Le renard polaire serait-il originaire du Tibet ?

Publié le 31.10.2014

La dĂ©couverte dans l’Himalaya du Tibet d’un renard fossile datant du Pliocène infĂ©rieur suggère qu’il pourrait ĂŞtre l’ancĂŞtre de notre renard polaire moderne. La rĂ©gion, dont l’Ă©tendue et les conditions climatiques lui confèrent la dĂ©nomination de "troisième pĂ´le", aurait permis Ă  certaines espèces de s’acclimater au froid et de surmonter ensuite les conditions rigoureuses qui gagnèrent d’autres rĂ©gions lors des glaciations du Plio-Quaternaire, pour Ă©ventuellement, Ă  l’instar de notre renard, finir par migrer jusqu’en Arctique.

Etant effectivement qualifiĂ© de "troisième pĂ´le" lorsqu’il est fait allusion Ă  la vaste superficie de ce territoire gelĂ© situĂ© en altitude, le plateau du Tibet offre d’autres similitudes avec l’Arctique si l’on considère certains mammifères qui y vivent encore actuellement et prĂ©sentent de ce fait des adaptations très remarquables aux basses tempĂ©ratures. Il s’agit notamment du yak tibĂ©tain, bovidĂ© rĂ©pandu dans tout l’Himalaya dont la forme sauvage (Bos grunniens mutus) ne se rencontre plus qu’au Tibet, capable d’affronter des tempĂ©ratures pouvant descendre jusqu’Ă  - 40 °C grâce Ă  son pelage très Ă©pais, Ă  l’image d’autres espèces vivant en Arctique, en l’occurrence le boeuf musquĂ© (Ovibos moschatus), caprinĂ© bien armĂ© lui aussi pour survivre dans des conditions pour le moins hostiles. Dès lors, il a Ă©tĂ© envisagĂ© que le Tibet aurait pu ĂŞtre le berceau Ă©volutif d’espèces qui se seraient adaptĂ©es au froid avant qu’elles ne conquièrent d’autres contrĂ©es inhospitalières durant les pĂ©riodes glaciaires de la fin du CĂ©nozoĂŻque. Ce pourrait ĂŞtre en particulier le cas du rhinocĂ©ros laineux tibĂ©tain (Coelodonta thibetana), ayant vĂ©cu au Pliocène moyen, ainsi que d’une forme voisine du lĂ©opard des neiges actuel (Panthera uncia), Ă©troitement apparentĂ©e au tigre et dont la divergence d’avec ce dernier daterait du PlĂ©istocène infĂ©rieur.

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Renard polaire blotti dans la neige (avec laquelle il se confond) Ă  l’abri d’un rocher en Alaska
Source : Wikimedia Commons
CrĂ©dit photo : Keith Morehouse
Domaine public

Une telle hypothèse semble devoir s’appliquer au renard polaire (Vulpes lagopus) si l’on tient compte des rĂ©cents travaux d’une Ă©quipe de chercheurs sino-amĂ©ricaine (Wang et al., 2014) ayant dĂ©couvert les restes fossilisĂ©s d’un renard tibĂ©tain datant du Pliocène infĂ©rieur, qui manifestement ressemblerait fort au renard polaire actuel [1]. Ces fossiles, en l’occurrence une mâchoire et quelques dents isolĂ©es, furent exhumĂ©s au niveau des bassins de Zanda et de Kulun Pass, dans la partie ouest du plateau du Tibet, et seraient d’un âge compris entre 3,6 et 5,1 millions d’annĂ©es. Ils sont donc nettement plus anciens comparĂ©s Ă  d’autres restes attribuĂ©s au renard arctique, mis au jour tant en Eurasie (notamment en SibĂ©rie) qu’en AmĂ©rique du Nord et qui semblent ne pas aller au-delĂ  du PlĂ©istocène supĂ©rieur. Cette nouvelle espèce de renard, dĂ©nommĂ©e Vulpes qiuzhudingi, possède une dentition spĂ©cialisĂ©e d’hypercarnivore [2] montrant de fortes similitudes avec celle du renard polaire moderne, bien plus qu’avec celles d’autres renards actuels, en premier lieu le renard commun ou renard roux (Vulpes vulpes), dont la dentition n’est pas celle d’un hypercarnivore dans la mesure oĂą il se nourrit Ă©galement de vĂ©gĂ©taux. Les dents de Vulpes qiuzhudingi et notamment l’aspect tranchant de ses molaires rĂ©vèlent un rĂ©gime exclusivement carnĂ© ou presque, Ă  l’instar d’autres prĂ©dateurs polaires tels que l’ours blanc ou le loup arctique.

