Le réchauffement climatique menace-t-il le tourisme d’hiver groenlandais ?

Publié le 12.08.2019

Se faire déposer par un hélicoptère au sommet des pentes enneigées de l’ouest groenlandais avant de les dévaler à ski, partir en excursion à ski ou en traîneau à chiens à la latitude du cercle polaire arctique, s’enivrer de vitesse en motoneige dans une nature sauvage : le Groenland, « hot spot cool » l’hiver pour des touristes aisés de plus en plus nombreux, saura-t-il à l’avenir maintenir son offre d’activités de pleine nature essentielle à son économie, en dépit du réchauffement climatique particulièrement prononcé en Arctique ? Pour y répondre, des scientifiques font des projections du climat jusqu’à la fin de ce siècle, en ne choisissant qu’un seul scénario d’émissions de gaz à effet de serre, le scénario « business as usual », scénario actuel et qui devrait rester le plus probable dans le futur.

Le tourisme polaire a connu ces vingt dernières années une progression considérable. Mutations accélérées d’un « monde vierge », terres extrêmes en sursis, routes maritimes mythiques chaque été plus accessibles : nombre de raisons expliquent l’engouement récent à découvrir, « avant qu’il ne soit trop tard », ces confins de notre planète qui fascinent, à travers ce que d’aucuns nomment le « tourisme de l’extinction » ou « tourisme de la dernière chance ».

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Héliski au Groenland : descente vers l’hélicoptère
Crédit photo : Total Heliski
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En 2008, plus de 46 000 touristes ont gagné l’Antarctique selon l’IAATO (International Association of Antarctica Tour Operators ou Association internationale des voyagistes antarctiques), tandis que, selon l’ONU, un million et demi de visiteurs ont afflué en Arctique, destination beaucoup plus proche pour les voyageurs en provenance d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest, qui disposent des ressources nécessaires pour ce type de vacances onéreuses (300 € par jour en moyenne pour une expédition à ski).

Dans bien des régions de l’Arctique, le nombre de touristes excède désormais en haute saison la population hôte [1]. Outre les aspects liés aux impacts environnementaux qu’entraîne une telle fréquentation, des questions complexes se posent aux communautés locales quant à la pression exercée par cet afflux saisonnier sur leur identité sociale et culturelle et aux changements en résultant pour les populations natives qui peuvent cependant aspirer à cette manne touristique [2]. Le tourisme est en effet bien souvent un moyen complémentaire de subsistance pour les populations autochtones confrontées à des difficultés économiques dans leurs activités traditionnelles basées sur l’exploitation des ressources naturelles (agriculture, pêche, industrie minière, etc.), et qui sont de ce fait à la recherche de diversification pour parvenir à une indépendance économique, ou, pour ce qui est du Groenland, territoire autonome au sein de la Communauté du Royaume danois, à la recherche d’une plus grande autonomie politique, voire de la souveraineté vis-à-vis du Danemark. Il existe pourtant un risque de dépendance à l’égard des revenus générés par ce type d’activités et de ses cycles d’emballement et de récession, risque d’autant plus amplifié, dans le contexte de réchauffement accéléré du Grand Nord, que la nature est au cœur du tourisme arctique.

Le changement global constitue un enjeu important pour les moyens d’existence en Arctique, y compris pour les activités économiques. Dans l’ouest du Groenland, les saisons touristiques sont inégalement affectées par le réchauffement. La saison touristique estivale, haute saison du tourisme groenlandais, bénéficiera de l’allongement de l’été actuellement concentré sur juillet-août, tandis que l’automne et le printemps devraient également tirer profit de l’accès à de nouveaux sites au rythme actuel de disparition de la banquise.

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Fjord glacé d’Ilulissat classé au patrimoine mondial de l’Unesco (Groenland)
Crédit photo : Greenland Travel
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Le tourisme hivernal en revanche, qui représente pourtant une part majeure de l’industrie touristique dans cette partie du Groenland, profiterait a priori moins des effets du réchauffement climatique ou pourrait même en souffrir. Cependant, peu d’études à même de valider ou non cette hypothèse ont été menées sur cette question. Or, la nécessité de répondre à ces changements importants et de s’y adapter requiert une compréhension des phénomènes et une anticipation des impacts.

