Les Inuits et leurs chiens

Publié le 23.02.2012

La sociĂ©tĂ© Makivik [1] dĂ©nonce, depuis les annĂ©es 2000, « un programme d’abattage systĂ©matique des chiens des Inuits partout au Nunavik », qui a eu lieu dans les annĂ©es 1950 et 1960. De son cĂ´tĂ©, le gouvernement canadien prĂ©tend qu’il n’a jamais eu l’intention de tuer tous les chiens mais qu’il a fait son possible pour aider Ă  leur prĂ©servation par des campagnes de vaccination, en donnant de la nourriture, ou en remplaçant les chiens morts. Qu’en est-il exactement ?

Une enquĂŞte, menĂ©e par Francis LĂ©vesque de l’UniversitĂ© Laval Ă  QuĂ©bec, nous rapporte Ă  ce sujet dans un article de la revue Etudes Inuit des faits d’archives et des tĂ©moignages [2].

L’auteur en prĂ©cise tout d’abord le contexte et les circonstances. Jusqu’au milieu du XXe siècle, le gouvernement canadien s’opposait plus ou moins Ă  la sĂ©dentarisation des Inuits et faisait en sorte qu’ils maintiennent un mode de vie nomade orientĂ© vers la chasse, la pĂŞche et le commerce des fourrures. A partir des annĂ©es 1950, les autoritĂ©s ont nĂ©anmoins menĂ© une autre politique. Profitant d’une crise des moyens traditionnels de subsistance [3], l’Etat a mis en Ĺ“uvre des mesures d’intĂ©gration par le logement, la scolarisation obligatoire et la prise en charge sanitaire, qui encouragent les Inuits Ă  s’installer dans de nouvelles communautĂ©s.

Cette sĂ©dentarisation n’est pas sans effet : perte des repères usuels, baisse des effectifs des animaux disponibles pour la chasse autour des communautĂ©s et notamment une concentration de nombreux chiens dans ces mĂŞmes communautĂ©s. Mais la sĂ©dentarisation n’implique pas forcĂ©ment l’abandon des attelages, toujours utiles en effet pour les dĂ©placements et la chasse occasionnelle.

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Chiens d’attelage
CrĂ©dit photo : ecololo
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Cependant, chez les Inuits, « les chiens sont rarement attachĂ©s puisque cela favorise leur socialisation ». Si celle-ci n’a pas lieu, ils peuvent reprĂ©senter un danger pour les humains, surtout s’ils ne les connaissent pas. Or traditionnellement, les Inuits prĂ©fèrent que les chiens soient libres pour amĂ©liorer leur pitance : outre les rebuts des produits de la chasse, les chiens complètent leur alimentation en dĂ©busquant eux-mĂŞmes de petits animaux. Cette habitude de laisser les chiens en libertĂ© a persistĂ© chez les Inuits sĂ©dentarisĂ©s, Ă  la diffĂ©rence près qu’ils n’ont plus le temps de chasser pour nourrir leurs attelages, ni les moyens de compenser ce dĂ©ficit alimentaire par l’achat de nourriture.

Des populations importantes de chiens errants traînent ainsi dans les communautés et sont responsables de pillages de dépôts d’aliments et d’attaques contre des êtres humains, causant des morts et des blessés. Des incidents et des conflits de voisinage parfois violents surgissent à cause de ce fléau. Le nombre élevé de chiens facilite aussi la transmission de maladies canines telles que la rage, la maladie de Carré et l’hépatite canine infectieuse. Des épidémies apparaissent d’ailleurs dans les années 1960, qui provoquent la mort de centaines de chiens.

Suite à ce problème sanitaire, sécuritaire et social, le gouvernement prend des mesures visant à rendre responsables les propriétaires parfois injustement accusés de négligence et impose d’attacher les chiens, sous peine de les voir mourir. Il entame également une campagne de vaccination et ordonne d’abattre les chiens malades.

Si dans la mémoire des communautés, les témoignages rapportent de manière douloureuse des histoires d’abattage abusif de chiens malades ou dangereux (on relate ainsi des histoires de propriétaires obligés de tuer eux-mêmes leurs chiens), ce sont en fait les maladies qui ont décimé les populations canines, plus que les mesures restrictives qui visaient à protéger les hommes en supprimant dans certains cas un grand nombre de chiens suspectés d’être malades. Mais d’un autre côté, le refus quelquefois de la part des autorités d’importer des chiens pour remplacer les attelages n’a guère arrangé les choses.

C’est pourquoi la demande de la sociĂ©tĂ© Makivik peut sembler lĂ©gitime eu Ă©gard au traumatisme causĂ© dans les communautĂ©s par l’abattage. Dans son accusation en revanche, elle omet un peu le risque sanitaire auquel devaient faire face les autoritĂ©s. C’est lĂ  qu’il faut comprendre toute l’importance et la place que tient le chien dans la culture inuite traditionnelle. Le chien chez les Inuits faisait partie intĂ©grante de la sociĂ©tĂ©. « Le propriĂ©taire et ses chiens formaient une entitĂ© symbolique ». Des chiens abattus, c’est comme une partie de soi qu’on enlève. VoilĂ  pourquoi les Inuits se sont sentis menacĂ©s, et pourquoi le contrĂ´le des chiens pour des raisons de sĂ©curitĂ© a tant marquĂ© l’imaginaire des communautĂ©s concernĂ©es.

A la suite des épidémies, les chiens ont été remplacés par des motoneiges.

Michel Schlotter, INIST-CNRS

[1]CrĂ©Ă©e en 1975 pour administrer les fonds provenant du tout premier règlement gĂ©nĂ©ral de revendications territoriales au Canada, soit la Convention de la Baie-James et du Nord quĂ©bĂ©cois, la SociĂ©tĂ© a jouĂ©, au fil des ans, un rĂ´le beaucoup plus grand que celui de simple administratrice. Pour plus d’informations consulter le site qui vise entre autres Ă  « encourager, promouvoir et protĂ©ger le mode de vie, les valeurs et les traditions des Inuits, ainsi que contribuer Ă  leur prĂ©servation ».

[2]Les communautés concernées sont Kuujjuaraapik, Puvirnituq, Kangirsujuaq.

[3]Plus exactement, chute des prix des fourrures et disparation du caribou de l’Arctique de l’Est canadien.

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