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Crâne de renard arctique actuel
On remarquera les molaires acĂ©rĂ©es, particulièrement tranchantes, caractĂ©ristiques d’un hypercarnivore

Source : Wikimedia Commons
CrĂ©dit photo : Klaus Rassinger & Gerhard Cammerer
Certains droits rĂ©servĂ©s : Licence Creative Commons

C’est la ressemblance frappante entre la mâchoire en question et plus encore sa dentition et celles du renard polaire actuel qui poussa les auteurs Ă  faire un parallèle avec l’espèce moderne, au point qu’ils considèrent que le Tibet pourrait avoir Ă©tĂ© une zone d’acclimatation vis-Ă -vis de conditions particulièrement rigoureuses, ayant permis Ă  nombre d’espèces de dĂ©velopper des aptitudes Ă  survivre en milieu extrĂŞme et d’essaimer ensuite dans d’autres rĂ©gions froides, Ă  la faveur des glaciations ultĂ©rieures. A l’appui de cette hypothèse (notion de "Out of Tibet"), ils font mention d’un ensemble d’autres mammifères, tout autant adaptĂ©s au froid et ayant Ă©tĂ© retrouvĂ©s dans les mĂŞmes sites fossilifères, dont le rhinocĂ©ros laineux et le lĂ©opard des neiges dĂ©jĂ  citĂ©s, susceptibles de prĂ©figurer bon nombre de reprĂ©sentants des mĂ©gafaunes qui se succĂ©deront par la suite au cours du PlĂ©istocène.

Ainsi et contrairement Ă  l’ours blanc dont on peut supposer que les premiers reprĂ©sentants sont issus d’une population d’ours bruns isolĂ©e dans des rĂ©gions septentrionales dont les individus se seraient progressivement adaptĂ©s aux conditions polaires, ce que d’ailleurs semble confirmer le fait que les deux espèces soient aujourd’hui encore interfĂ©condes [3], le renard arctique prĂ©sente des caractĂ©ristiques diffĂ©rant notablement de celles du renard roux qui ne saurait donc ĂŞtre son ascendant en rĂ©ponse Ă  des adaptations accompagnant sa migration vers le Nord. Certaines Ă©tudes tendent Ă  dĂ©montrer que les deux espèces ne sont pas en totale compĂ©tition lorsqu’elles cohabitent dans des zones telles que la toundra de la partie nord du Yukon, au Canada. Cette coexistence serait probablement ancienne, de sorte qu’il paraĂ®t raisonnable de supposer que le renard roux fasse davantage partie intĂ©grante de l’Ă©cosystème local plutĂ´t qu’il ne constitue une espèce invasive dont la prĂ©sence serait due au rĂ©chauffement climatique que nous connaissons aujourd’hui [4].

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Renard polaire sous son pelage d’Ă©tĂ© au Svalbard
Source : Wikimedia Commons
CrĂ©dit photo : Michael Haferkamp
Certains droits rĂ©servĂ©s : GNU Free Documentation License

Le renard polaire (du moins l’un de ses ancĂŞtres) serait ainsi susceptible d’avoir migrĂ© depuis le Tibet Ă  la faveur des cycles glaciaires du Plio-Quaternaire pour finir par atteindre l’Arctique, probablement dès le PlĂ©istocène supĂ©rieur si l’on en juge par l’âge des fossiles retrouvĂ©s en SibĂ©rie et en AmĂ©rique du Nord notamment, voire antĂ©rieurement lors de prĂ©cĂ©dents interglaciaires. Le fait que les aires de rĂ©partition du renard arctique actuel (en l’occurrence en Russie) puissent ĂŞtre situĂ©es Ă  moins de 2 000 kilomètres du Tibet constitue un argument supplĂ©mentaire en faveur de cette plausible connexion entre espèce ancestrale nĂ©e en altitude et son homologue polaire moderne.