C’est à cette problématique que se sont attelés trois scientifiques appartenant à des instituts de recherche autrichien et danois. Dans leur article publié en ligne en juin 2019, ils ont réalisé des projections climatiques, à haute résolution spatiale [3], de l’impact du réchauffement à court terme - moitié de ce siècle - et à long terme - fin de ce siècle - en quatre lieux du Groenland occidental actifs dans le tourisme hivernal. Les quatre sites étudiés, localisés sur la côte ouest groenlandaise ou légèrement à l’intérieur des terres en bordure de la calotte glaciaire, s’étendent entre Nuuk, capitale du Groenland en zone subpolaire, et Ilulissat, à 250 km au nord du cercle polaire arctique, classé avec son fjord glacé au patrimoine mondial de l’Unesco. [4]. De faible altitude (entre 45 et 173 m), ils jouissent jusqu’à présent de conditions d’enneigement satisfaisantes pour les activités récréatives hivernales qui s’y déroulent, parmi lesquelles on peut citer : ski alpin, ski de fond, héliski, randonnée à ski, motoneige, traîneaux à chiens, chasse aux trophées. L’importance en termes d’infrastructures et de nombre de visiteurs de ces quatre destinations (entre 20 000 et 30 000 visiteurs pour l’hiver 2015/2016) justifie leur sélection par les chercheurs pour évaluer la « sensibilité climatique » de leur offre d’activités et la capacité d’adaptation des acteurs du secteur touristique [5].

Les observations rapportées dans plusieurs études antérieures ont révélé une très forte tendance au réchauffement depuis 2001 le long de la côte ouest groenlandaise, de l’ordre de 2,9 °C. C’est d’ailleurs tout le Groenland qui connaît une forte élévation des températures sur la décennie 2001-2012. Des périodes de réchauffement ont déjà été observées dans le passé mais elles étaient suivies de périodes de refroidissement, ce qui indique une forte variabilité des températures contrôlée notamment par l’oscillation Atlantique-Nord [6].

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Course de ski de fond à Sisimiut (côte occidentale groenlandaise)
Crédit photo : Destination Arctic Circle
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Depuis les années 2000, la fréquence des températures moyennes annuelles extrêmes a augmenté de 50 % par rapport aux années 1940. Les observations satellitaires depuis 2001, confirmant les mesures in-situ, mettent en évidence sur la première décennie du XXIè siècle peu de modification des températures hivernales, mais un réchauffement significatif en été et un faible refroidissement au printemps et à l’automne. Les précipitations atmosphériques locales quant à elles présentent une grande variabilité en fonction de la latitude, mais aussi une tendance à la hausse liée au réchauffement planétaire.

Des projections climatiques [7] menées auparavant prévoient une hausse des températures hivernales au Groenland, notamment dans le secteur occidental, de 3 à 6 °C pour le milieu de ce siècle et de plus de 8 °C pour la fin du XXIè siècle. En outre, les précipitations devraient s’accroître de plus de 15 % à la moitié du siècle et jusqu’à 40 % en 2100. Les conséquences sur le cycle hydrologique ainsi intensifié dans une atmosphère plus chaude seraient les suivantes : baisse des chutes de neige et de leur fréquence, saison de dégel allongée, recul vers le nord de l’étendue de banquise de 100 à 400 km. Le climat actuel passerait ainsi d’un type froid aride à des conditions plus chaudes et plus humides.

Dans ce travail de recherche, les scientifiques n’ont choisi pour leurs simulations qu’un seul scénario d’émission de gaz à effet de serre : « RCP8.5 », le plus pessimiste, qui correspond à la poursuite de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre au rythme actuel, étant donné les efforts très limités réalisés dans la lutte pour réduire ces émissions. En outre, ils expliquent cette option par l’impact majeur qu’un tel scénario fait peser sur le Groenland. Dans ce cas de figure et pour la longue période de temps considérée - s’étendant jusque fin XXIè siècle -, la part de variabilité naturelle du climat, difficilement prédictible, est minorée en comparaison du forçage consécutif aux activités humaines.

