"Les Esquimaux ont peu de maladies cardiaques" : mythe ou réalité ?

Publié le 26.01.2015

On entend souvent dire que les « Esquimaux » (nom donné aux Inuits par les explorateurs du XIXème siècle) présentaient très peu de maladies cardiovasculaires parce qu’ils mangeaient beaucoup de graisses d’origine marine riches en acides gras oméga-3. Qu’en est-il réellement ?

En France, l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande de consommer deux portions de poisson par semaine, dont un poisson gras (à forte teneur en oméga-3 à longue chaîne). On retrouve ces conseils dans d’autres pays européens ainsi qu’au Canada et aux Etats-Unis. L’American Heart Association quant à elle conseille aux patients atteints de maladies coronariennes de consommer entre 900 et 1000 mg d’acide gras oméga-3 par jour provenant de poisson gras ou de complément alimentaire à base d’huile de poisson. Ces recommandations sont toujours d’actualité alors qu’un nombre croissant d’études rapportent un effet cardioprotecteur incertain de ces acides gras.

Mais d’où vient cette notion que les acides oméga-3 sont bénéfiques pour le cœur, et est-elle médicalement fondée ? Des scientifiques, dont un cardiologue professeur à l’Université d’Ottawa (Canada), le docteur George Fodor, se sont penchés sur l’origine de cet « engouement » pour ces acides gras.
L’histoire commence dans les années 1970 quand deux médecins nutritionnistes danois, Hans Olaf Bang et Jorn Dyerberg, ayant entendu dire que les « Esquimaux » (comme on les appelait à l’époque) avaient une faible incidence de maladies des artères coronaires, en avaient été fort intrigués au regard du caractère très gras de leur alimentation. Lorsque ces médecins doivent se rendre au Groenland afin de combattre une épidémie de varicelle, ils se disent qu’ils ont une bonne opportunité d’éclaircir ce mystère. Bang et Dyerberg arrivent en août 1970 dans les environs d’Uummannaq, un petit village situé sur la côte ouest à 600 km au nord du cercle polaire. On comptait alors environ 900 personnes dans le village. En ajoutant la population vivant dans quelques habitats très dispersés aux alentours on recensait en tout 1350 personnes dans la commune ce qui représentait 2,3% de la population du Groenland.

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Le village d’Uummannaq
Crédit photo : NorthernLight
Domaine public - Source : Wikimedia commons

Là-bas, les deux médecins ont d’abord analysé les lipides plasmatiques de 130 Esquimaux (65 chasseurs-pêcheurs et leurs épouses) et les ont comparés quantitativement et qualitativement à ceux de Danois et d’Esquimaux vivant au Danemark. Ils ont établi que les Groenlandais présentaient une concentration plasmatique de cholestérol, triglycérides et lipoprotéines plus basse que les Danois et les Esquimaux vivant au Danemark, ainsi qu’une proportion plus élevée d’acides gras à longue chaîne. Lors d’un autre voyage (printemps 1976), ils se sont ensuite essentiellement intéressés à la nourriture consommée par les Esquimaux, soupçonnant alors cette dernière d’être à l’origine de leur supposée bonne santé cardiovasculaire.
Le régime alimentaire du début du siècle était uniquement carnivore : poisson, viande de baleine, de phoque, d’oiseaux marins. Tout au plus l’été de rares baies et racines sauvages comestibles apportaient (très) peu d’aliments d’origine végétale. A partir des années 1950 certains produits occidentaux ont commencé à faire leur apparition et dans les années 1970, les populations avaient rajouté à leur menu quelques pommes de terre, des biscuits du genre « biscuits de marins », du café et du thé avec du sucre. Les deux chercheurs danois ont récolté la nourriture consommée par 25 couples de Groenlandais d’Uummannaq sur cinq jours consécutifs au mois d’avril 1976 et ont analysé sa composition en eau, protéines, lipides, acides gras, cholestérol et glucides. Les résultats, là encore, ont été comparés à ceux de la nourriture typique danoise après les mêmes analyses. La nourriture des Esquimaux était plus riche en acide gras polyinsaturés, et parmi ceux-ci les acides gras de la classe de l’acide linolénique (oméga-3) prédominaient au Groenland alors que les acides gras de la classe de l’acide oléique (oméga-6) prédominaient au Danemark. Les auteurs concluent : « La rareté des maladies cardiaques chez les Esquimaux groenlandais peut en partie être expliquée par l’effet antithrombotique (qui empêche la formation de caillots de sang) des acides gras polyinsaturés à longue chaîne, spécialement l’acide eicosapentaénoïque prévalent dans les aliments riches en huile d’origine marine ».
Cependant, n’étant pas cardiologues mais biochimistes nutritionnistes, il leur était difficile d’être certains de la bonne santé cardiaque des habitants d’Ummannaq car ils ne les ont pas examinés cliniquement (par exemple ils n’ont pas fait d’électrocardiogrammes), ils se sont contentés des rapports annuels fournis par le médecin hygiéniste en chef du Groenland pour les années 1963-1967 et 1973-1976, rapports basés sur les certificats de décès et les admissions hospitalières. Dans ces rapports, concernant le district d’Uummannaq, effectivement seuls trois décès ont été inscrits dans la catégorie « maladies cardiaques et athérosclérose y compris les maladies coronariennes » pour les années 1963 à 1967. Or on soupçonne maintenant, notamment grâce à une étude menée par P.Bjerregaard en 2003, que la fiabilité de ces données est discutable :

