Les Inuits accueillent dans leurs habitats de piètre qualité les sans-abri itinérants

Publié le 19.01.2012

Une facette de la grande enquête canadienne sur la santé des Inuits : les sans-abri, la densité dans les logements "indignes".

 Inuit Health Survey 2007–2008

L’année polaire internationale (API), (International Polar Year (IPY)) a impulsé des centaines de projets de recherche. L’Enquête sur la santé des Autochtones nous délivre en 2011 des résultats pour "bâtir" un avenir plus sain.

L’Enquête a été transversale et multiforme. Elle s’est déroulée sur trente-trois zones côtières, en fin d’été. Toutes les communautés ont été visitées par le navire brise-glace de la Garde côtière canadienne (GCC) (Canadian Coast Guard (CCG)) nommé Amundsen.

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Navire brise-glace de la Garde côtière canadienne (Canadian Coast Guard icebreaker Amundsen)
Crédit photo : Tatiana Pichugina
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

On a recherché ainsi les Inuits au Nunavut ou au Nunatsiavut, et les Inuvialuits sur leur territoire ancestral au nord du Labrador [1]. Des questionnaires, traduits, ont été administrés à un échantillon aléatoire de ménages grâce à une liste de logements numérotés. Pour aller dans le sens d’une tradition visuelle coutumière, on avait pris le soin d’informer les foyers par DVD, avant de recueillir leur consentement écrit et bilingue. La formation du personnel de recherche face aux contraintes linguistiques était un préalable.

 Questionnaire

Au total, 2 796 ménages inuits ont été approchés, avec un taux de réponse de 68 % (n = 1 901 ménages). Un adulte par unité d’habitation répondait à ces questions :

  • origine publique ou privée du logement ?
  • nombre de pièces ?
  • besoins de réparations majeures (nouvelle toiture, plomberie, électricité, réparations des murs, des planchers ou des plafonds) ?
  • présence de moisissures ? Concernant les sans-abri, trois questions leur étaient posées :
  • des sans-abri visiteurs avaient-ils séjourné à leur domicile lors de l’année écoulée ?
  • si oui, combien de personnes étaient restées ?
  • pour quelle durée ? Les sujets interrogés ont livré des faits subjectifs. Des traitements statistiques et probabilistes ont tenté d’y remédier.

     Situation du logement

    Ce n’est qu’au milieu des années 1950 que furent bâtis des logements dits permanents pour les Inuits (plus de 70 % sous subvention d’État aujourd’hui). Cependant, construits dans l’urgence et le dénuement, ce sont des habitats désormais usés qui accueillent les plus chanceux d’entre eux. Les dégradations se sont accélérées de par l’inadéquation des matériaux de construction à l’environnement extrême de l’Arctique. L’avènement au Canada de la scolarité obligatoire pour tous, l’effondrement du commerce des fourrures et l’émergence de maladies infectieuses au début du siècle amenèrent de nouveaux modes de vie. L’étude mesure à grande échelle l’ampleur de ce changement social rapide et critique.

Une crise du logement s’est installée peu à peu au sein de cette communauté inuite jeune, qui s’accroît à un rythme bien plus rapide que les autres groupes autochtones du Canada [2]. Ils vivent ensemble, toutes générations confondues.

 Logements surpeuplés

Le logement est un problème commun à la région circumpolaire arctique. Une enquête antérieure dénombrait 1,5 personne par pièce au Groenland, signe de surpeuplement des ménages [3] et de préoccupations. Des études montrent que les individus qui vivent dans une telle cohabitation sont plus souvent violents. La "désorganisation" influence les relations sociales, induit un stress psychologique avec une irritabilité, des idées noires, voire des idées de suicide. Dans le contexte de l’Arctique, les restrictions des activités de plein air ont des conséquences psychosociales néfastes.

Les études officielles montrent un surpeuplement entre 11 et 25 % chez les Autochtones canadiens (respectivement Inuvialuits et Inuits du Nunavut), comparativement aux non-Autochtones (3 % seulement).