Alternativement, on ne peut exclure que l’on soit en prĂ©sence d’un exemple de convergence Ă©volutive que thĂ©oriquement seule la palĂ©ogĂ©nĂ©tique serait en mesure de confirmer ou d’infirmer, ce que d’ailleurs faisait remarquer un autre chercheur (L. Werdelin, in J. Qiu, 2014), en ce sens qu’il est tout aussi plausible que des espèces aient pu Ă©voluer indĂ©pendamment, dans des zones sĂ©parĂ©es et pas forcĂ©ment Ă  la mĂŞme Ă©poque, en dĂ©veloppant les mĂŞmes particularitĂ©s (dans le cas prĂ©sent une dentition d’hypercarnivore caractĂ©ristique de prĂ©dateurs vivant en milieu extrĂŞme), si elles l’ont fait dans des conditions climatiques similaires... Il est cependant ici probablement hasardeux de vouloir tenter d’isoler de l’ADN suffisamment bien conservĂ© dans des ossements aussi anciens.

Gilles Banzet, INIST-CNRS

[1] PrĂ©sent dans tout l’Arctique, y compris en Islande et dans l’archipel du Svalbard, le renard polaire vit dans la toundra mais Ă©galement sur la banquise, occupant ainsi le mĂŞme territoire que l’ours polaire, en Ă©tant lui aussi susceptible de rĂ©sister Ă  des tempĂ©ratures fortement nĂ©gatives. Il est le seul mammifère de petite taille Ă  occuper exclusivement les rĂ©gions arctiques, Ă©tant parfaitement adaptĂ© Ă  ce milieu hostile et ayant de fait colonisĂ© l’intĂ©rieur du cercle polaire au Canada, en Alaska, au Groenland, en Russie (SibĂ©rie) et dans le Nord de la Scandinavie. Au vu des ossements fossilisĂ©s dĂ©couverts par les palĂ©ontologues, il apparaĂ®t qu’il ait pu cĂ´toyer le renard roux durant plusieurs millĂ©naires jusqu’en France et en Belgique Ă  l’issue de la dernière glaciation. Il se nourrit principalement de rongeurs (lemmings et lièvres arctiques) et au besoin adopte un comportement de charognard vis-Ă -vis de carcasses de phoques et de rennes abandonnĂ©es par les ours et les loups. Actif toute l’annĂ©e, il organise sa vie autour d’un ou plusieurs terriers reliĂ©s par des galeries creusĂ©es dans le pergĂ©lisol. Sa fourrure change de couleur avec les saisons de façon Ă  ce qu’il puisse se fondre au mieux dans l’environnement. Grâce Ă  l’Ă©paisseur de cette dernière, le froid ne le fait pas reculer devant les glaces et il est nĂ©cessaire que le vent soit plutĂ´t violent pour qu’il souffre rĂ©ellement des conditions mĂ©tĂ©orologiques dans la mesure oĂą il peut rĂ©sister Ă  des tempĂ©ratures atteignant - 70 °C ou plus basses encore. Les populations sont plus ou moins denses selon l’abondance des ressources alimentaires et la mortalitĂ© est surtout fonction du manque de nourriture durant les hivers particulièrement rudes. Son degrĂ© de sociabilitĂ© dĂ©pend directement des ressources disponibles, qui sont souvent limitĂ©es, de sorte qu’un mĂŞme renard pourra Ă  lui seul exploiter un domaine vital de plusieurs milliers d’hectares et parcourir ainsi de très longues distances Ă  la recherche de proies. Inversement, lorsque les conditions sont plus favorables, plusieurs couples pourront s’installer Ă  proximitĂ© les uns des autres jusqu’Ă  former des colonies.

[2] Un hypercarnivore est un animal dont le rĂ©gime alimentaire est composĂ© presque exclusivement de viande (Ă  plus de 70 %) provenant d’autres vertĂ©brĂ©s, ce qui ne signifie pas obligatoirement qu’il soit un superprĂ©dateur, n’Ă©tant pas nĂ©cessairement situĂ© au sommet d’une chaĂ®ne alimentaire (cas de notre renard polaire qui peut lui-mĂŞme ĂŞtre victime du loup arctique notamment).

[3] Quand bien mĂŞme il convient sans doute de l’interprĂ©ter comme rĂ©sultant d’hybridations pĂ©riodiques lors d’Ă©pisodes de rĂ©chauffement ayant permis aux deux espèces de rĂ©gulièrement se rencontrer plutĂ´t que d’envisager l’existence d’un ancĂŞtre commun proche ; voir Ă  ce sujet sur notre site le dossier "Du nouveau sur la phylogĂ©nie de l’ours polaire" et l’article "L’origine de l’ours polaire Ă  nouveau remise en question !"

[4] Voir sur notre site l’article "Renard polaire et renard roux au Yukon : exclusion compĂ©titive ou coexistence pacifique ?"

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