Le joik, tradition vocale same, et ses effets sur la santé

Publié le 15.05.2017

Le joik (ou yoik), une des plus anciennes formes musicales de Fennoscandie [1], fait partie intégrante du mouvement de revitalisation culturelle des peuples sames. Ses effets sur la santé ont été très peu étudiés jusque là.

Les Samis de Norvège, de même que bon nombre de peuples autochtones des régions circumpolaires, ont connu une longue histoire de colonisation, de discrimination et de marginalisation. [2].
Au vu des études menées dans d’autres sociétés traditionnelles ayant une histoire similaire, on pourrait s’attendre à ce que celle-ci ait chez eux également un impact négatif en termes de santé publique. Néanmoins, tant sur le plan de l’état de santé général (maladies cardiovasculaires, diabète, cancer du poumon, différentes maladies infectieuses) que sur celui des abus de substance, des suicides ou du chômage, les taux :

  • ne diffèrent pas globalement de ceux de la population norvégienne générale ;
  • sont nettement meilleurs que ceux d’autres populations autochtones arctiques [3].
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    Groupe de montagnards sames de Lyngen, Troms en Norvège
    Crédit photo :T. Høegh
    Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Une des hypothèses avancées est que cette situation serait une conséquence de la politique du gouvernement norvégien en faveur de l’égalité des chances pour tous les citoyens en matière d’éducation et de santé depuis la Seconde Guerre mondiale.
Dans ce processus, différents facteurs ont pu également intervenir, notamment ceux liés à une prise de conscience collective same, tant sur le plan culturel que politique.
Parmi eux, il y aurait le joik. Tradition séculaire du peuple same, il recouvre une large gamme d’expressions vocales et de variations mélodiques et rythmiques, visant à symboliser l’essence d’une personne, d’un lieu ou d’un animal.
Expression de reconnaissance, d’amour et d’affiliation, c’est un marqueur d’appartenance sociale et culturelle accompagnant la personne toute sa vie. Ainsi, chaque homme ou femme Sami a son joik personnel, toujours révélé d’une personne à une autre, souvent d’un parent ou d’un grand-parent à un enfant.
Or, du fait de l’histoire politique des Samis d’avant-guerre, la tradition s’est largement perdue, et les générations de cette époque ont grandi sans joik personnel. Mais les plus jeunes redécouvrent leur héritage culturel sous de nouvelles formes : le joik est ainsi désormais enseigné à l’école maternelle, dans les écoles, les ateliers du week-end, et tout spécialement lors de festivals.

L’étude qualitative exploratoire présentée dans cet article aborde le joik sous l’angle de ses effets salutogènes, c’est-à-dire de son rôle thérapeutique éventuel, en termes de bien-être et de qualité de la vie. Elle a été menée à partir d’entretiens semi-directifs de recherche auprès de 13 participants, Samis [4] pour la plupart (10 sur 13), à partir de questions tournant autour de leur expérience du joik (pratique active, écoute, être l’objet d’un joik) et de la signification qu’ils lui prêtaient.
Globalement l’impact du joik chez des personnes le pratiquant ou non, Samis comme Norvégiens, est comparable à celui constaté lors d’études sur les effets de la musicothérapie, en termes de gestion des émotions, d’autorégulation et d’expression de soi, ce qui est particulièrement important dans la mesure où toutes les émotions, positives comme négatives, correspondent à différentes réactions physiologiques.
Il est également à noter que le joik contribue au sentiment d’appartenance de nombreux Samis, avec des conséquences en termes d’estime de soi, de bien-être et de qualité de vie.

Cette étude semble ainsi suggérer que le joik constituerait un potentiel inexploré en tant que thérapeutique et pratique de promotion de la santé sensible à la dimension culturelle.

Laurent Panes, INIST-CNRS

[1]La Fennoscandie est l’ensemble géologique constitué par la Norvège, la Finlande et la Suède.

[2]Voir aussi : Passé colonial et santé publique. chez les peuples autochtones des régions arctiques, regroupant des liens vers des articles de notre site apportant divers éclairages autour de ce thème.

[3]Voir aussi sur notre site l’article intitulé : Psychopathologie et facteurs culturels de résilience chez des adolescents samis de Norvège arctique

[4]La définition de "Sami", fondée ici sur ce que les participants disent spontanément d’eux-mêmes, renvoie à l’expérience subjective d’une identité culturelle.

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