 Habitat et santé

La charte d’Ottawa [4] a scellé cette première condition indispensable à la santé : "Se loger". Mais la surpopulation des ménages multigénérationnels reproduit, partout dans le monde, ses effets sur la santé. Elle est bien documentée. On analyse, pêle-mêle : les nuisances sonores, les troubles du sommeil, le mal-être psychologique... La mauvaise ventilation est malsaine, propice aux infections respiratoires basses (c’est-à-dire celles des poumons), en particulier chez les bébés, comme le témoigne la grande fréquence de wheezing [5] qui signe une constriction des voies respiratoires par inflammation (asthme et/ou infection), ou encore de tuberculose (maladie de la promiscuité).

Un quart des Inuits vivent dans une maison avec de la moisissure.

 Qualité des logements

Les résultats montrent que 48,4 % des Inuits déclarent vivre dans un foyer ayant besoin de réparations majeures. Dans le passé, les fonds destinés au changement des canalisations d’eau potable en plomb [6] furent gaspillés...

En définitive, 52 % des logements du Nunavut seraient acceptables (terme indicateur composite comprenant surpeuplement, délabrement et abordabilité des loyers) - plus bas que la moyenne canadienne.

 Enfants

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Famille inuite à son domicile, province du Nunavut, Canada
Crédit photo : Ansgar Walk
Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Plus de la moitié des ménages ont des enfants (les trois-quarts au Nunavut). Les couples qui fondent une famille sont exposés à l‘insalubrité, la rareté et aux habitations bondées. Parents et enseignants signalent des comportements infantiles problématiques (54,4% d’entre eux vivent dans un ménage surpeuplé).

Que l’on ait des enfants ou non, on offre le logis aux sans-domicile...

 Les sans-abri

Ils sont fréquemment recueillis d’un ménage à l’autre, aidés par les uns, puis par les autres. Une nécessaire solidarité les protège. Ce réel nomadisme des "sans-domicile fixe" est particulièrement préoccupant mais bien difficile à mesurer ! Les SDF inuits ne sont pas rares, mais ils sont "cachés". Les causes de leur errance ? Des interactions complexes entre une enfance défavorisée, une scolarité faible, des maladies mentales ou bien de la toxicomanie (alcool, drogue) à l’âge adulte. La pauvreté s’ancre devant les prix des logements trop élevés, un marché du travail défavorable et une faible assistance sociale (célibat). Les auteurs rajoutent ici deux facteurs aggravant le cas des Autochtones SDF : le racisme et la discrimination.

Environ 15 % des foyers avaient donné refuge à 2,3 sans-abri, pour une durée moyenne de plus d’un mois.

Les auteurs montrent indirectement, par comparaison avec les non-Autochtones interrogés, que les ménages inuits ouvrent plus facilement leur porte aux membres de leur communauté que les non-Autochtones.

L’urgence : fournir des abris (on en dénombre trop peu !), en particulier aux femmes et aux enfants victimes de violences. Les gouvernements (fédéral et local) se mobilisent, mais la construction prend du temps.

Hélène Fagherazzi-Pagel , INIST-CNRS

[1]Le Nunavut est la province canadienne inukophone, à 85 % inuite, dont la capitale est Iqaluit. Le Nunatsiavut est un territoire autonome inuit de Terre-Neuve-et-Labrador. Les Inuvialuits sont apparentés aux Inuits, aux Inupiaks de l’Alaska et aux Yupiks de Sibérie.

[2]Comme les Premières nations, par exemple, qui sont des Amérindiens.

[3]La définition de Statistiques Canada, organisme officiel étatique, a été utilisée pour définir le surpeuplement d’un habitat : est considérée comme surpeuplé, un logement qui comprend moins d’une pièce par personne.

[4]OMS, Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé (OMS, 1986).

[5]Le wheezing , employé ainsi en français, est une respiration sifflante, audible à l’expiration - il est désigné aussi par les sibilants, mais ceux-ci sont plutôt entendus au stéthoscope, (voir Wikipédia pour davantage de détails).

[6]Le plomb, métal lourd toxique, entraîne une anémie chronique par carence en fer chez les enfants, et un saturnisme à long terme, aux conséquences graves sur leur développement.

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