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Vue de Kangerlussuaq et de son aéroport (ouest du Groenland)
Crédit photo : Chmee2/Valtameri
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Les résultats de leurs projections climatiques confirment un réchauffement général de l’ouest du Groenland, majoritairement uniforme depuis les localités de la zone littorale jusqu’à Kangerlussuaq, à l’extrémité du fjord homonyme, à 200 km à l’intérieur des terres. La hausse de la température moyenne serait plus forte en hiver qu’à l’échelle annuelle : pour les quatre sites étudiés, la moyenne hivernale grimperait de 2,0 °C sur la période 2031-2050 jusqu’à 6,4 °C sur la période 2081-2100 par rapport à la période de référence 1991-2010, tandis que la hausse de la température moyenne annuelle serait comprise entre 1,1 °C sur la période 2031-2050 et 4,6 °C sur la période 2081-2100 par rapport à la référence. Le réchauffement à la fin du siècle serait plus de deux fois plus intense qu’à la mi-XXIè siècle.

En parallèle, les précipitations seraient également en hausse, bien qu’une grande disparité spatiale existe entre les quatre lieux de l’étude : la croissance serait de l’ordre de 1 % à 13 % vers 2050 et de 15 % à 78 % à la fin du siècle. Cette augmentation se traduirait par un rapport pluie/neige accru quelle que soit la saison, bien que plus particulièrement marqué en hiver (9 % de hausse de la part de pluie sur la période 2031-2050 jusqu’à 35 % à l’horizon 2100 par rapport à 1991-2010) [8]. Même si à l’horizon 2050, les chutes de neige étaient localement plus abondantes et le manteau neigeux peu modifié, à long terme (2100), ces zones connaîtraient une diminution des chutes de neige, y compris en hiver, de 34 à 42 % en moyenne annuelle. Bien que variable d’un site à l’autre, la période où une couverture neigeuse de plus de 20 cm subsisterait au sol serait raccourcie de plusieurs jours en 2050 jusqu’à plusieurs semaines à l’horizon 2100 (près de 3 mois à Nuuk par exemple) et décalée dans le temps, démarrant plus tard et finissant plus tôt, ce qui impacterait fortement la saison touristique dans ces lieux, dans la mesure où le tourisme hivernal connaît un pic de mars à début mai lorsque les jours rallongent fortement.

Cela ne serait donc pas sans conséquences pour certaines des activités proposées telles que le ski alpin et le ski de fond, affectés par de la neige plus épisodique, moins épaisse et plus humide. La station de ski de Nuuk, à la topographie compliquée nécessitant des épaisseurs de neige comprises entre 30 et 150 cm, est sans doute la plus touchée. Elle a déjà tenté de s’adapter via l’utilisation sporadique de canons à neige et le transport coûteux de neige depuis les collines avoisinantes.

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Course en traîneau à chiens dans les environs d’Ilulissat
Crédit photo : Baron Reznik
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Il en est de même pour les excursions en traîneaux à chiens qui nécessitent un manteau neigeux continu et d’une épaisseur suffisante. Au cours de la saison 2018-2019, des maîtres-chiens ont commencé à abandonner les courses de plusieurs jours au profit de sorties à la journée, en raison d’une saison de neige déjà réduite et d’un coût élevé de nourriture à l’année. Les températures inhabituellement élevées du printemps 2019 ont d’ailleurs déjà conduit à l’annulation ou au report de certaines de ces courses, insuffisamment sécurisées. La chasse aux trophées qui utilise des équipages de chiens pour le transport vers les terrains éloignés de chasse serait également concernée. Quant aux sorties en motoneige, qui ont besoin d’une couverture de neige d’une épaisseur de 15 à 30 cm minimum, elles pâtiraient elles aussi d’une moins bonne qualité de neige et d’une réduction de l’épaisseur du manteau. Mais le recours à des véhicules tout terrain pourrait dans ce cas constituer une solution. La randonnée à ski en revanche, et surtout l’héliski, marque propre au tourisme groenlandais, qui peuvent aisément être déplacés vers des zones plus propices, n’auraient pas à souffrir de tous ces changements.

