. La comparaison avec celui-ci en revanche, ni ne surprend ni ne semble intéresser les interlocuteurs, puisque le lapta a été assimilé depuis longtemps pour faire partie intégrante de la tradition et de la réalité locales, tout comme la foi orthodoxe... ou le terme Aléoute [1].

On voit bien ici à quel niveau se situe l’appropriation culturelle. Bien que Sugpiaq soit l’ethnonyme originel et signifie « vraie personne », et qu’à Nanwalek, on préfère d’une manière générale ce terme-là, des références occasionnelles au terme « Aléoute », comme c’est le cas ici du baseball, ne posent aucun problème. Cette dénomination fournit non seulement une distinction culturelle claire avec les sports occidentaux de même nature (baseball américain, cricket…) mais aussi au sein des origines en maintenant une spécificité linguistique à l’intérieur d’un ensemble régional plus étendu.

En ce sens, le sport est devenu un marqueur identitaire, et ce d’autant plus qu’il est investi de significations et de symboles propres, d’éléments qui familiarisent (au sens de rendre familier) l’univers du jeu. Il serait trop compliqué d’entrer dans le détail des règles et des dimensions du terrain de jeu qui ont été modifiées dans le cadre de la culture sugpiaq, modifications telles que le nombre de bases, de batteurs, l’orientation du jeu avec un score maximum de 60 points sans limite de temps (à moins que la tombée de la nuit n’empêche de finir la partie). Bref, tous ces éléments qui différencient tout autant le baseball aléoute du baseball américain que du lapta russe.

Une manière d’être ensemble…

Peu importe d’ailleurs le gagnant : on ne s’en souvient pas (ce qui ne veut pas dire que l’on n’essaye pas de gagner). L’essentiel , lors d’une rencontre entre communautés, est de revoir la famille ou des connaissances, de partager et de goûter la nourriture du voisin, de passer du bon temps et d’apprécier les caractéristiques de certains joueurs dans les moments excitants du jeu, bref de s’amuser ensemble. Il y a donc toute une activité sociale autour du jeu, aussi importante que le jeu lui-même. Les spectateurs sont loin d’être inactifs. Au-delà des encouragements et de l’investissement émotionnel que l’on retrouve dans tous les sports, on attend d’eux qu’ils pénètrent le terrain aux moments les moins intenses, pour aller discuter le coup avec les joueurs. Les enfants qui traversent inopinément perturbent la partie et provoquent des rires. Le terrain, qui se trouve sur la piste d’atterrissage est donc un point essentiel de contact avec l’extérieur. Il devient un espace de rencontre interne et un lieu d’interactions sociales.

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Nanwalek Airport
Crédit photo : Dr. Terry McTigue, NOAA, NOS, NCCOS, CCMA
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Mais le baseball va plus loin dans l’expression et la transmission de la logique culturelle. Les joueurs sont en effet interchangeables selon qu’ils sont vieux ou jeunes, expérimentés ou novices, adultes ou enfants ; on s’entraide ainsi dans la pratique et l’apprentissage de ce sport, donnant des conseils à l‘un, ou montrant ce qu’on sait faire à l’autre. Les règles deviennent alors plus ou moins flexibles. On veut sans doute montrer par là qu’il existe ainsi une certaine liberté pour s’adapter aux codes introduits de l’extérieur. Il est possible d’interpréter cela comme une condition de la créativité culturelle et une manière d’articuler l’identité ethnique et l’appartenance au groupe, ce qui donne sa véritable raison d’être au baseball aléoute et son succès chez les Sugpiaq.

…au-delà des règles

Le manque de régulation peut surprendre mais le fait de plaisanter et de taquiner des joueurs, dans ce qui au départ est un jeu pris très au sérieux et peut apparaître à la fin comme un joyeux désordre, renvoie à l’évitement des conflits et à la manière détournée de résoudre des situations controversées, sans engager une confrontation et une argumentation directes. Il s’agit là d’un comportement social propre à la culture sugpiaq qui a influencé le baseball aléoute.