  • dans les années 1970, plus de 30% de la population du Groenland vivait dans des habitations dispersées loin de tout personnel sanitaire. Si une personne mourait dans un de ces endroits, le certificat de décès était rempli par le médecin le plus proche, sur la base d’informations fournies par un auxiliaire médical ou une personne « compétente ». Ainsi, plus de 20% des certificats de décès étaient rédigés sans qu’un médecin n’ait examiné les corps.
  • Jusque dans les années 2000, aux Etats-Unis et en Europe, au moins un quart des infarctus du myocarde n’étaient pas diagnostiqués (étude de Sheifer et al. de 2001). Au Groenland, les moyens d’investigations des médecins étaient encore plus limités. P. Bjerregaard rapporte que sur cette île seul un décès sur sept a lieu dans un hôpital qui dispose de services spécialisés permettant d’identifier clairement la cause de la mort.

Afin d’en savoir plus sur la santé cardiovasculaire de la population inuite, l’équipe de George Fodor a recherché si d’autres travaux avaient été publiés sur ce sujet dans la littérature scientifique. Ils ont trouvé une dizaine d’études concernant des populations inuites au Groenland, au Canada et en Alaska. Or la majorité de ces études montre que les Inuits ont une mortalité cardiovasculaire égale, voire supérieure à celle des Américains et des Européens. Ces études sont certes plus récentes que celles de Bang et Dyerberg, et les Inuits ont acquis un mode de vie qui les éloigne des coutumes traditionnelles, alimentaires et autres. Cependant en 1940 déjà, un médecin danois, A. Betelsen, qui pratiqua de nombreuses années au Groenland, décrivait une occurrence élevée de maladies coronariennes dans ce pays. Mais son article, écrit en danois et publié dans une revue à faible tirage, est resté largement ignoré.

Poursuivant leurs recherches bibliographiques, G. Fodor et son équipe ont ensuite répertorié les articles scientifiques qui rapportaient les effets des compléments en oméga-3 chez les malades cardiaques. Ils citent notamment deux méta-analyses [1] et des essais cliniques randomisés [2] qui ramènent des résultats contradictoires, les études plus récentes concluant à une absence d’effets.

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Capsules d’huile de poisson
Crédit photo : jcoterhals
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Or alors que ces effets bénéfiques cardiovasculaires sont maintenant remis en cause, de nombreuses études publiées dans des revues scientifiques sérieuses à comité de lecture, même des plus prestigieuses comme le « New England Journal of Medicine » continuent de faire référence à l’étude de Bang et Dyerberg comme preuve de la faible prévalence de maladies des artères coronaires chez les Esquimaux. L’équipe de Fodor attribue ce manque d’esprit critique au fait que l’on exige moins de niveau de preuve lorsqu’il est question de produits alimentaires que lorsqu’il est question de molécules médicamenteuses, et considère qu’il s’agit d’un bon exemple de « biais de confirmation [3] ».

Poissons gras et acides oméga-3 : des éléments pour faire le point


• Les acides oméga-3 sont dits polyinsaturés car leur chaîne de carbone comporte plusieurs doubles liaisons. En comptant à partir du dernier carbone nommé oméga, la première double liaison se rencontre en position 3, d’où leur nom. Les plus connus sont :
  • l’acide alpha-linolénique ou ALA
  • l’acide eicosapentaénoïque ou EPA
  • l’acide docosahexaénoïque ou DHA

L’acide alpha-linolénique est un acide gras dit essentiel, c’est-à-dire que l’organisme ne peut le synthétiser et qu’il doit être apporté par l’alimentation. Les oméga-3 se retrouvent dans certains végétaux (colza, noix, lin, mâche,…), ainsi que dans les poissons gras vivant en eau froide.