La plupart des activités hivernales proposées dans l’ouest du Groenland sont donc sensibles aux modifications du climat. Les acteurs du secteur, conscients des mutations à l’œuvre, reconnaissent la nécessité d’identifier des activités alternatives moins sensibles ou des activités indépendantes de la neige comme la voile en plein hiver, ainsi que de s’adapter, même si les solutions sont limitées, parfois non viables économiquement ou non souhaitables dans le contexte d’un tourisme durable. Le développement durable du tourisme au Groenland, industrie clé de demain pour les Groenlandais, devra résoudre les conflits d’intérêt entre acteurs du tourisme, communautés autochtones et visiteurs étrangers, et illustre à quel point le développement économique local et le réchauffement climatique global s’entrecroisent et s’entrechoquent particulièrement en Arctique.

Camille de Salabert, Inist-CNRS

[1] Près de 68 000 visiteurs se sont rendus en 2015 au Groenland, pays dont la population avoisine les 56 000 habitants.

[2] Plusieurs articles scientifiques mettent en lumière l’importance du tourisme pour le développement économique futur des collectivités de l’Arctique, mais également la nécessité d’une planification en tenant compte des défis et des ressources locales. Le tourisme serait alors bénéfique aux communautés locales, en réévaluant et en activant le patrimoine culturel, en aidant à reconnaître les connaissances locales informelles, en élevant le niveau d’éducation, ainsi qu’en stimulant et en facilitant le développement de l’entrepreneuriat. Certaines questions restent néanmoins soulevées, comme par exemple, le problème de l’authenticité dans la représentation de l’héritage culturel de communautés, dépeintes au moyen d’images coloniales et de descriptions qui ne correspondent plus à la réalité contemporaine, mais qui sont un moyen d’attirer les visiteurs. Un débat public serait donc nécessaire sur l’orientation actuelle du développement du tourisme, sur la manière dont il devrait être développé à l’avenir, sur les moyens de le faire et par qui.

[3] Modèle HIRHAM5 combinant techniques de réduction dynamique d’échelle à un modèle de climat régional emboîté dans un modèle climatique global, capable de représenter à une échelle suffisamment fine les zones côtières du Groenland, destinations touristiques de l’hiver, et leurs manteaux neigeux, ainsi que de résoudre les interactions entre climat local et topographie. La robustesse du modèle a été évaluée par comparaison avec les sorties des projections multi-modèles CMIP5 (projet d’intercomparaison des modèles couplés) pour le Groenland.

[4] « Situé sur la côte ouest du Groenland, à 250 km au nord du cercle arctique, le fjord glacé d’Ilulissat est l’embouchure maritime de Sermeq Kujalleq, un des rares glaciers à travers lesquels la glace de l’inlandsis groenlandais atteint la mer. Sermeq Kujalleq est l’un des glaciers les plus rapides et les plus actifs du monde. Son vêlage annuel de plus de 35 km3, soit 10 % de toute la glace de vêlage (les icebergs) du Groenland, dépasse celui de tous les autres glaciers du monde en dehors de l’Antarctique (…). L’immense couche de glace associée au fracas impressionnant d’une coulée de glace rapide vêlant dans un fjord couvert d’icebergs crée un phénomène naturel spectaculaire et grandiose. » (Source Unesco).

[5] L’analyse de l’impact sur les activités et des possibilités d’adaptation provient de la confrontation entre données issues de la littérature et celles provenant d’enquêtes auprès de gestionnaires d’activités récréatives hivernales, opérant depuis le début des années 2000 dans l’ouest du Groenland, qui possèdent une expertise de terrain.

[6] L’oscillation nord-atlantique fait partie des phénomènes majeurs caractérisés par une variation de l’interaction entre océan et atmosphère de type oscillatoire. Réparties sur toutes les mers du globe, ces oscillations influencent la climatologie planétaire et expliquent une part importante de la variabilité climatique d’une année à l’autre.

[7] Simulations issues d’ensembles de modèles du cinquième rapport d’évaluation du GIEC.

[8] Voir à ce sujet l’article : “Transition de l’Arctique : vers une prépondérance de la pluie ? (partie 1)”.

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