D’autres dimensions symboliques traversent le jeu. Les participants ont en effet toujours besoin d’être conscients de leur place et de leur rôle, ainsi que de leurs qualités et de leurs faiblesses, les uns vis-à-vis des autres, qu’ils soient équipiers, adversaires ou spectateurs. Cette exigence de bien se situer et de rester en éveil tout au long de la partie semble très importante, comme si on voulait rappeler un état d’alerte permanent et nécessaire dans un environnement qui peut être hostile et changeant à tout moment, jusqu’à parfois causer le désastre. De longues périodes d’attente se combinent ainsi à des périodes d’activité soudaine et il s’agit d’être prêt et réactif à la tournure des événements, un peu comme dans le mode de vie inuit.

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Vue de la baie Katchemak
Crédit photo : professor megan
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Pour donner encore une idée de la prégnance sociale de ce sport, au-delà de l’événement sportif et de la rencontre sociale qui définit un « être ensemble », on observera la manière dont il sert de référent dans les jeux d’enfants. Dans l’organisation, la structure et le déroulement d’une espèce de football local joué alors à la façon baseball, il reproduit l’esprit communautaire avec notamment la possibilité d’un nombre illimité de joueurs. La présence obligatoire d’un arbitre adulte est toutefois nécessaire afin d’éviter les disputes et d’appliquer les règles. A contrario, le baseball aléoute n’exige pas d’arbitre puisqu’il est fait pour « hurler et rire » sans discussion, tant sur l’interprétation des règles que la manière d’exercer un jeu ambigu. Les enfants apprennent ainsi très tôt les principes du baseball aléoute, tels que la coopération en laissant rouler doucement la balle vers le « shooteur » (qui prend la place du « batteur »), ou en autorisant qui veut participer au jeu, à condition que les équipes soient égales en effectifs.

Dans les deux cas, il s’agit bien d’une création originale que l’on accorde à des valeurs culturelles spécifiques et à l’esprit de la communauté. Et si avec un œil distant, on peut voir des similitudes entre le baseball aléoute et son semblable américain ou russe, la manière dont il est perçu et vécu par les autochtones le protège des influences extérieures. Il devient une sorte de marqueur de l’identité sugpiaq. A la fois expression et identification culturelle, le baseball aléoute révèle des valeurs, des significations et des opportunités créatrices qui vont au-delà des variations désormais codifiées des sports de batte. En ce sens, il est resté un jeu que l’on s’approprie et réinvente avant tout.

L’enquête en pays sugpiaq a donné l’occasion de montrer à travers un exemple bien particulier, en quoi le sport en général permet « d’innover et d’expérimenter culturellement, de construire ou déconstruire du sens, et de (re)formuler l’identité et l’appartenance au groupe ». Elle a également montré comment des processus d’appropriation culturelle permettent de considérer un élément étranger à l’origine comme quelque chose de propre, et d’explorer les mécanismes par lesquels « la logique culturelle locale s’exprime dans l’espace symbolique du terrain de baseball ».

Michel Schlotter, INIST-CNRS

[1]« Les Russes ne distinguèrent pas aussitôt la spécificité de ceux qu’ils appelèrent « Aléoutes » ou « Aléoutes de Kodiak », à l’époque où il ne connaissaient pas encore les Yupik avec lesquels ils ne purent faire un rapprochement plus judicieux. Cependant, des ressemblances avec le mode de vie des îles Aléoutiennes, puis, le fait que les Aléoutes autant que les Sugpiat formaient ensemble l’échine dorsale de la communauté orthodoxe de l’Alaska (du moins jusqu’à la conversion de nombreux Yupik au milieu du XIXe siècle), contribuèrent à une représentation d’une identité aléoute plutôt régionale et supra-ethnique que strictement linguistique, d’où l’intégration par les Sugpiaq eux-mêmes du terme Alutiiq ». (source : Wikipédia).

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