• Selon des données du département de santé américain, environ 11 millions d’adultes et ½ million d’enfants aux Etats-Unis prennent des compléments alimentaires à base d’huile de poisson. Cet énorme marché aux enjeux financiers considérables peut conduire les fabricants à exagérer leurs bienfaits supposés. Pris en excès, ils peuvent s’avérer néfastes pour l’organisme : leurs propriétés anticoagulantes peuvent conduire à des hémorragies, notamment des accidents vasculaires cérébraux, leur action anti-inflammatoire peut entraîner une baisse de la réponse immunitaire…

• Les Esquimaux, avec leur alimentation très riche en graisses d’origine animale et totalement dépourvue de céréales et de fruits et légumes, avaient un régime très éloigné d’un régime considéré comme équilibré. Or cette alimentation leur a tout de même permis de subsister plusieurs siècles dans un environnement hostile, même si leur réputation de bonne santé cardiovasculaire était surfaite. Il existe par ailleurs d’autres peuples, comme le peuple japonais, qui consomment beaucoup de poissons et pour lesquels on a aussi trouvé une faible incidence des maladies cardiovasculaires (jusqu’à preuve du contraire !). Le régime crétois comprend également du poisson. Dans la chair de poisson peuvent se retrouver des substances bénéfiques que l’on ne retrouverait pas dans l’huile de poisson, comme par exemple l’acide aminé taurine : G. Fodor cite d’ailleurs les travaux de Yamori et al qui ont montré une relation inverse entre la taurine et la mortalité par ischémie cardiovasculaire.

• Les différentes études citées par l’équipe de G. Fodor font référence à des apports en oméga-3 qui n’ont pas la même origine (huiles de poisson, oméga-3 d’origine végétale plus ou moins riches en EPA et DHA, consommation d’aliments d’origine animale ou végétale)

• L’étude de G. Fodor n’aborde pas les autres effets attribués aux acides oméga-3 : d’après certaines études, les acides gras oméga-3 joueraient également un rôle dans les fonctions visuelles et cérébrales, ils pourraient aider à prévenir la dégénérescence maculaire et auraient des effets bénéfiques sur certains problèmes de dépression et de schizophrénie. Voir Les acides oméga-3 sur le site de l’Anses.

• Les études concernant les effets des compléments en oméga-3 ont été conduites sur des personnes présentant déjà un risque cardiovasculaire, et non sur des personnes en bonne santé. Un effet cardioprotecteur existerait-il chez ces dernières ? C’est pour répondre à cette question qu’a été initiée l’étude VITale (pour VITamin D and OmegA-3 TriaL ), la plus grande étude menée en double aveugle sur le sujet : 20 000 participants âgés de plus de 50 ans et encore en bonne santé, prenant soit des oméga-3, soit de la vitamine D (présente dans l’huile de poisson et pouvant avoir un effet cardiovasculaire bénéfique), soit les deux, soit un placebo. D’autres effets (sur le cancer, le diabète, l’immunité, la mémoire, les fractures, etc.) seront également examinés. Cette étude a commencé en 2010 mais les résultats ne seront connus qu’en 2018.

N.B. : les références des études citées dans ce résumé figurent à la fin de l’article "Fishing" for the origins of the “Eskimos and heart disease” story. Facts or wishful thinking ? A review. (article en prépublication)

Marie-Pierre Verdier, INIST-CNRS

[1]La méta-analyse synthétise les résultats des essais thérapeutiques répondant à un traitement donné. Elle permet une analyse plus précise des données par l’augmentation du nombre de cas étudiés

[2]Dans un essai randomisé les sujets recevant le traitement évalué, ou le traitement de référence, ou un placebo sont choisis au hasard (random, en anglais). On évite ainsi les biais de sélection, qui pourraient conduire à constituer des groupes trop différents (origine ethnique, habitudes alimentaires, situations personnelles, etc.)

[3]désigne la tendance naturelle qu’ont les personnes à privilégier les informations qui confirment leurs idées préconçues ou leurs hypothèses (sans considération pour la véracité de ces informations) et/ou à accorder moins de poids aux hypothèses jouant en défaveur de leurs conceptions (Wikipédia)

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