Les baleines à bosse diversifient leur régime alimentaire

Publié le 18.01.2018

Les baleines à bosse, Megaptera novaeangliae, sont remarquables par leur plasticité comportementale concernant leurs tactiques d’alimentation et la variabilité de leur régime alimentaire. Pendant la dernière décennie, au sud-est de l’Alaska, sur les sites de lâcher en pleine mer de juvéniles depuis des écloseries, les baleines à bosse ont commencé à consommer des jeunes saumons, un comportement jamais observé auparavant. Ces poissons issus de l’élevage apportent une contribution importante aux pêcheries locales et cette nouvelle prédation est un sujet de préoccupation pour l’économie de la région.

Les baleines à bosse sont connues pour leur régime alimentaire varié. Leur mode d’alimentation par filtration à travers leurs fanons exige de rassembler et agréger les proies. Elles sont capables de capturer des proies très mobiles et font preuve de tactiques d’approvisionnement particulièrement complexes et parfois innovantes. Ces baleines mangent principalement du krill, crevettes de la famille des Euphausiidés, et des petits poissons en bancs.

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Baleines à bosse
Crédit photo : Dr. Louis M. Herman
Domaine public

Dans le sud-est de l’Alaska, la population de ces cétacés a augmenté depuis la fin de la chasse commerciale, au début des années 1970, cependant, aucune étude scientifique n’avait signalé la prédation de salmonidés juvéniles malgré la prédominance numérique de ces poissons dans les eaux côtières de cette région.

L’augmentation observée depuis les années 2000, du nombre de baleines à bosse localement et dans tout le Pacifique nord a pu générer une compétition intraspécifique accrue, entraînant une diversification du régime alimentaire au sein de la population via une spécialisation individuelle sur des proies moins prisées.

En Alaska, les écloseries de saumons constituent une activité économique importante. Elles pratiquent la fertilisation des œufs en eau douce et élèvent les alevins en captivité. Après 6 à 18 mois selon les espèces, les jeunes poissons sont transférés dans des cages à filets flottant dans l’eau de mer, pour qu’ils s’y adaptent avant leur libération dans l’océan. Trois espèces de saumons sont élevées dans ces centres d’élevage, le saumon royal ou Chinook (Oncorhynchus tshawytscha), le saumon argenté (O. kisutch) et le saumon chien (O. keta). Au moment du lâcher, les jeunes saumons peuvent s’échapper vers l’océan. Les poissons qui survivent jusqu’à l’âge adulte sont ensuite capturés par les pêches commerciales, sportives ou récréatives, au moment où ils reviennent sur le lieu de leur libération pour y pondre. L’étude présente avait pour objectif de mieux documenter la prédation des salmonidés par les baleines à bosse, de modéliser les principaux facteurs agissant sur la probabilité de voir ces baleines sur les sites de lâcher et de décrire leur comportement prédateur. Elle a été menée sur cinq sites d’écloseries situés dans des baies abritées, au sud-est de l’Alaska, sur la côte est de l’île Baranof, le long du détroit de Chatham.

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Baleine à bosse créant un "filet" de bulles
Crédit photo : NOAA
Domaine public

Les études du comportement de prédation des baleines à bosse sur les petits saumons ont été effectuées par observation directe, sur photographie et par vidéo. Elles prouvent que la présence de ces grands cétacés est étroitement associée au lâcher des juvéniles de saumons. Depuis les années 1970 et jusqu’au milieu des années 1990, les lâchers de jeunes saumons se sont intensifiés. La densité accrue de ces proies a probablement augmenté la possibilité pour elles d’être choisies par les baleines qui chassent des petits animaux agrégés en bancs de grande taille. La présence des baleines s’est avérée plus fréquente au moment des lâchers et même avant, laissant supposer qu’elles anticipaient l’arrivée des proies, probablement du fait de la régularité des lâchers. Cependant, elles ne restaient sur le site que si la densité de celles-ci était suffisante. Quand les petits poissons ne sont pas groupés en assez grand nombre, ce qui est le cas de certaines espèces de saumons, elles peuvent utiliser différents moyens pour les rassembler et mieux les « moissonner », comme, par exemple, les pousser vers des barrières ou émettre des bulles.

Malgré l’accroissement de la population de ces baleines dans la région, leur prédation n’a pas augmenté près des sites de lâchers depuis le début des observations. Une des explications est que la ressource n’est pas assez abondante pour permettre des visites plus fréquentes de ces cétacés.

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Groupe de 15 baleines à bosse pêchant grâce à un mur de bulles
Crédit photo : Evadb
Domaine public

L’interaction d’un prédateur avec une ressource alimentaire générée par l’homme oblige à essayer de modifier les relations entre le prédateur et les proies et à évaluer l’impact économique résultant. Pendant l’étude, différentes solutions ont été expérimentées pour atténuer la pression de prédation des baleines, principalement en diminuant la densité des juvéniles relâchés. Une des méthodes les plus répandues est de libérer les poissons plus lentement, au « goutte à goutte », plutôt qu’en masse. Les techniciens ont aussi testé les lâchers de nuit ou à marée descendante. La stratégie la plus employée est de lâcher des jeunes un peu plus âgés donc de plus grande taille, ce qui leur permet de s’éloigner plus rapidement du littoral. Une étude longitudinale, spatiale et temporelle, sera nécessaire pour identifier les effets de ces stratégies sur la survie des saumons.

La plasticité phénotypique du comportement d’approvisionnement offre des avantages par rapport à la spécialisation stricte du régime alimentaire. Cette plasticité qui amène à une diversité de régime accrue dans le temps, l’espace ou parmi les individus, peut être une stratégie évolutive importante permettant aux populations de persister ou de prospérer dans un environnement changeant ou face à une forte compétition intraspécifique. Les innovations comportementales résultantes pourraient être les raisons pour lesquelles les populations de baleines à bosse se sont reconstituées avec tant de succès dans la plupart des régions et plus particulièrement dans le sud-est de l’Alaska.

Isabelle Gomez, INIST-CNRS

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